Dans cet entretien, le premier responsable du Commissariat aux Energies renouvelables et à l’Efficacité énergétique situe l’apport de cette institution, rattachée au Premier ministère, au développement des énergies renouvelables. Après avoir relevé les maigres résultats enregistrés en matière de production d’électricité à partir du renouvelable, il souligne que la réforme du secteur électrique est la voie incontournable à l’intégration des productions électriques à partir de sources renouvelables dans le réseau de distribution électrique national. Il présente également les recommandations et la vision du Commissariat en matière d’accélération des programmes de développement des énergies renouvelables, d’économies d’énergie et d’efficacité énergétique.

Propos recueillis par Khaled Remouche
Reporters : Dans la division du travail entre le ministère de la Transition énergétique, le Cerefe et le ministère de l’Energie, destiné à accélérer le développement des énergies renouvelables, comment voyez-vous l’apport du Commissariat ?
Noureddine Yassaa
: Le décret exécutif n° 21-95 du 10 mars 2021 modifiant et complétant le décret exécutif n° 19-280 du 20 octobre 2019 portant création, organisation et fonctionnement du commissariat aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique (Cerefe), a précisé les missions du Cerefe. En tant qu’institution publique placée auprès du Premier ministre, le Cerefe contribue au développement national et sectoriel des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique. En matière d’évaluation périodique, le Cerefe est chargé d’évaluer la politique nationale de développement des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique, les outils mobilisés pour sa mise en œuvre ainsi que leurs retombées et d’élaborer les rapports d’évaluation annuels y afférents comme celui qui a été publié fin 2020. Le Cerefe joue également le rôle du Bureau Conseil pour le Premier ministre auquel il est rattaché. Il apporte l’éclairage nécessaire quant à la définition des grandes orientations de la politique nationale du développement des énergies renouvelables et la promotion des mesures d’efficacité énergétique et d’émettre des avis et recommandations, notamment sur les grandes options de la transition énergétique en tenant compte des évolutions techniques et économiques, le développement national et sectoriel des énergies renouvelables et leur évolution dans le système énergétique national et l’économie et l’efficacité énergétiques nationales. Fort de ses compétences opérationnelles et de ses connaissances du terrain, le Cerefe est souvent sollicité par les départements ministériels pour apporter son expertise et assurer un accompagnement technique, que ce soit pour le déploiement des énergies renouvelables ou l’introduction des mesures d’efficacité énergétique. A ce titre, le Cerefe a signé une convention de coopération avec le ministère de l’Intérieur, des Collectivités locales et de l’Aménagement du territoire (MICLAT) le 02 février 2021, dont l’objectif principal est de promouvoir la transition énergétique au niveau local et d’assurer une assistance technique aux collectivités locales dans la réalisation des projets d’énergie solaire (kits solaires pour usage autonome, solarisation des édifices publics, éclairage public solaire…). Un plan d’action a été déjà déployé et certaines wilayas ont déjà bénéficié de l’assistance technique du Cerefe assortie des visites sur le terrain (M’sila, Souk ahras, Khenchela, Jijel, Aïn Defla, Sidi Bel Abbès, El Bayadh) durant les mois mars, avril et mai. Le Cerefe assure également l’assistance technique aux Directions des services agricoles des wilayas en ce qui concerne le pompage d’eau par énergie solaire pour des besoins d’élevages et d’irrigations. Il collabore avec le ministère de l’Environnement pour la valorisation énergétique des déchets.

Comment expliquez-vous les difficultés à lancer les appels d’offres, rencontrées ces dernières années, en matière de réalisation de centrales photovoltaïques et, partant, à développer la capacité de production d’électricité à partir des énergies renouvelables ?
Ces contraintes multiformes ont été examinées en détails dans la partie relative à l’état des lieux contenu dans le premier rapport annuel du Cerefe. Afin de répondre justement à ces retards et insuffisances constatés depuis longtemps, le Cerefe, fort de sa humble mais honnête maîtrise du sujet, car conforme aux exigences universellement connues et dûment appliquées sur le terrain, s’est attelé depuis plusieurs mois à rééquilibrer les débats en la matière au niveau national, notamment auprès de quelques-unes des principales institutions directement concernées. Plusieurs réunions de travail ont, en effet, eu lieu, afin de mettre au clair les véritables raisons derrière l’absence à ce jour des textes d’application dictés par la loi 02-01du 5 février 2002, instituant la libéralisation effective du marché de production de l’électricité en Algérie. Bien inspirée des textes similaires, élaborés pratiquement à la même époque dans les pays avancés, cette ouverture du secteur reste en fait une voie incontournable pour une mutualisation massive des productions décentralisées d’électricité à base de ressources renouvelables en les intégrant au réseau national.
