Dans un contexte marqué par la détérioration des condition socio-économiques et la multiplication des mouvements sociaux, Noureddine Bouderba aborde dans cet entretien son analyse des raisons de cette colère sociale, le rôle des syndicats, les risques de manipulation. Tout comme il propose des solutions pour sortir de cette impasse.

Propos recueillis par Sihem Bounabi
Reporters : Ces dernières semaines ont été marquées par plusieurs mouvements sociaux et revendications socioprofessionnelles qui ont touché différents secteurs et jusqu’aux agents de la Protection civile qui ont marché sur Alger. Quelle lecture faites-vous de la situation sociale que traverse actuellement l’Algérie, alors que l’on n’est pas entièrement sorti de la crise sanitaire de la Covid-19 ?
Noureddine Bouderba :
Ces mouvements sociaux je les ai personnellement prévus dans plusieurs de mes précédentes interventions. C’est une réponse des travailleurs d’abord, au gouvernement, qui n’a pas su ou voulu apporter des réponses aux nombreux problèmes socioéconomiques qui se sont dangereusement accumulés mais, aussi, aux « ténors » du Hirak qui ont tout fait, pendant deux ans, pour étouffer la question sociale et les cris de détresse des travailleurs allant jusqu’à ironiser sur eux. Ces mouvements expriment les frustrations accumulées par de larges couches de la population laborieuse mais aussi par les couches moyennes, auxquelles devait inévitablement aboutir la politique néolibérale en vigueur qui ne propose que l’impasse sur le plan économique et l’austérité sur le plan social. Aux conséquences de cette politique, il faut ajouter les effets importants de la pandémie dont le plus grand impact est supporté par les travailleurs et leurs familles.
Ces mouvements sociaux sont un cri de détresse et un appel à une juste valorisation du travail et une meilleure répartition des richesses nationales. Aujourd’hui, le salaire moyen d’un Algérien est le plus bas du bassin méditerranéen, de surcroît ponctionné par un IRG dont le poids dans le Budget de l’Etat est le plus important dans cette région. Ajoutez à cela les inégalités, sans égales dans la région, qui découlent des discriminations salariales entre le haut et le bas de l’échelle et entre les différents secteurs.
Aujourd’hui, l’érosion du pouvoir d’achat est telle que 60 % des Algériens consacrent, en moyenne, 60 % de leur revenu à l’alimentation, alors que cette proportion se situe en moyenne à 30 % en Tunisie et entre 10 et 20 % dans les pays développés. Que reste-t-il à ces 60 % d’Algériens pour faire face aux dépenses de l’habillement, l’énergie, le transport, la santé, l’éducation, et pour la détente ? Aujourd’hui, le SNMG n’arrive plus à remplir sa fonction essentielle qui est celle d’assurer un minimum décent du pouvoir d’achat. Malgré sa récente augmentation modique, sa stagnation durant une dizaine d’années a fait que sa valeur réelle, en 2021, est inférieure à celle de 2010. Ce qui fait qu’en 2021, le salaire moyen réel d’un Algérien est inférieur à celui de 2000 ou même de l’année 1995. De leur côté, les transferts sociaux ne cessent de diminuer en termes réels et la couverture sociale des Algériens ne cessent de reculer. En 1995, le montant de l’Allocation familiale pour un enfant représentait 15 % du SNMG, alors qu’elle n’est que 1,5 % aujourd’hui. La consultation d’un médecin spécialiste privé avec exploration coûtait 15 % du SNMG en 1990 et était remboursée à hauteur de 80 %, alors qu’en 2021, elle représente 20 % du montant du SNMG, dont moins de 5 % sont remboursés.
Le chômage s’envole, le dernier rapport de l’ONS, qui date de pas moins de deux ans, situe son taux à 11,4 % alors que pour le FMI ce taux, en 2021, est de 14,5 %. En réalité, ce taux est sous-estimé par l’ONS et le FMI à cause de la méthodologie retenue. Selon mes estimations propres, le taux de chômage réel qui inclut tous ceux qui voudraient bien travailler se situe à au moins 20 % dont un jeune sur deux. La politique néolibérale axée sur la privatisation, l’import-import, la corruption et la spéculation – voire la perte récente de dizaines de milliers d’emplois – sont les principaux responsables de cette flambée du chômage dont on fait payer le prix aux travailleurs et à leurs familles. Par ailleurs, le gouvernement s’est engagé, en 2019, à intégrer sur une période de trois années, soit au 31 décembre 2021, 365 000 bénéficiaires du pré-emploi dans les administrations publiques, dont 160 000 en 2019 et 105 000 en 2020. Il ressort qu’à la fin décembre 2020, le nombre des jeunes intégrés a atteint à peine un taux de réalisation de 5,5 %, alors que l’objectif fixé à cette date est de 72,6 %.
