Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : Dans l’objectif de soutenir le pouvoir d’achat des Algériens, le président de la République Abdelmadjid Tebboune a annoncé une baisse de l’IRG (impôt sur le revenu global) et une augmentation du taux du point indiciaire des travailleurs de la Fonction publique, en tant qu’analyste du paysage social et du monde social quel est votre avis sur l’annonce de ces deux mesures ?
Noureddine Bouderba :
Tout d’abord, il faudrait relever un problème de sémantique : tout le monde, même les syndicalistes parlent de préservation du pouvoir d’achat. Mais, actuellement, il n’est plus question de préserver un pouvoir d’achat qui est complètement érodé. Aujourd’hui, il s’agit surtout de rattraper et d’augmenter un pouvoir d’achat qui est tellement érodé qu’il faudrait des mesures importantes et profondes pour essayer de prendre des décisions qui vont dans le maintien de la cohésion sociale en Algérie.
Sur le plan du principe, je ne peux que saluer le fait que le gouvernement et l’Etat prennent conscience qu’il y a un véritable problème et un danger sur la cohésion sociale qui nécessitent des mesures urgentes pour rattraper cette érosion du pouvoir d’achat. Seulement, je dis que dans l’état actuel de ces annonces, on ne peut absolument rien dire. Parce que tout simplement, on ne connaît pas les taux ni la consistance de cette annonce. Car si les taux sont insignifiants, ils n’auront aucun impact. Mais, quels que soient les taux de réduction de l’IRG ou de l’augmentation du point indiciaire, si ces mesures se limitent à ces deux points, cela ne va rien résoudre et risque même d’approfondir les inégalités.

Pourquoi pensez-vous que ces deux mesures sont insuffisantes et qu’elles risquent d’approfondir les inégalités ?
Si on aborde l’approche de la baisse de l’IRG, tout le monde sait que les travailleurs et les retraités, dont les revenus mensuels sont inférieurs à 30 000 DA, ne paye pas l’IRG depuis l’année passée. Cette catégorie représente plus de la majorité des salariés algériens. Pour eux, la baisse de l’IRG n’a aucun sens donc puisque cela va leur faire gagner zéro dinar et, par conséquent, il n’y aura aucun impact sur leur pouvoir d’achat.
Le deuxième point concerne l’augmentation du point indiciaire des travailleurs de la Fonction publique, comme cela est indiqué. Espérons qu’elle sera importante et qu’elle ne va pas encore creuser les inégalités. Il faut savoir que le problème en Algérie c’est l’écart important qu’il y a entre les plus hauts salaires et les plus bas salaires par rapport aux pays de l’OCDE et tout ce qui se fait ailleurs. C’est pour cela qu’il faut dialoguer et discuter avec les syndicats et les partenaires sociaux pour faire les choses dans la transparence.
L’autre point important concernant l’augmentation du point indiciaire, cela concerne seulement les travailleurs de la Fonction publique et non les travailleurs du secteur économique, qu’il soit public ou privé. Cela représente au minimum 3 millions de travailleurs qui seront exclus de cette mesure d’augmentation du point indiciaire. Il y a aussi 3,2 millions de retraités, dont pour la majorité le montant des pensions est insignifiant, et ne vont pas bénéficier de cette augmentation. D’où le fait que les deux mesures annoncées sont insuffisantes si on veut toucher l’ensemble des travailleurs algériens, les retraités et ceux qui travaillent à leur compte. S’il doit y avoir une mesure en Algérie, cette mesure doit englober l’ensemble des travailleurs quel que soit leur statut.
Justement, quelles seraient, selon vous, les meilleures solutions pour rattraper le pouvoir d’achat de l’ensemble des travailleurs algériens ?
J’estime que la première mesure essentielle, qui va être systémique, pour toucher l’ensemble des personnes impactées dans leur pouvoir d’achat et qui va assurer la justice sociale, c’est une augmentation du Salaire national minimal global (SNMG). Et je propose une augmentation conséquente d’au moins 50%. Parce que, d’une part, nous avons les plus bas salaires et le plus bas SNMG du bassin méditerranéen en termes de valeur de pouvoir d’achat.
En termes de salaire réel, si on prend les rapports de ces deux dernières années de l’Organisation internationale du travail (OIT), on montre que la valeur réelle du salaire minimum en Algérie a diminué entre 2010 et 2018. C’est-à-dire que si on compare le pouvoir d’achat de 2010, il était supérieur au pouvoir d’achat de 2018. Ainsi, s’il y a une augmentation conséquente du SNMG, il y a un effet d’entraînement et, automatiquement, tous les salaires vont être entraînés vers la hausse. Il est important de prendre conscience que lorsque l’on raisonne en pouvoir d’achat, il faut raisonner d’abord en termes de salaire disponible, soit le salaire après transferts, IRG et aide sociale de l’Etat. Il s’agit donc avant tout d’augmenter le salaire disponible des Algériens. En parallèle, il faut une implication de l’Etat pour maîtriser les prix afin d’arrêter cette érosion du pouvoir d’achat.