Il convient de préciser que sur le plan national, seuls des contrats en EPC (Engineering, Procurement and Construction) ont été concrètement mis en place à ce jour dans le domaine des énergies renouvelables, à travers le programme 400 MW réalisé par Shariket Kahraba wa Taket Moutadjadida (SKTM spa), filiale de Sonelgaz, sur fonds propres de l’Etat. Or, suite aux contraintes financières du pays, cette alternative a été écartée lors du dernier appel d’offres de 150 MWc lancé par la CREG et exclusivement destiné aux opérateurs nationaux, selon la formule IPP (producteur indépendant d’électricité). Malgré cela, seul un lot de 50 MWc a pu trouver preneur, sans confirmation du début des travaux à ce jour, soit plus d’une année et demi après son attribution.

Les perspectives en matière d’offres et de demandes énergétiques sont inquiétantes. A ce rythme, en matière de demande domestique et dans un scénario de laisser-faire, l’Algérie ne pourrait plus exporter son gaz à partir de 2025, estime le cluster énergie solaire. Comment s’organiser, développer rapidement la capacité de production d’électricité à partir du renouvelable d’ici cette échéance afin d’inverser cette tendance ?
Le rapport du Cerefe sur l’évolution de la consommation énergétique nationale au cours des dix dernières années (2010-2019) montre qu’avec un rythme effréné de la consommation interne d’énergie, notre pays a épuisé en dix ans (entre 2010 et 2019) près de 230 milliards de mètres cubes de gaz naturel (consommation directe et sous forme d’électricité), 148 millions Tep (tonnes équivalent pétrole) ou près d’un milliard de barils de produits pétroliers (essence et gasoil) et 20 millions tonnes de GPL, avec une croissance moyenne annuelle de 5 %.

La consommation finale d’énergie a inexorablement augmenté de 59 % entre 2010 et 2019, passant de 31,6 millions de tonnes équivalent pétrole (Mtep) en 2010 à 50,4 MTep en 2019, soit une augmentation de 18,7 MTep par rapport à 2010. La part de la consommation interne par rapport à la production d’énergie primaire a sensiblement augmenté, passant de 26 % en 2010 (contre 74 % destiné à l’export) à 42 % en 2019 (contre 58 % seulement destiné à l’export). Partant de ce constat, toute réflexion visant le contournement d’une telle situation, qui n’a que trop duré, conduit inéluctablement à une refonte totale des politiques énergétiques menées jusqu’ici. Dans cette optique, il faut dire que mis à part le volet exportation, les besoins en termes de productions énergétiques destinées à la consommation intérieure peuvent justement être avantageusement et progressivement remodelés en profondeur dans le pays, pourvu que les fondements d’un tel tournant soient mis en place dès que possible. C’est à cet égard que le Cerefe a tracé, dans son premier rapport annuel, une feuille de route assez détaillée à même de permettre, à court terme, de contribuer à mettre en place les fondements nécessaires pour une transition énergétique réussie alliant à la fois la maîtrise de la consommation d’énergie et le développement intégré et harmonieux des énergies renouvelables.
Selon tous les éléments d’analyse mis en avant dans le rapport du Cerefe, il en ressort que les systèmes électriques sont aujourd’hui mis à rude épreuve suite à l’arrivée de nouveaux modes de production à base de ressources renouvelables, mais aussi de nouveaux usagers qui sont en train de modifier profondément les profils habituels de consommation (stockage, véhicule électrique…). Dans ce cas, le maintien à terme d’une gestion centralisée devient périlleux sur tous les plans, alors que tout plaide pour de nouvelles approches ouvertes aux techniques modernes, seules aptes à prendre en charge les futures configurations qui se dessinent (réseaux intelligents, micro-réseaux…). En attendant, l’introduction d’une dose de concurrence au niveau de la distribution de l’électricité en Algérie, moyennant un encadrement juridique approprié, pourrait justement enclencher la dynamique souhaitée dans ce sens, tout en contribuant à la levée de certains blocages qui ont prévalus jusqu’ici.
