Le conflit yéménite est-il en train de changer de visage ? La question est à l’ordre du jour depuis que les rebelles houthis et leur anciens alliés, partisans de l’ex-président Ali Abdallah Saleh donné pour mort hier, s’affrontent à l’arme lourde dans la capitale Sanaa.

Les hostilités ouvertes depuis plusieurs jours dans cette ville entre les deux parties – et qui ont connu hier de nouveaux et graves développements- étaient en train de modifier sensiblement la carte de la guerre dans ce pays ainsi que les rapports de force entre les belligérants yéménites et leurs parrains étrangers de la région, l’Arabie saoudite et l’Iran en l’occurrence.
Jusqu’avant l’annonce de la mort de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, après le bombardement de son domicile par des rebelles houthis, ces rapports de force penchaient en faveur de l’actuel président Abd Rabbo Mansour Hadi et ses soutiens de la coalition armée menée par l’Arabie saoudite. Ce constat était étayé par des témoins sur place à Sanaa après que des positions houthies près de l’aéroport de la capitale aient été la cible de raids aériens attribués à la coalition militaire dirigée par Riyad.
Ces frappes destinées à renforcer les forces pro-gouvernementales mises en difficulté par les rebelles chiites, ont été menées avec le soutien, semble-t-il direct, des partisans de l’ex-président Ali Abdallah Saleh. La mort présumée de leur chef va sans doute les obliger à multiplier les actes de guerre face à des rebelles houthis à l’agressivité surprenante sur le terrain et dont la maitrise tactique, renforcée par du matériel balistique iranien et nord-coréen, leur a permis d’inquiéter l’Arabie saoudite tant à ses frontières qu’à la profondeur de son territoire. En attendant une évolution qui n’augure rien d’apaisant pour le Yémen, pays et population meurtris par trois années de guerre civile et d’affrontements des puissances régionales saoudienne et iranienne par acteurs locaux interposés, l’heure est à celle des comptes.
Les premiers enseignements des derniers évènements sont que l’ancienne alliance des groupes politiques et militaires sunnites et chiites hostiles au pouvoir yéménite a vécu ; et que les «amis» occasionnels d’hier, forces sunnites contrôlées par l’ancien président Saleh et les rebelles houthis d’obédience chiite, se remettent à se faire la guerre comme dans le passé. L’objectif, annoncé hier par le président Mansour Hadi qui a appelé ses troupes à l’offensive, est de reprendre le contrôle total de Sanaa. Il n’est pas sûr qu’il soit atteint dans l’immédiat même si l’ex-président Ali Abdallah Saleh, ses partisans aujourd’hui après l’annonce de sa disparition, aient décidé de changer de camp et de se rapprocher de l’Arabie saoudite après trois ans de conflit.
Avant l’annonce de sa mort, M. Saleh s’est déclaré prêt à parlementer et «ouvrir une nouvelle page» avec la coalition dirigée par l’Arabie saoudite afin de parvenir à un compromis qui sauverait les intérêts des deux parties sur fond de rivalité manipulée mais meurtrière entre sunnisme et chiisme. La coalition a salué son changement de position et lui a proposé de l’aider dans sa lutte contre les rebelles houthis, selon la chaine saoudienne Al-Arabiya, hier. Mais si son assassinat est confirmé qui va le remplacer à la tête de ses troupes ? Une question à laquelle on devrait avoir une réponse dans les prochaines heures, le problème de fond, lui, reste entier.
La dissolution de l’alliance rebelle, selon les analystes du dossier yéménite, était en effet prévisible depuis sa naissance «en raison notamment de divergences idéologiques». L’ancien président Saleh laissait entendre depuis des mois qu’il n’était pas content du pouvoir croissant des Houthis qu’il a qualifiés à plusieurs reprises de «miliciens», suscitant leur colère. Ces derniers, originaires du nord et ayant des liens avec l’Iran chiite, le soupçonnaient d’avoir des contacts secrets avec l’Arabie saoudite.
D’après April Longley Alley, spécialiste du Yémen à l’International Crisis Group (ICG), qui s’exprimait avant l’annonce de la mort de l’ex-président Saleh, «il ne fait aucun doute que ce qui se passe au Yémen est un tournant décisif, mais on ne sait pas où il conduira» le pays. Selon Mme Alley, il est difficile de prédire qui remportera le bras de fer à Sanaa car cela dépendra de nombreux facteurs: la position des loyalistes vis-à-vis de M. Saleh, celle des tribus, ou encore les actions futures de la coalition menée par l’Arabie saoudite qui combattait l’alliance rebelle depuis mars 2015. La rupture entre M. Saleh et les Houthis était «souhaitée» en Arabie saoudite, estime pour sa part Laurent Bonnefoy, chercheur CNRS au Ceri/Sciences Po à Paris. «Sans doute la volonté de Saleh d’en finir avec cette alliance a-t-elle été encouragée par Riyad qui a pu lui offrir des garanties politiques», analyse-t-il.
M. Saleh, 75 ans, a commencé sa carrière militaire au bas de l’échelle, a été élu président du Yémen du Nord en 1978 et fut l’un des artisans en 1990 de l’unification avec le Sud, longtemps socialiste. Il est resté à la tête du Yémen pendant 33 ans et a comparé l’exercice du pouvoir dans ce pays à la structure tribale à une «danse sur la tête de serpents». Il ne croyait pas si bien dire !