Le Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a ouvert ses travaux, hier lundi, à Vienne. A son programme, qui sera clos vendredi prochain, un projet de résolution occidentale concernant le dossier du nucléaire iranien. Ce texte, élaboré par les Etats-Unis et l’E3 (Royaume-Uni, France et Allemagne), qui sera soumis aux 35 Etats membres du Conseil, exhorte Téhéran à «coopérer pleinement» avec l’Agence onusienne.

Par Halim Midouni
Sa tonalité critique, estiment les observateurs, est caractéristique de l’impasse dans laquelle se trouvent aujourd’hui les négociations entre les puissances occidentales et l’Iran sur ses installations nucléaires. Et les difficultés à restaurer le JCPOA (acronyme anglais de Joint Comprehensive Plan of Action qui désigne l’accord de 2015) duquel les Etats-Unis, sous l’administration de Donald Trump, s’étaient retirés en mai 2018 avant de chercher, aujourd’hui, avec la présidence de Joe Biden, à trouver un «deal» pour lui redonner vie.
Ce «deal» annoncé depuis l’arrivée de M. Biden à la Maison-Blanche – qui a pour synonyme la levée des sanctions imposées à l’Iran- peine à être mis en place face aux nombreuses et sérieuses contraintes qui freinent sa concrétisation. Parmi ses contraintes, les divisions qui existent entre les courants politiques influents aux Etats-Unis et qui se manifestent au Congrès.
Depuis que l’accord sur le nucléaire iranien a commencé à être élaboré, en 2013 déjà, les Républicains s’y sont toujours opposés avec des initiatives aussi spectaculaires que la lettre envoyée par les sénateurs républicains au Guide suprême iranien, Ayatollah Khamenei, pour le dissuader de signer l’accord en 2015, ou encore l’invitation lancée par le président de la Chambre des représentants, John Boehner, à l’ancien Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à venir dénoncer devant le Congrès l’accord en question, qu’il avait qualifié d’«erreur historique» contre laquelle l’Etat hébreu n’exclut pas l’option militaire et l’attaque de sites iraniens.
Depuis, on prête au Mossad et aux services secrets israéliens l’assassinat ciblé de responsables du programme nucléaire iranien comme celui du physicien Mohsen Fakhrizadeh, le 27 novembre 2020, ou de sécuritaires de haut rang comme le colonel Hassan Sayyad Khodaï, le 22 mai dernier. Fin mai, l’armée israélienne a mené un vaste exercice militaire impliquant des dizaines d’avions de combat au-dessus de la Méditerranée et des navires de guerre en mer Rouge. Objectif : se préparer à différents «scénarios» face à l’Iran et simuler une attaque de grande ampleur contre ce pays.

Biden, les mains liées
Dans le camp politique du président Biden, les Démocrates ne se montrent pas non plus enthousiastes pour un «deal» avec Téhéran. Début avril 2022, dix-huit parlementaires démocrates ont dénoncé conjointement, face à la presse, l’accord de 2012 et «les tentatives de le ressusciter». Ils sont soutenus ou encouragés par les lobbies pro-israéliens à l’exemple de l’American Israël Public Affairs Committee, plus connu sous l’acronyme d’Aipac, qui a dépensé, selon des sources médiatiques américaines, plus de 20 millions de dollars en publicité contre l’accord sur le nucléaire iranien.
Ce rappel est de montrer dans quelle situation se trouvent, aujourd’hui, les négociateurs américains et de quelles marges de manœuvre ils disposent. Cela, au moment où des sources occidentales, qui s’appuient entre autres sur les dernières observations d’alerte de l’AIEA, affirment que l’Iran est plus proche que jamais de son objectif de transformer ses capacités nucléaires en instrument militaire, de fabriquer la bombe atomique autrement dit. Une intention que Téhéran nie fortement.
Dans un rapport récent, l’AIEA a dénoncé l’absence de «réponses satisfaisantes» et «techniquement crédibles» de l’Iran concernant des traces d’uranium enrichi retrouvées sur trois sites non déclarés dans le pays et relatives à des activités vieilles d’une vingtaine d’années. Même si ces activités remontent à avant 2003, «rien n’excuse l’incapacité systématique de l’Iran à coopérer de manière sérieuse à l’enquête de l’Agence», estime pour l’AFP Kelsey Davenport, experte de Arms Control Association. «Une résolution critique (qui peut tomber vendredi prochain à la fin des travaux de l’AIEA, ndlr) est nécessaire pour envoyer un message, signaler que cette obstruction aura des conséquences», poursuit-elle.

L’Iran déterminé
De son côté, l’Iran a promis une riposte «immédiate», mettant en garde contre une initiative «non constructive» au moment où les pourparlers pour ressusciter le JCPOA sont au point mort. «Ceux qui poussent à une résolution anti-Iran devront en assumer les conséquences», a insisté, dimanche 5 juin sur Twitter, le ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollahian.
Un tel vote au Conseil de l’AIEA pourrait «entraver le processus de négociations», ont également réagi la Chine et la Russie, les deux Etats qui restent parties au texte aux côtés de l’E3. Dans un tweet, l’ambassadeur russe Mikhaïl Oulianov a appelé à «redoubler d’efforts diplomatiques» au lieu de défier l’Iran via une résolution. Même si le climat se tend, Clément Therme, chercheur associé à l’Institut international d’études iraniennes (Rasanah), n’imagine pas à ce stade une rupture des discussions. «Dans le contexte de la guerre en Ukraine, les Européens ne sont pas près de déclencher une nouvelle crise avec l’Iran», juge-t-il. «Le document est formulé de manière à laisser la porte ouverte».
Les pourparlers butent actuellement sur un obstacle majeur, le refus de Joe Biden de céder à une demande nouvelle mais importante de Téhéran, le retrait de l’armée idéologique de l’Iran – la force Al-Quds- de la liste noire américaine des «organisations terroristes». L’aile politique de la Maison-Blanche redoute, en effet, les critiques de républicains avant les élections législatives de novembre. Si M. Biden craint «un coût politique élevé, c’est peu de chose en comparaison de la menace d’un Iran doté de l’arme nucléaire», insiste Kelsey Davenport. Et d’appeler l’administration américaine à «mettre les bouchées doubles pour trouver des solutions créatives» afin de parvenir à un compromis.
Le 17 mai dernier, dans la «carte blanche» que leur accordait le Washington Post, l’ancien secrétaire général de l’Otan et Haut-représentant pour la politique étrangère de l’UE, Javier Solana, et l’ancien Premier ministre de la Suède, Carl Bildt, écrivaient que «tous les yeux sont tournés vers l’Ukraine, mais une autre crise se prépare en Iran». Une mise en garde face à des négociations qui piétinent depuis qu’elles ont commencé en avril 2021. n