A l’instar de tous les pays du monde qui ont initialement forgé leur expérience et leur maîtrise des nouvelles techniques impliquées en lançant des programmes des productions distribuées, avec des incitations adaptées, le Cerefe privilégie un modèle progressiste selon une approche «bottom-up». La meilleure illustration à cela est le cas de l’Allemagne, où 64 % de la capacité totale de PV (49 GW en 2020), soit environ 32 GW, implique des installations de moins de 500 KWc et environ 1,7 million de producteurs dont 61 % ont des installations de puissance inférieures à 10 KWc. Cet engouement est en fait le fruit d’une stratégie volontariste et bien ordonnée, qui a été initiée par un petit programme de «1 000 toits solaires», dès le début des années 1990, avant d’enchaîner avec un second de «100 000 toits solaires» dès l’aube du siècle présent, appuyé par une loi instituant un tarif d’achat garanti (Feed-in tariff) qui encourage les petits producteurs. Résultat, les dix premières années (2000-2010), ont vu l’émergence d’une capacité globale de 14 GWc, assurée par environ 1,4 million d’installations de production d’électricité solaire photovoltaïque, au niveau résidentiel et tertiaire. Profitant donc de l’expérience des autres ainsi que la maturation à grande échelle de telles solutions, devenues économiquement viables depuis assez longtemps, il est fortement recommandé de les adopter localement. Il suffit pour cela d’élaborer les cadres législatif et réglementaire régissant ces créneaux d’activité avant de laisser la libre initiative aux divers acteurs dont l’intérêt et l’engouement sont déjà palpables.
Sur le plan socio-économique, l’alternative du solaire photovoltaïque résidentiel connecté au réseau permet aussi des retombées avantageuses liées à la création de petites entreprises et d’emplois durables, sans parler d’une contribution avérée à l’instauration d’une culture énergétique citoyenne. Appliquée à la situation actuelle de l’Algérie, l’alternative proposée de l’autoconsommation permet également une introduction sans heurts des prix réels de l’électricité, en remplaçant les subventions généralisées de l’énergie électrique, par celles plus ciblées de petites installations d’autoconsommation pour les catégories les plus défavorisées.
Sur un autre plan, le réseau de distribution de moyenne tension MTA (30 KV en Algérie) peut également s’ouvrir à des producteurs indépendants d’électricité où IPP (Independent Power Producer) qui peuvent investir dans des centrales solaires photovoltaïques de tailles moyennes (5 à 10 MW). Ces dernières peuvent en effet être déployées à divers endroits, notamment ceux proches des villes et autres gros consommateurs comme les zones industrielles, minimisant ainsi les distances de transit de l’énergie dont les effets positifs les plus notables résident dans la limitation des pertes ainsi que les risques de congestion du réseau. Pour cela, il va falloir préparer, avec les opérateurs concernés, une plateforme réglementaire permettant au gestionnaire du réseau de distribution de pouvoir diversifier son approvisionnement en énergie électrique qui était jusqu’ici assuré par le réseau de transport à partir de moyens de production centralisés. Il peut ainsi mettre en compétition ces derniers, avec ceux à base de ressources renouvelables des IPP, hébergés sur son réseau suite à un contrat d’achat d’électricité ou PPA (Power Purchase Agreement).

Selon des experts, ce qui manque en matière d’énergies renouvelables, c’est l’émergence d’un écosystème favorable, une coordination intersectorielle et une définition claire des prérogatives des instances de pilotage de ce programme de développement des énergies renouvelables. Partagez-vous ces constats ?
La transition énergétique est un process complexe et multiforme qui ne se limite pas à des opérations de lancement des appels d’offres. Elle implique des transitions multiples et des réformes dans le mode de gouvernance, l’éducation, la formation professionnelle, la recherche, les mécanismes du marché, les subventions, la gestion des réseaux du transport et de distribution d’électricité, le comportement des consommateurs… Toutes les expériences réussies dans le monde montrent que les projets du renouvelable nécessitent une bonne maîtrise de l’ingénierie financière mais également des compétences techniques avérées puisqu’il s’agit des sources d’énergies intermittentes dont le développement requiert des exigences techniques particulières.
