Dans cet entretien, le spécialiste du travail et du management des entreprises Nouredine Bouderba est revenu sur le rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les salaires. Il estime que le salaire algérien perd constamment sa valeur réelle sans que le gouvernement ne fasse quelque chose pour redresser la situation. Pour lui, rien ne justifie la faiblesse des salaires en Algérie.

Reporters : Selon un rapport de l’OIT, le salaire réel en Algérie a connu une décroissance de 4,4% entre 2000 et 2017… Quel commentaire en faites-vous ?
Nouredine Bouderba : Je ne suis pas étonné par les chiffres avancés par l’OIT. Il est clair que les salaires algériens perdent d’une manière continue leur valeur réelle. Tous les indicateurs soulignent que la masse salariale en Algérie perd des parts dans le produit intérieur brut (PIB). Je pourrais même dire que la perte de valeur est plus importante que celle avancée par l’OIT. C’est une conséquence d’un long processus entamé à la demande du Fonds monétaire international (FMI) en 1994. Depuis cette date, les salaires algériens subissent des politiques de fragilisation qui ont des conséquences directes sur le pouvoir d’achat des citoyens et sur la vie sociale du pays.

Pourquoi selon vous les salaires algériens perdent de la valeur ?

La perte de la valeur réelle des salaires en Algérie s’explique par plusieurs facteurs. Il s’agit essentiellement de la dévaluation du dinar. La valeur de la monnaie nationale connaît depuis 2000 une dégringolade qui se répercute sur le pouvoir d’achat des citoyens et la valeur des salaires. A cela s’ajoute la stagnation du salaire nationale minimum garanti (SNMG) qui n’a pas connu de révision depuis 2012. C’est la première fois depuis l’indépendance que le SNMG n’a pas bougé pendant près de huit ans. La stagnation des salaires couplée à la dévaluation de la monnaie nationale nous donnent forcement une perte sèche de la valeur nominale des salaires. Le revenu journalier d’un travailleur qui touche le SNMG est de l’ordre de
600 DA. Une somme qui ne permet pas d’acheter 500 g de viande. Vous voyez le drame des salaires algériens. Le refus de l’Etat d’intervenir dans la fixation des salaires dans le secteur privé a aussi une part de responsabilité dans cette situation. A l’exception du SNMG, l’Etat n’a aucun instrument légal pour intervenir dans la politique salariale des entreprises privées. Un vide juridique qui favorise le maintien des bas salaires dans ce secteur. L’absence de syndicats dans le secteur privé a rendu impossible toute négociation entre travailleurs et leurs employeurs privés, ce qui n’aide pas à l’amélioration des salaires.

La crise économique que vit l’Algérie depuis 2014 est-elle responsable de cette situation ?

Il est injuste d’expliquer la perte de la valeur des salaires algériens par le recul des prix du pétrole. La perte de la valeur des salaires a commencé bien avant la chute des prix du baril. Entre 2000 et 2017, le SNMG s’est multiplié par 3. Il est passé de 6 000 DA à 18 000 DA, tandis que le produit intérieur brut (PIB) s’est multiplié par 4,5 fois. Cela veut dire que les salaires progressent moins rapidement que le PIB. La part des salaires dans le PIB était de l’ordre de 34,5% en 1993 contre moins de 20% aujourd’hui. Tous ces indicateurs démontrent que le mal des salaires algériens n’a pas commencé en 2014 à l’occasion de la chute des prix du pétrole.
Ces chiffres contredisent également les voix qui s’élèvent à chaque occasion pour faire le lien entre la valeur des salaires et la productivité. Pour certaines catégories de travailleurs dans la Fonction publique et dans le secteur privé, les salaires sont les plus bas de tout le bassin méditerranéen. C’est une situation injuste qui doit changer.

Le privé algérien explique son refus d’augmenter les salaires de ses employés par la faiblesse de ses revenus ?

Tous les avantages accordés au secteur privé n’ont pas permis de doter le pays d’une économie forte et diversifiée. Tous ces avantages ont servi une minorité qui s’est enrichie sur le dos de l’Etat et des travailleurs. La santé financière n’est qu’un prétexte pour continuer à s’enrichir sur le dos des travailleurs et de l’Etat.

Que faire pour préserver le pouvoir d’achat des travailleurs algériens ?

Il faut d’abord une volonté politique pour sortir de cette impasse. On peut améliorer le quotidien des salariés algériens avec une volonté claire des pouvoirs publics.
La première des mesures que les pouvoirs publics doivent prendre est d’augmenter le SNMG de pas moins de 50%. Nous ne pouvons pas rester avec 18 000 DA le SNMG. Ce dernier doit évoluer constamment en fonction du pouvoir d’achat. L’Etat doit également revoir les aides sociales telles que les allocations familiales. Ces dernières doivent êtres indexées sur le SNMG.
Les salariés algériens touchent les allocations familiales selon un barème arrêté en 1995.
Est-il logique que le montant des allocations n’a pas changé depuis cette date ? L’autre solution qui me semble inévitable est l’intervention de l’Etat dans la détermination de la grille des salaires dans le secteur privé.
Laisser le privé décider tout seul les salaires de ses employés est une aberration. Il faut imposer les conventions collectives aux entreprises privées et mettre en place un droit d’extension comme cela se fait ailleurs dans les pays développés. Il faut que l’Etat intervienne dans la politique salariale des entreprises privées. n