La recrudescence du phénomène des harragas, à l’ouest du pays, se poursuit avec l’arrestation, hier, de 19 candidats à l’émigration clandestine au large d’Arzerw, portant ainsi à plus d’une centaine de personnes arrêtés qui ont tenté la traversée de la méditerranée depuis jeudi dernier à Oran, Aïn Témouchent et Mostaganem.

C’est dans la nuit de samedi à dimanche dernier que les unités du groupement territorial des garde-côtes d’Arzew de la wilaya d’Oran ont déjoué une tentative de traversée en mer et ont arrêté 19 candidats à l’émigration clandestine dans une embarcation traditionnelle à quelque milles de la plage de Cap Carbon. Le nouveau phénomène de la présence d’enfants en bas âge présents parmi les harragas se confirme, puisqu’il est précisé que les personnes présentes dans cette barque étaient âgées entre 2 et 29 ans.
Pour rappel, jeudi dernier a été marqué par la tragique nouvelle de la mort d’au moins six enfants parmi les dizaines de morts qui ont été enregistrés en 48 heures aux larges des côtes de l’Ouest algérien lors du renversement de leur bateau de fortune.
Rappelons également que ce dernier week-end a été marqué par une mobilisation des services de sécurité sur les plages de l’Ouest, dont le résultat a été l’arrestation de centaines de harragas, notamment sur les plages de Mostaganem où 85 personnes ont été arrêtées en seulement 48 heures. Rabeh Sebaa, professeur de sociologie à l’université d’Oran, nous explique que la forte présence des harragas sur les côtes ouest est due «au fait de la proximité géographique avec les côtes espagnoles, ce qui rend la traversée plus attractive qu’au départ d’Alger ou d’autres côtes algériennes». Il émet également la possibilité que les «côtes de l’Ouest soient une véritable passoire. Rappelez-vous, il y a plus d’un mois près de cinq cents harragas sont arrivés au même moment sur les côtes espagnoles. De ce fait, on peut supposer soit qu’il n’y a pas de surveillance efficace soit il y a une complicité». A propos de l’ampleur du phénomène des harragas ces derniers jours, le sociologue et anthropologue de l’université d’Oran nous souligne que pour expliquer cette recrudescence, il y a deux paramètres à prendre en considération. Le premier, c’est la profonde déception dans le projet d’une Algérie meilleure porté par le mouvement du Hirak. Il nous précise à ce sujet qu’«il y a eu une accalmie, pendant sept ou huit mois durant la période du Hirak, ou une tendance baissière a été constatée. Durant ces mois, les gens avaient de l’espoir que les choses allaient s’améliorer, notamment sur le plan matériel. Une multitude d’espérance qui, au final, s’est transformée en déception profonde.» Rabeh Sebaa ajoute que le second paramètre qui peut expliquer cette recrudescence, et qui est beaucoup plus important, est l’aggravation de la crise économique en Algérie suite au contexte de la crise sanitaire de la pandémie de la Covid-19. Ainsi «du jour au lendemain beaucoup d’Algériens ont soit perdu leur emploi, soit sont dans des entreprises où ils se sont retrouvés durant plusieurs mois sans salaires. Cette précarisation a touché beaucoup de personnes de différentes catégories sociales et notamment les couches moyennes», nous explique-t-il.

Le drame de la séparation plus fort que la peur de la mort
Par ailleurs, ces derniers temps, alors que le phénomène des harragas touche surtout les adolescents et les jeunes hommes issus de milieux démunis, aujourd’hui, il est en train de s’élargir à d’autres catégories sociales dont des universitaires, des salariés, des couples et des familles entières.
A ce propos, le professeur en sociologie souligne que «l’idée de partir dans ses conditions illustre déjà l’ultime seuil du désespoir. Avant, il y a eu une première phase où les gens tentaient l’aventure individuellement. Ensuite il y a eu une deuxième phase des départs en couple, soit des couples mariés, fiancés ou un couple d’amis qui voulaient tenter l’aventure ensemble avec l’espoir de construire une vie meilleure ailleurs. Ce qui est nouveau, aujourd’hui, c’est cette troisième phase où ce sont des familles, soit des parents avec enfants ou des couples dont la femme est enceinte qui tentent la traversée».
Afin d’expliquer ce nouveau phénomène de la «harga» en famille, Rabeh Sebaa, estime que cela est motivé par «l’espoir de changer de vie en famille» en évitant le «drame de la séparation». Il précise sur ce point que l’autre grand drame des harragas, «c’est le drame de la séparation», car si le harraga survit à la traversée une fois arrivé sur le sol européen il ne peut plus revenir en Algérie et il est séparé de sa famille. «C’est afin d’éviter ce drame de la séparation qui pourrait expliquer cette volonté de risquer une traversée périlleuse en famille avec des enfants en bas âge» ; selon le sociologue. Il ajoute avec dépit qu’«il faut vraiment être arrivé aux termes de l’espérance pour risquer la harga en famille où le drame de la séparation surpasse la tragédie de la mort».
Face à cette recrudescence d’émigration clandestine aux conséquences tragiques, les services de sécurité multiplient les patrouilles sur les côtes Ouest, avec leur lot d’arrestations quotidiennes. Les personnes interceptées en mer sont reconduites en terre ferme et présentées devant les instances judiciaires territorialement compétentes pour le chef d’inculpation de tentative de quitter le territoire national de manière illégale. En Algérie, une loi votée en 2009 punit jusqu’à six mois de prison ferme les harragas. Les passeurs peuvent être eux condamnés jusqu’à 20 ans de prison ferme. Malgré ces lois punitives, les candidats à la traversée sont de plus en plus nombreux et sont un véritable filon pour ceux qui exploitent la misère sociale.

«On ne peut pas traiter le social par le juridique»
A propos de cet arsenal juridique, le professeur de sociologie de l’université d’Oran souligne que «les sanctions pénales restent insuffisantes et ne sont pas dissuasives, car on ne peut pas traiter le sociétal par le juridique». Il nous précise que les véritables solutions à ce phénomène de harragas sont de nature sociale et doivent être axées sur la prévention. «Cela passe d’abord par la formation d’un personnel qualifié. En l’occurrence des psychologues et des assistantes sociales qui peuvent prendre en charges ces personnes. Ensuite, le véritable travail se fait en amont de la prévention à la harga. C’est tout un programme, car cela veut dire créer des conditions pour offrir à ces jeunes une vie décente».
L’amer constat aujourd’hui est que des récentes enquêtes sociologiques démontrent l’idée de quitter l’Algérie et d’aller faire sa vie ailleurs est en train de toucher de plus en plus de catégories sociales et se propage dans toute la société. Rabeh Sebaa souligne à ce propos qu’«il ne faut plus considérer les harragas comme une catégorie de parias, c’est-à-dire des jeunes analphabètes issus des quartiers pauvres, mais il faut reconsidérer la population des harragas et la complexité de ce phénomène. Le traitement d’une question aussi délicate et complexe exige de sortir des généralités et des lieux communs, il y a de nouveaux paramètres qu’il faut prendre en considération pour faire un véritable travail de prévention en amont». <