La pandémie est venue aggraver une situation déjà fragile. Les pertes de revenus ont touché une grande partie des travailleurs que les mesures de l’Etat n’ont compensé que très partiellement. C’est surtout les travailleurs salariés du secteur privé, les petits métiers et les tâcherons qui se retrouvent dans une situation parfois dramatique. Certains secteurs comme le transport et le tourisme sont particulièrement touchés, y compris dans le secteur public. Les pertes d’emploi se comptent par dizaines de milliers devant la paralysie incompréhensible de l’inspection du travail. Profitant de la pandémie, beaucoup de patrons ont procédé à des licenciements injustifiés sans aucun respect de la loi. Même dans le secteur économique public, des milliers de travailleurs ont fait face à des licenciements déguisés à travers leurs CDD non renouvelés.

L’érosion du pouvoir d’achat justifie-t-elle à elle seule ce bouillonnement social ?
Comme je viens de le dire, l’érosion du pouvoir d’achat est telle que même un travailleur de la classe moyenne, une classe en voie de disparition, n’arrive plus à satisfaire ses besoins de subsistances essentiels. Que dire des smicards, des retraités, des tâcherons et des chômeurs. Mais d’autres raisons sont venues se greffer à cette situation amplifiant les frustrations. La seconde raison après le pouvoir d’achat se trouve dans les conditions de travail et son aménagement, tels qu’exprimés par les postiers, les médecins, les travailleurs de la Protection civile, les enseignants, etc. Une troisième raison qui peut expliquer cette explosion sociale est cette redondante atteinte au libre exercice du droit syndical, dont la meilleure illustration nous vient de Cevital, dont le patron s’est encore enrichi durant la pandémie, au moment où des millions de travailleurs algériens se sont un peu plus appauvris. Mais les atteintes au droit syndical ont lieu aussi dans le secteur public ou sont le fait de l’administration centrale. L’instrumentalisation de la justice contre les actions collectives des travailleurs a participé à l’accumulation des frustrations. Enfin, il ne faut pas oublier la suppression injuste, en 2017, de la retraite avant l’âge légal même après 32 ans d’activité qui ne finit pas d’empoisonner le climat social.

Quel rôle peuvent jouer, aujourd’hui, les syndicats classiques qui semblent parfois dépassés par les travailleurs et comment expliquer parfois leur remise en cause, ou encore l’émergence de nouveaux cadres de représentation sous forme de syndicats ou de coordinations ?
Un climat social serein est avant tout le fruit d’une négociation collective et d’un dialogue social qui ne peuvent exister en l’absence de libertés syndicales et de droit de grève effectifs. Les premiers responsables de cette situation sont les pouvoirs publics. Je vous donne brièvement deux exemples pour illustrer mes propos. Le premier est relatif à la tripartite sociale qui ne s’est pas réunie depuis plus de cinq ans. Il faut juste rappeler que son avant-dernière session, tenue en juin 2016, a assommé les travailleurs avec sa recommandation de supprimer le droit à la retraite avant l’âge légal et sa dernière réunion, tenue en décembre 2017, s’est illustrée par le feu vert donné pour la privatisation et la prédation du foncier et des hôtels publics au nom du fameux PPP (partenariat public-privé). Le deuxième, des centaines de travailleurs et syndicalistes sont licenciés depuis 10 mois par le groupe Cévital pour avoir voulu créer une section syndicale et n’ont pu à ce jour réintégrer leurs postes de travail malgré 13 décisions de justice rendues en leur faveur.
C’est le pouvoir aussi qui a encouragé le corporatisme syndical et les revendications sectaires qui ne militent pas en faveur de l’unité des travailleurs, du dialogue social serein et finalement de la cohésion sociale.