Les approches développées par le Cerefe s’appuient sur l’amélioration de l’environnement d’investissement y compris le renforcement de l’arsenal juridique et réglementaire, la mise en place d’un mode de gouvernance stable et efficace, l’innovation et la coordination. La mise en application des textes de la loi 02-01 du 5 février 2002 relatifs à l’électricité doivent permettre la mise en place de règles transparentes d’accès libre et non discriminatoires au réseau, que ce soit au niveau des infrastructures de transport ou de distribution, et ce, afin de soumettre tous les producteurs indépendants ou autres à une concurrence loyale assurant aux consommateurs des prix raisonnables de l’électricité desservie. Les règles réseaux «grid-code» doivent permettre une pénétration massive des énergies renouvelables et réduire au maximum le recours au «power curtailment» ou la limitation de la pénétration des énergies renouvelables intermittentes (solaire ou éolien) sur le réseau. Quant à l’innovation, elle doit concerner tous les secteurs ; la recherche et développement, la modernisation et la digitalisation de la gestion du réseau, finances, banques, assurances, création de startups… Tout cela doit être élaboré dans le cadre d’une politique énergétique nationale qui doit réserver une place prépondérante aux énergies renouvelables au sein du système énergétique national. Enfin, la coordination et la consultation sont nécessaires pour l’élaboration de la politique énergétique nationale et pour faire participer l’ensemble des acteurs publics et privés y compris les institutions financières à la réalisation des projets de transition énergétique.

Considérez-vous que le contenu local de l’industrie du renouvelable doit être une priorité du programme de développement des énergies renouvelables ?
L’encouragement du contenu local doit constituer une composante importante de la stratégie nationale du développement des énergies renouvelables et de la souveraineté économique de notre pays. L’émergence d’une industrie locale du renouvelable moderne, innovante (industrie 4.0) et compétitive tout en assurant des taux d’intégration appréciables, passe inéluctablement par des politiques d’encouragements appropriées. La formation aux métiers des énergies renouvelables doit être renforcée. Il en est de même pour les infrastructures de recherche et d’innovation à travers la création des plateformes technologiques dédiées aux énergies renouvelables qui renferment des laboratoires de pointe, des plateformes de test et d’homologation, des infrastructures qualité, des plateformes de démonstration et de up-scaling, des projets pilotes y compris ceux liés au développement de l’hydrogène vert et des incubateurs pour la création des startups. C’est cet écosystème qui permettra de rapprocher les différents acteurs et d’initier des partenariats industriels qui peuvent déboucher sur le déclenchement de grands projets d’investissement. Des zones industrielles spécialisées doivent être réservées à l’émergence de ces écosystèmes qui constitueraient des pôles du renouvelable de l’Algérie et des destinations privilégiées pour les acteurs concernés.
Par ailleurs, le Cerefe considère qu’il est important d’ériger le stockage d’énergie en un élément stratégique des programmes de la transition énergétique. Face à une forte dynamique mondiale dans ce domaine, bâtir une industrie algérienne de stockage d’énergie constitue un grand enjeu géoéconomique. De ce fait, l’acquisition de savoir-faire dans le domaine du stockage d’énergie notamment avec batteries lithium-ion et la mise en œuvre de solutions adaptées à leurs multiples utilisations (stockage d’énergie, mobilité électrique) revêtent une dimension stratégique pour la sécurité énergétique du pays. Cette vision doit être complétée par une stratégie efficace de souveraineté minérale en développant le potentiel minier national et en menant des études approfondies sur les gisements du pays en matière des métaux critiques et stratégiques et terres rares.

Quelles solutions préconisez-vous en matière de financement du programme de développement des énergies renouvelables ?
