Sans conteste, l’anticolonialisme a eu ses « Justes ». Certes moins connus et honorés que leurs homologues, femmes et hommes, qui sauvèrent d’une mort certaine des juifs durant la déferlante nazie sur le monde. Les Justes de l’anticolonialisme ont pris fait et cause pour «les damnés de la terre», les colonisés qui aspiraient à vivre dans la dignité et la liberté. Retour sur deux figures de cette geste anticolonialiste.

Les Maghrébins, les Algériens, plus particulièrement, ont trouvé à leur côté, cette avant-garde, certes réduite mais exemplaire. Ces militants européens, français singulièrement, ont dû lutter à contre-courant de leur société d’origine, vivre parfois douloureusement des ruptures avec leur propre famille, prendre leurs distances avec leur parti, leur église, leur communauté et vivre dans le danger, subir l’excommunication et la prison.

A CONTRE COURANT
Et parfois, au bout du chemin, se retrouver seuls, leur héroïsme ignoré quant à l’hostilité et l’incompréhension des leurs pouvaient s’ajouter le manque de reconnaissance, sinon l’ingratitude. Ils ont accompagné activement les pays colonisés dans leur mouvement de libération, soutenu généralement leurs options progressistes – ou considéré qu’ils n’étaient pas dans leur vocation de peser sur leurs choix post-indépendances. Mais ils ne sont jamais restés indifférents au sort des peuples anciennement colonisés. Ils sont restés solidaires de manière ou d’une autre à travers les avatars de leurs indépendances.
C’est par un 1er Novembre 2011 que Jean Tabet a quitté ce monde. In mémoriam : 7 ans déjà pour ce « Juste de l’anticolonialisme ». La mort ne relève pas du hasard. Sa vie fut profondément ancrée dans celle du Tiers-monde au lendemain de la seconde Guerre mondiale. Reprenons quelques passages d’une chronique que nous consacrions à Jean Tabet confronté à son dernier combat. De parents nés en Algérie, d’origine juive, cette période a avivé sa sensibilité au rejet de l’oppression et de l’injustice. La première de ses révoltes fut celle contre le Père dont il réprouva très jeune l’attitude obtuse sinon hostile. Force de caractère précoce chez cet homme né au Maroc. Jean Tabet était issu d’une famille plus qu’aisée. Il aurait pu préférer son cocon, son clan à l’aventure anti-impérialiste. Non, il rompit les amarres pour la clandestinité, la solidarité avec les damnés de la terre. Il restera intraitable à l’égard des fascismes et leurs relents en Europe et dans le monde. Intraitable également quand il s’agit de l’émancipation totale des peuples Tiers-Monde libérés du chaînes du colonialisme mais encore en quête d’Etats de droit, soumis à des impostures politiques ou des potentats.

JEAN TABET : DE L’ANTIFASCIME A L’ANTICOLONIALISME
Il ne manqua pas d’exercer sa vigilance à l’égard des indépendances confisquées et des subterfuges néocoloniaux.
Dans un entretien, il nous confiait : « Dès mon jeune âge, j’ai été fasciné par les plus grandes aventures humaines du XXe siècle, des Brigades Internationales de la guerre d’Espagne, de la Résistance. Deux références utiles et justes. J’ai très mal vécu la guerre d’Algérie, je l’ai vécue comme une agression contre un peuple qui voulait être libre. Pour moi, j’avais le sentiment qu’on jouait le rôle de nos ennemis la Gestapo, la dureté du fascisme. Donc, j’ai glissé comme ça de l’antifascisme à l’anticolonialisme. Ce qui est au fond assez logique. La façon dont se comportait l’armée française en Algérie était totalement inadmissible. Cette vieille phrase m’a toujours frappé : un peuple qui asservit un autre peuple est lui-même asservi ». D’où une rencontre capitale du jeune homme qu’il était avec Mehdi Ben Barka. Un point d’orgue dans sa prise de conscience anti-impérialiste. Sur Ben Barka, Jean Tabet pouvait être intarissable :
« Mehdi Ben Barka était quelqu’un d’extraordinaire. Une énergie, une vitalité comme je n’en ai vu chez personne d’autre. Il n’arrêtait jamais de travailler. Une vraie mitrailleuse. Il recevait dix personnes à la fois, menait quatre conversations en même temps. Pour aller plus vite, il organisait des rendez-vous dans sa voiture ! Admiration mais aussi regard objectif. «Il m’avait donné rendez-vous dans un café à Paris…Il m’adit : si tu veux je te fais découvrir un Maroc autre que celui que tu connais. Or, j’avais quitté enfant le Maroc et j’avais une vision, une impression du Maroc. Il m’a envoyé à plusieurs reprises en mission au Maroc parmi les gens de son parti. La misère, je l’avais vue mais grâce aux militants de son parti j’ai vu l’analyse, si on peut dire, de la misère. La guerre d’Algérie était en cours.
Et je lui ai dit que je voulais être mis en contact avec le FLN pour aider ce dernier…J’ai été au procès Janson. .. Et deux jours après, quelqu’un est venu me recruter dans les réseaux de soutien au FLN, réseau Curiel… ».Après l’arrestation des Algériens avec lesquels, il était en rapport, Jean Tabet était « grillé »..