Pour ce qui est du rôle des syndicats, on a d’abord l’UGTA, qui a raté, en 2019, l’occasion de faire sa mue et de s’ouvrir aux travailleurs. Avec les bureaucrates sans base syndicale toujours aux commandes de ses instances nationales, elle est absente des luttes des travailleurs auxquels elle continue à tourner le dos. Ceci, à l’exception de quelques structures de base, à l’exemple de l’union locale de Rouiba ou de l’union de wilaya de Béjaïa, qui essaient, contre vents et marées, d’être à l’écoute des travailleurs et de les accompagner.
On a ensuite les syndicats autonomes qui ont, dès 2018, créé un immense espoir chez les travailleurs de tous les secteurs. Mais de mon point de vue, ces syndicats autonomes, à l’image de la CSA, n’ont pas saisi l’opportunité que leur a offert le Hirak à ses débuts pour se consolider et porter haut la voix des travailleurs en posant clairement la question sociale et salariale. Au lieu d’intégrer le Hirak avec leur identité sociale et syndicale, les leaders syndicaux se sont investis dans des « initiatives politiques » avec des forces hostiles aux intérêts des travailleurs, ceci au détriment des intérêts stratégiques du mouvement syndical. Certains syndicalistes ont même multiplié les déclarations dans les médias affirmant qu’ils ont décidé de mettre de côté toute revendication à caractère social afin de « préserver l’unité du Hirak ». Ceci au moment où les forces néolibérales qui avaient accompagné le système Bouteflika étaient en train de se recycler au sein du Hirak, faisant tout pour étouffer la voix des travailleurs et des humbles. Elles ont réussi, avec la passivité de certains syndicalistes, de vider le Hirak de tout contenu économique et social. Ce fut une erreur stratégique de la part des syndicats dont ils paient le prix jusqu’à maintenant. Leur audience auprès des travailleurs et de la société a reculé et, la nature ayant horreur du vide, ils ont été parfois dépassés par les travailleurs qui ont initié, en dehors d’eux, plusieurs actions revendicatives et de protestation. Ils ont même été surpris par l’apparition de nouveaux syndicats nés dans le feu de ces actions. Se rendant compte de leur erreur, les syndicats autonomes essaient, aujourd’hui, de corriger le tir en réinvestissant le champ social. Enfin, vous avez les tentatives de manipulations politiques inévitables dans une situation politique telle que celle que nous vivons.
De ce bouillonnement social naîtra la nouvelle configuration syndicale pour permettre aux travailleurs de prendre en charge leurs intérêts matériels et moraux. Les travailleurs ont intérêt à ce que leurs syndicats en voie de formation soient réellement autonomes du pouvoir, du patronat et des partis. Et pour cela, ils ne doivent compter sur aucun messie, mais sur eux-mêmes.

A l’approche des législatives du 12 juin, quels sont les risques de manipulation des revendications socioprofessionnelles, pourtant légitimes, dans un contexte où les citoyens sont mis à rude épreuve ?
Les risques de voir des tentatives de manipulation des travailleurs sont réels et d’ailleurs inévitables en pareilles circonstances. Il appartient aux travailleurs de les contourner par leur unité d’action, leur vigilance et surtout la transparence qui doit caractériser la construction de leurs revendications et les actions pour les concrétiser. Les travailleurs ne doivent pas, en effet, oublier que parmi ceux qui avec un discours populiste essaient de les instrumentaliser en les poussant même à la grève générale, il y a les forces politiques qui ont soutenu et conseillé le régime prédateur de Bouteflika avant le 22 février 2019 et étouffé, au nom de l’unité du Hirak, les revendications sociales allant jusqu’à ironiser sur les prolétaires qui revendiquent le pain, le lait et la préservation de leur emploi, au lieu de revendiquer la liberté. Un chef d’un parti, membre du PAD, qui milite pour la suppression des subventions, n’a-t-il pas déclaré récemment que son objectif au sein du Hirak est de rendre l’Algérie ingouvernable. Un autre exemple, prenez la récente grève des pompiers, dont je soutiens la totalité des revendications parce qu’elles sont des plus légitimes. Une question subsiste toutefois : qu’est-ce qui a motivé leur marche sur la présidence ? Qui leur a soufflé cette idée improductive ? Ceci est un autre exemple de manipulation possible à éviter. Les travailleurs n’ont rien à gagner en écoutant le chant des sirènes émanant de forces politiques qui défendent la loi de la jungle, dite loi du marché. Ils doivent veiller à ce que leur mouvement et leurs actions, tout à fait légitimes, ne soient récupérés ni par ces politiques ni par le pouvoir ni par les partons.