Il était évident que les politiques d’encouragement initialement adoptées en faveur du développement des énergies renouvelables ne pouvaient être soutenues longtemps et que la réalité du marché allait s’imposer. Dans cette optique, l’argument de référence reste le rapport entre le prix réel de l’électricité servie par les distributeurs aux clients selon des paliers de consommation plus ou moins définis et le coût de production des installations solaires photovoltaïques dans les mêmes conditions. Afin de permettre une comparaison rapide et directe, ces dernières sont ainsi regroupées selon les trois principaux segments du marché, qui peuvent être définis comme suit :
1- Toitures solaires de petites et moyennes tailles (Pc < 100 KWc) connectées au réseau basse tension (BT), dont le prix moyen du KWh est donné. C’est le cas pour le résidentiel et le tertiaire.
2- Grandes toitures solaires (100 KWc < Pc < 500 KWc) dont le niveau de production lui attribue le caractère de client professionnel auquel l’électricité est vendue selon un prix spécifique. C’est le cas pour les secteurs
industriel, agricole et commercial en exploitant les surfaces des toitures.
3- Centrales photovoltaïques au sol dont la puissance Pc est supérieure à 500 KWc et peut aller à plusieurs dizaines MWc et même plusieurs centaines de MWc. L’énergie produite dans ce cas, est mise en compétition sur le marché de gros de l’électricité obéissant au mécanisme universel de l’offre et la demande, appliqué parfois même en temps réel à travers des marchés spots dédiés.
Dans les deux premiers cas, il y a lieu de noter que la notion de parité réseau, qui se traduit par un prix de l’électricité solaire égal ou inférieur à celui du marché de détail, est la première à atteindre dans la mesure où ce dernier inclut à l’évidence le coût réseau (garantie d’acheminement de l’énergie) ainsi que certaines taxes spécifiques. En effet, la parité dans ce cas a déjà été atteinte depuis plusieurs années déjà dans certains pays d’Europe (Allemagne en 2012, Italie en 2013…), où les prix de détail de l’électricité sont assez élevés (entre 16,9 et 30 centimes d’euro par kilowattheure). Ainsi, une étude détaillée assez récente (2019) montre justement que les coûts moyens actualisés de production d’électricité (LCOE : Levelized Cost Of Energy) pour ce type de systèmes photovoltaïques en Europe, varient entre 6,19 et 32,15 centimes d’euros par kilowattheure. Ainsi, les systèmes photovoltaïques en toiture permettraient de produire actuellement de l’électricité moins chère de 49% en Allemagne, 44 % en Espagne, 42 % en Italie, et même 23 % en France où le prix de détail de l’électricité reste relativement bas. Cette remarquable chute des coûts de production de l’électricité solaire photovoltaïque a naturellement été accompagnée par une réduction graduelle des soutiens accordés en termes de tarifs d’achat garantis (Feed-in tariffs) pour les nouvelles installations. Plus encore, ces derniers ont carrément été supprimés dans beaucoup de pays, notamment dès 2012 en Europe où ils ont été remplacés par une multitude d’autres mécanismes d’encouragements spécifiques.
La production d’électricité par les grandes centrales photovoltaïques est actuellement directement mise en compétition avec celle générée à partir d’autres ressources, notamment conventionnelles, au niveau des marchés de gros de l’électricité. Dans ce cas, la baisse spectaculaire des coûts de production d’électricité à grande échelle et ce à base des principales ressources renouvelables à forte progression, notamment éolienne et solaire photovoltaïque, a déjà permis à celles-ci d’être compétitives vis-à-vis des autres ressources, notamment fossiles. A titre d’exemple, les nombreuses études dédiées à la situation en Europe, montrent que le coût moyen actualisé (LCOE) de l’énergie produite par les projets photovoltaïques à grande échelle varie actuellement entre 24 €/MWh dans les régions du Sud (Espagne…) et 42 €/MWh au Nord (Finlande…). Ces estimations sont en effet bien validées sur le terrain à travers les plus récentes données des appels d’offres qui ont eu lieu à travers le monde en 2019, 2020 et 2021 selon la formule IPP (Independent Power Producer) avec garantie d’achat de 20 à 25 ans, où des prix inférieurs à 1 centime d’euro le KWh ont été proposés. L’appel d’offres de solaire PV, lancé par le Portugal et portant sur une capacité globale de 700 MWc, a débouché sur un prix bas du mégawattheure à 11,14 €/MWh (octobre 2020). Plus encore, dans celui lancé tout récemment par l’Arabie Saoudite (avril 2021) pour le solaire PV, le record historique a été franchi avec 9,45 €/MWh, soit un prix du kWh passant sous la barre de 1 centime d’euro. Il est à noter que de tels niveaux de coûts sont déjà plus bas ou très proches de ceux prévus par des projections sur le long terme, faites assez récemment et qui tablaient sur 14 €/MWh en 2030 et 9 €/MWh en 2050.