Quelles sont vos autres propositions pour que les Algériens puissent récupérer leur pouvoir d’achat ?
Je reviens à cette question de l’IRG, si on veut vraiment prendre des décisions qui auront un impact sur le pouvoir d’achat et sur les revenus des travailleurs. Je tiens à signaler que nous sommes le seul pays au monde où l’IRG sur les salaires est supérieur à l’impôt sur les bénéfices des sociétés. Ma proposition sur cette question d’IRG, c’est que tout travailleur dont le revenu est deux fois supérieur au SNMG doit être exempté. Ensuite, il faut exempter de l’IRG la fraction du salaire qui est inférieur à deux fois le SNMG/ Cette nuance est très importante de fraction de salaire, cela veut dire que toute fraction de salaire comprise entre deux fois le SNMG et exempte de l’IRG. Je propose aussi que pour la fraction de salaire comprise entre deux fois le SNMG et 120 000 dinars, que l’on réduise le taux de l’IRG de 50% de ce que paye actuellement le travailleur. Et je propose pour tous les revenus et salaires qui sont supérieurs à 120 000 DA que leur taux d’IRG soit réduit de 25%. Mais il est important de souligner que cela est applicable par fraction de salaires comme cela se passe dans le reste du monde. Et cela est aussi applicable à la pension des retraités car ce n’est pas normal qu’un retraité paie plus d’impôt de l’IRG qu’un professionnel libéral.

Concernant le taux d’augmentation du point indiciaire, avez-vous des propositions ?
Comme je l’ai souligné au début, il faut que cela se fasse dans le cadre d’un véritable dialogue avec les syndicats et les partenaires sociaux. Il ne faudrait pas que cela approfondisse les inégalités, il faut que cela touche particulièrement la classe moyenne, c’est-à-dire les cadres et la classe d’exécution et de maîtrise, ainsi que cela que l’on appelle la classe des travailleurs du front commun de la Fonction publique. Je réitère aussi que cela doit être élargi aux retraités et aux secteurs économiques privés et publics.
Je tiens à rappeler que l’Etat a plusieurs outils pour activer et influer la négociation des conventions collectives, notamment à travers le droit d’extension. De ce fait, l’Etat doit activer ce droit pour imposer à l’ensemble du secteur des augmentations de salaire et imposer des mesures pour les pensions de retraites.

Pensez-vous que ces différentes propositions contribueront à atténuer les difficultés du quotidien des Algériens ?
Toutes ces mesures, si elles sont appliquées, n’auront pas de sens si l’inflation galopante continue. Je considère qu’il va de la responsabilité de l’Etat de contrôler et réguler les prix sur le marché. Il faut savoir aussi qu’il y a une raison objective qui explique cette inflation et qui est cette politique systématique de la dévaluation continue du dinar algérien depuis près de cinq années. Il faut savoir que l’Etat poursuit cette politique de dévaluation du dinar pour assurer l’équilibre du budget du Trésor. Sachant que lorsqu’on dévalue le dinar pour le même montant d’importation en euros, les prix en dinars vont doubler, par conséquent, les droits de douanes, la TVA à l’importation, les autres taxes à l’intérieur du pays et renflouer les caisses de l’Etat. Ainsi, si l’Etat ne met pas fin rapidement à cette dévaluation continue du dinar, toute augmentation des salaires va être rapidement rattrapée par l’inflation.

Vous suggérez que l’Etat s’implique encore plus avec une batterie de mesures urgentes pour assurer la cohésion sociale en Algérie ?
Le rôle de l’Etat algérien dans le maintien de la cohésion sociale est un point très important. A travers l’histoire de toutes les nations du monde, lorsqu’un pays traverse une crise sociale, l’Etat a automatiquement augmenté ses dépenses sociales. Par conséquent, face à la crise actuelle, l’Etat algérien doit jouer complètement son rôle pour maintenir et préserver la cohésion sociale en renforçant d’abord la protection sociale et, ce qui est très important et crucial aujourd’hui, c’est le maintien de la subvention de l’Etat aux produits alimentaires de base et aux produit énergétiques et non pas les supprimer comme certains appellent à le faire, et également garantir l’accès à la santé et à l’éducation.