Un dernier exemple. Comment expliquer que parmi les politiques, champions des libertés individuelles et collectives, qui poussent les travailleurs à la grève générale, beaucoup observent un mutisme complice devant le déni de droit dont sont victimes des centaines de travailleurs du groupe Cevital, dont 196 sont toujours licenciés et sans salaires depuis 10 mois malgré 13 décisions de justice en leur faveur ? Pourtant leur seul tort est d’avoir voulu créer une section syndicale, un droit consacré par la Constitution et par la loi.

Selon vous, quelles solutions pour sortir de cet imbroglio socio-économique ?
Le gouvernement, au lieu d’apporter des solutions à cette grave détérioration de la condition économique et sociale des travailleurs, a mis en œuvre une politique budgétaire qui consiste à équilibrer le budget de l’Etat par le truchement de la dévaluation du dinar et du surplus des recettes et taxes qui en découlent, sans tenir compte de ses conséquences dramatiques sur les travailleurs, les retraités, les petits métiers et les chômeurs. Conseillé par le FMI et assisté par la Banque mondiale, il est en train de lever graduellement les subventions ; une décision qui ne manquera pas d’emballer l’inflation avec des conséquences insoupçonnables sur la cohésion sociale.
Aujourd’hui, devant l’échec renouvelé des politiques libérales basées sur la privatisation et la soi-disant liberté d’entreprendre, une autre politique économique est nécessaire et possible. L’Algérien doit être, dorénavant, placé au centre du développement, et le centre de gravité de la politique économique doit être déplacé vers l’économie productive, créatrice d’emplois durables. Une telle politique n’est possible que si l’Etat joue pleinement son rôle historique de locomotive du développement, secondé par un secteur privé créateur de richesses et respectueux de la législation fiscale et sociale. Il faut réhabiliter l’industrie, y compris la valorisation des hydrocarbures par le raffinage et la pétrochimie et donner l’autre à la sécurité alimentaire et au développement du tourisme.
Sur le plan social, une augmentation conséquente de 50 % du SNMG et de 10 à 20 % des salaires et des pensions de retraite peut répondre partiellement aux attentes des travailleurs. Il est important aussi de mettre fin à la politique de suppression des subventions en cours. Enfin, il faut libérer le champ syndical et encourager le dialogue social pour renforcer la cohésion sociale et contribuer à la sortie de la crise.
Le potentiel de ressources de l’Algérie pour financer la relance n’est pas négligeable. Notre pays dispose de réserves de changes non négligeables, un endettement extérieur quasi nul, des ressources pétrolières non épuisées, des ressources minières non exploitées et surtout une population jeune qui est une aubaine démographique, quoi qu’en disent les ennemis de la solidarité intergénérationnelle.
Sur un autre plan, le potentiel des recettes fiscales ordinaires additionnelles est d’au moins 1 000 milliards de DA par an. L’Etat doit récupérer l’argent qui lui est dû. C’est Abdelmadjid Tebboune lui-même, Premier ministre, qui avait annoncé que le montant des prêts bancaires non remboursés représente l’équivalent de 80 milliards de dollars. C’est la Cour des comptes qui rapporte, dans tous ses rapports annuels, que le montant des impôts non recouvrés s’élève à 11 000 milliards de DA, soit l’équivalent de 100 milliards de dollars, dont 3 500 milliards de Dinars en impôt direct et indirect (TVA, IRG, TAP IBS, etc.). Ces dettes bancaires, cet impôt non recouvré, représentent l’équivalent des montants de 100 ans de subventions alimentaires (pain, céréales, sucre, lait, huiles) que le gouvernement s’apprête à supprimer.
A cela, il faut ajouter l’évasion fiscale (non-déclaration d’impôts), les cadeaux fiscaux sans contrepartie (dépenses fiscales), l’évasion sociale (non-déclaration ou sous-déclaration des travailleurs ainsi que le non-paiement des cotisations sociales), dont le montant total cumulé pour les dix dernières années dépasse au bas mot l’équivalent
de 200 milliards de dollars (25 000 milliards de DA).