RENCONTRES CAPITALES : BEN BARKA, HENRI CURIEL, MOHAMED BOUDIA
Il se réfugie alors au Maroc. Auparavant, il avait interviewé Ben Barka pour« Vérité anticolonialiste ». « Ben Barka m’a dit : il faut maintenant que tous ceux qui ont aidé le FLN réfléchissent à aider d’autres mouvements de libération nationale ». Il lui ouvre « les contacts avec tous les autres mouvements nationaux de libération, ceux des colonies africaines, l’Union des populations du Cameroun, les mouvements des colonies portugaises, le CNOCP, (Comité de coordination des organisations nationalistes des colonies portugaises présidé par Aquino de Braganca, Amilcar Cabral qui passait régulièrement…. Rabat était un pays pourri mais qui était obligé quand même de donner le change et d’accueillir quelques mouvements de libération. Ce qui préfigure ce qui se fera plus tard en Algérie indépendante à une échelle plus large. Il y avait aussi l’ANC d’Afrique du Sud, le Sawaba du Niger … Et puis c’est l’indépendance de l’Algérie. Jean Tabet est sur les lieux, de la fête algérienne : « « J’ai un souvenir extraordinaire de cette période. J’ai l’impression, je me trompe peut-être mais quand je vois les images et les joies de la Libération de la France, j’ai l’impression de joie de ce type. C’est-à-dire un peuple cherchant à se faire lui-même pour la première fois ».C’était à la suite d’une autre rencontre capitale : Henri Curiel.
« Je rencontre enfin Henri qui sort de prison ; C’est le choc, je comprends que ce qui chez moi était spontané, un peu fou, est chez lui argumenté, ossaturé, théorisé. Il me touche énormément avec sa façon de mettre en valeur ses interlocuteurs, sa simplicité, son immense rayonnement humain. J’avais l’impression de ne rien pouvoir lui refuser. . C’est ainsi que je me retrouve à Alger avec Didar dirigeant un groupe de l’organisation Solidarité en Algérie. Les liens vont s’étendre avec Saint-Domingue, le Venezuela, Cuba. ». Jean Tabet sera instituteur à mi-temps à la Casbah pour rester immergé dans le peuple tandis que Didar Fawzy (elle aussi aujourd’hui décédée) s’occupera surtout des chantiers volontaires. D’autres fronts de la solidarité sont ouverts. Les Palestiniens pour lesquels un autre ami emblématique de Jean Tabet tombera : l’Algérien Mohamed Boudia victime d’un attentat. Henri Curel également. Des assassinats politiques dont Jean Tabet ne doute pas de la signature et de préciser : « Il faut savoir qu’en cette période-là, plein de leaders progressistes ont été assassinés par l’impérialisme soit américain soit français. Ce sont les leaders de l’union des populations du Cameroun, tel Félix Moumié ; Amilcar Cabral de Guinée-Bissau, de Lumumba au Congo…C’était une politique radicale pour éliminer les leaders importants ». Il avait refusé de faire le film avec la réalisatrice Rina Sherman. La gravité de son état avait fini lui faire accepter le projet. « Jean Tabet : Une lueur d’espoir », tel est le titre du film qui devient, après sa disparition, davantage incontournable. Film longtemps attendu, conduit avec tact et chaleur où il se livre sans fard et sans emphase. Un moment de vérité. Moment d’émotion quand Jean Tabet, dans une rare digression, évoque d’un mot la lumière, la luminosité d’un ciel maghrébin. Jean Tabet aimait à citer ce vers d’ Hölderlin : « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve ».