Des actions timides sont enregistrées en matière d’économies d’énergie alors qu’il s’agit du plus grand gisement dont dispose l’Algérie pour préserver ses ressources fossiles au profit des générations futures. Que suggérez-vous pour que ces économies d’énergie soient plus consistantes et jouent un rôle plus important dans l’équilibre entre l’offre et la demande énergétique à moyen et long terme ?
Pour sortir du schéma classique où le programme des énergies renouvelables est séparé de celui de l’efficacité énergétique, le Cerefe a proposé dans son premier rapport une approche intégrée qui allie l’optimisation de l’offre et la maîtrise de la demande d’énergie.
En effet, il est bien admis aujourd’hui que les capacités de production d’électricité en Algérie, évaluée récemment à près de 24 000 MW, sont plus destinées à satisfaire la Pointe Maximale Appelée (PMA) de la demande qui a atteint 15656 MW le 7 août 2019 à 14H30 et exceptionnellement 14714 MW le 28/7/2020 à 14H30 à cause des effets de la pandémie de la Covid-19, que répondre à une charge moyenne autour de 9000 MW sur une grande partie de l’année.
Sachant que cet écart est en train de se creuser davantage, et la situation semble suivre inexorablement l’évolution de la demande pour les besoins de climatisation, corrélés avec les grandes chaleurs, il devient assez urgent de mettre en place des solutions appropriées.
En effet, celle-ci se traduit non seulement par la mobilisation de gros investissements en termes de moyens supplémentaires de production d’électricité alors qu’ils sont destinés à être démesurément sous-utilisés 10 à 11 mois de l’année, mais induit également une forte pression sur aussi bien les réseaux de transport que celui de distribution en période de pointe. Comme alternative à cela, deux solutions, pouvant atténuer ponctuellement et de manière significative les effets du problème en question, sont préconisées : approche par la production à base de ressources renouvelables et approche par la maîtrise de la consommation pendant le pic. Les deux solutions sont développées en détail dans le rapport du Cerefe.
En plus de ces deux solutions, les économies d’énergies doivent être développées à travers les mesures d’efficacité énergétique, le respect de la performance énergétique, la réalisation d’étude d’impact énergétique, l’obligation de l’audit énergétique et le suivi de l’application des recommandations qui en découlent, l’instauration des entreprises de services énergétiques et le contrôle technique de l’efficacité énergétique. Les outils modernes basés sur l’utilisation des TICs, la domotique, les capteurs intelligents, les automates programmables et communicants, dont les coûts ont sensiblement baissé ces quelques dernières années, sont autant de techniques qui permettent d’atteindre des niveaux d’économies d’énergies très appréciables.
D’autres mesures concrètes et dont les résultats sont perceptibles à très court terme ont été recommandées par le Cerefe dans son rapport. En vue d’aider à accélérer la cadence de transformation du parc roulant national en GPL/c et éviter les retards inhérents à cette opération d’envergure, en complétant les programmes de conversion locaux, destinés à l’existant, des mesures nécessaires peuvent intervenir en amont même de la mise en circulation des véhicules. A ce titre, une clause spécifique peut être introduite au niveau des cahiers des charges réglementant aussi bien les véhicules importés que ceux fabriqués localement, exigeant la disposition des modèles équipés de kits GPL/c avec l’homologation nécessaire, à la sortie d’usine et dans tous les cas à la livraison. L’intégration nationale de ce type d’intervention reste de ce fait envisageable et peut faire l’objet de conventions avantageuses entre concessionnaires et installateurs locaux agréés, tout en assurant le maintien de la garantie des véhicules neufs ainsi dotés de kits GPL/c, au même titre que ceux d’origine.
En ce qui concerne le Chauffe-eau solaire (CES) et sur la base de l’état des lieux qu’il a réalisé, le Cerefe estime qu’il est impératif d’éviter de reproduire les mêmes facteurs d’échecs de l’ancien programme algérien ALSOL qui, malgré le soutien de l’Etat à concurrence de 45% du coût du CES installé, n’a pas suscité l’engouement des particuliers et des ménages. A ce titre, le Cerefe recommande, avant de se lancer dans un programme d’industrialisation, de revoir les mécanismes sur lesquels le programme ALSOL a été basé en mettant en place les conditions favorables à l’utilisation de CES dans notre pays. Il est ainsi suggéré de revoir le niveau d’aide puisque celui pratiqué actuellement n’est pas suffisamment attractif au regard du prix actuel de cession du gaz pour les ménages, de mettre en place de mécanismes de financement dédiés à l’acquisition des équipements solaires avec l’implication des banques, y compris le financement bancaire islamique, de revoir le système d’homologation des installateurs et de profiter des bonnes pratiques des programmes similaires de diffusion de CES des pays ayant mieux réussi.
La création du marché du CES doit se baser sur deux aspects critiques : acquérir la technologie et attirer les investissements (publics et/ou privés) en mettant en place un cadre réglementaire approprié. Il s’agit d’imposer aux secteurs Industriel et tertiaire d’assurer un pourcentage minimum de leur consommation de chaleur par une source renouvelable/solaire (exemple des pays européens et ceux du Golfe arabique). Cette décision a pour but d’initier et de stimuler un marché naissant par la création d’une demande des équipements solaires thermiques qui seront à même de produire les quantités d’énergie exigées par la réglementation. Une fois cet environnement assuré et largement diffusé à toutes les parties prenantes, les éventuels investisseurs auront la garantie de l’existence des conditions minimales nécessaires au développement d’un marché viable et durable pouvant leur assurer l’écoulement de leurs produits avec une rentabilité suffisante ainsi qu’un risque réduit et assumé. A cet égard, le Cerefe estime que le rôle de l’Etat est d’assurer un environnement stable et propice à l’investissement, tout en assurant une régulation efficace des activités économiques du secteur en question. Le choix des technologies et la taille de l’entité industrielle doivent être laissés à la discrétion des opérateurs qu’ils soient publics ou privés auxquels échoit la mission d’assurer à eux seuls la bancabilité de leurs projets.
Par ailleurs, il est nécessaire qu’un contrôle strict de la qualité des climatiseurs mis sur le marché, qu’ils soient produits localement ou importés, selon une norme donnée d’efficacité énergétique soit exigé. L’introduction d’une réglementation thermique stricte quant à l’octroi des permis de construire pour les nouvelles constructions, notamment dans les secteurs résidentiel et tertiaire, devrait aider également dans l’amélioration de l’efficacité énergétique dans le secteur du bâtiment. En général, l’efficacité énergétique dans ces derniers, peut également être notablement améliorée à plusieurs niveaux, notamment à travers une limitation ciblée des appareils électriques énergivores (lampes à incandescence…) tout en veillant à leur substitution par d’autres, assurant le même service mais avec plus d’efficacité (lampes LED…).
Sur le plan réglementaire, il reste également à actualiser l’étiquetage énergétique des équipements mis sur le marché national tout en interdisant l’auto-étiquetage qui se pratique actuellement. Il est recommandé, dans le cadre de l’élaboration des études architecturales des nouvelles constructions notamment les plus importantes, comme les cités, hôpitaux, hôtels, universités, sièges administratifs… de réserver l’emplacement des systèmes à énergie solaire (panneau solaire, chauffe-eau solaire…) en tenant compte des orientations les plus exposés aux rayonnements solaires et en respectant les concepts des constructions bioclimatiques.
Enfin, le secteur industriel, moyennement des mesures d’encouragements, peut bénéficier de la cogénération et de la tri-génération et également de l’autoproduction de l’électricité à partir du solaire photovoltaïque (exploitation des surfaces des toitures des usines).
Pour conclure cet interview, il convient de rappeler que le Cerefe a publié son premier rapport annuel que beaucoup d’observateurs assidus et initiés du domaine considèrent comme «une référence et une bonne base de travail» pour l’amorce d’une transition énergétique salutaire pour la sécurité énergétique de notre pays.