RENE VAUTIER, LE MAQUISARD DE LA CAMÉRA
En parlant de film, comment ne pas évoquer la figure de « l’homme à la caméra », l’homme des Aurès. René Vautier. C’est un long et dangereux chemin entamé par Réné Vautier dès sa prime jeunesse. De Quimper aux Némentchas. Comment le destin de René Vautier pouvait-il être autre quand dès la sixième au collège à Quimper (en Bretagne), sous l’occupation, il avait fait son choix ? C’était après qu’il eut lu des textes de Victor Hugo sur la nécessité de chasser les Prussiens qui occupèrent la France en 1870… La Résistance, il l’entama aussi par la voie de la poésie. Il fonda un petit groupe de poésie résistante avant de passer au relevé des angles de tirs des blockhaus allemands, et à la recherche de leurs dépôts de munitions. Après ce furent les grenades, le maquis. «Quand on a des grenades, on a tendance à les utiliser, pour la bonne cause, et quand on en voit les effets sur quelqu’un, à 16 ans, soit on devient un tueur soit on se dit qu’il faut peut-être essayer de trouver une autre solution.» Un jour, au maquis, il lira ces vers de Claudel à ses camarades : «Qu’ils sont beaux les morts de vingt ans… Mourir à vingt ans est une chose si simple qu’ils en gardent un sourire ébloui…» Ce sourire ébloui magnifié par la poésie patriotique, il ne l’a pas vu sur le visage de ses compagnons tombés au combat. De là naît chez lui un profond sentiment de pacifisme qui va s’accomplir plus tard dans son engagement anticolonialiste. Mais d’abord, il fera la prestigieuse Idhec. Vautier raconte : «Alors que j’étais encore à l’IDHEC, l’Institut des hautes études cinématographiques, j’ai filmé des conflits, d’abord des manifestations d’étudiants contre le racisme. J’avais eu l’autorisation de tournage par la préfecture de police ; à l’Idhec, on m’a ensuite dit que j’aurais un brassard qui me permettrait de filmer au milieu de la police. Là, j’ai entendu, dans cette curieuse police parisienne qui avait déjà envoyé des Juifs dans les Camps de concentration, des policiers se dire entre eux, 4 ans après la fin de la guerre : «Regarde le petit bicot en face, tu vas voir comment que je vais l’arranger quand on va charger… Et le Viêt, à côté… Et le négro, là, je vais lui faire son affaire…’’ Alors j’ai enlevé le brassard, je l’ai balancé aux policiers, et je suis passé en face… Et je suis resté en face, jusqu’à maintenant en fait. En chargeant, les policiers m’ont assimilé aux bicots-négros-viêts, ils m’ont démis le bras et cassé la caméra. Lorsque je suis rentré à
l’fhec, on m’a dit que je n’étais pas allé là-bas pour me faire casser la caméra, mais uniquement pour filmer. Le plus important était de filmer. Mais moi je pensais que le plus important était de refléter les choses sous-jacentes à la réalité qu’on filmait.»

AFRIQUE 50
En 1948, c’était l’année des grandes grèves des mineurs dans le nord de la France. Vautier est là avec sa caméra. A l’époque, «les syndicats pouvant diffuser le film sans demander une autorisation à quiconque, un décret a été émis, que nous avions baptisé décret Jules Moch, du nom du ministre de l’Intérieur de l’époque. Mais ce n’était pas son vrai nom : en réalité il s’agissait d’un décret rédigé par le secrétaire d’Etat chargé de l’appliquer, qui s’occupait des questions d’information auprès de la présidence du conseil ; il s’appelait François Mitterrand… Il venait de créer le visa non commercial, c’est-à-dire qu’il fallait avoir une autorisation gouvernementale pour diffuser des films, même hors du secteur commercial.»
Ironie de l’histoire, René Vautier devra faire une grève de la faim en 1973 contre ce décret… ! Il partit tourner Afrique 50 pour la Ligue de l’enseignement, un film destiné à la diffusion dans les lycées et collèges. «Ils voulaient que je fasse un film pour montrer la vie réelle des paysans en Afrique, ce que j’ai fait. Mais j’ai été appelé par la police pour reconnaître l’avoir tourné sans autorisation du gouverneur. Ils l’avaient fait développer et j’ai donc vu tout ce que j’avais réalisé. Je n’ai pu voler que le quart de mon film après ce visionnage et c’est avec ça qu’Afrique 50 a été monté.» C’est le premier film anticolonialiste français, premier documentaire sur la situation réelle économique et humaine en Afrique noire. La première projection d’Afrique 50 s’est faite avec l’appui des jeunes issus des mouvements de résistance. Le film fut interdit. La première projection officielle en France n’aura lieu que dans les années 1990, à Cannes, lieu sous l’égide du comité France-Liberté dirigé par Danielle Mitterrand. Pour René Vautier : «Ce film n’a jamais été inutile. Il montrait la possibilité d’utiliser le cinéma comme arme pas seulement pour le pouvoir, mais aussi contre le pouvoir.
Il a d’ailleurs engendré des cinéastes africains. En France, à l’époque du tournage, et jusqu’en 1966, on enseignait la supériorité de l’homme blanc, qui propose le progrès à travers le monde et les bienfaits de la colonisation… En un demi-siècle, on a foutu en l’air toutes les économies africaines. Maintenant il faut se battre « contre le néocolonialisme, mais aussi expliquer que quand des gens viennent chercher du travail en France, c’est notre responsabilité qui est engagée par ce qui s’est passé chez eux, par ce qui se passe chez eux…»
Et R.Vautier d’ajouter : «La loi en France interdit de dire ce qui s’est réellement passé pendant la guerre d’Algérie. On a un enregistrement du directeur de la Sûreté en Algérie en 1962, un Français donc, qui dit : «Je ne suis pas sûr que les Français savent que pendant la période de l’OAS, c’est-à-dire pendant les 6 mois de conflits OAS, il y a eu 4 fois plus d’attentats sur Alger que pendant 7 ans d’attentats dus au FLN.» Autant de propos du réalisateur du film Avoir vingt dans les Aurès, sans fard, qui n’ont pas été digérés par des activistes d’extrême droite et des nostalgiques de l’OAS dont il resta la cible. Il nous a quittés en janvier 2015. René Vautier, lui aussi, avait la nostalgie du ‘’ciel bleu des Aurès et le chant du zerzour’’.