Qu’est-ce qui a changé et qu’est-ce qui pourrait l’être davantage dans le pays depuis qu’il est sous l’effet de la grave crise sanitaire provoquée par le Covid-19 ? C’est à ces questions que nous avons essayé de nous intéresser en donnant la parole à l’universitaire et enseignant de sociologie, Noureddine Bekisse. Loin des contraintes et des normes académiques, ce professeur et auteur de plusieurs ouvrages, nous livre ses impressions et quelques pistes de réflexion où la question politique s’avère primordiale.

Reporters : Depuis le 23 mars dernier, l’Algérie est entrée en confinement progressif à partir des régions du Centre et la mesure s’est, depuis, élargie à d’autres régions et à différents degrés. Face à cette situation, créée par la crise sanitaire provoquée par le Covid-19, comment la population réagit-elle selon vous ?
Noureddine Bekisse : Si vous faites allusion à son adhésion aux mesures sanitaires prises par le gouvernement, il y a lieu d’observer qu’elle existe vraiment et qu’elle est même surprenante pour une société qui n’est pas organisée et où la discipline collective et la soumission à la décision de l’autorité se limitent à quelques petits groupes. Là-dessus, et en dépit de quelques récalcitrants et d’irresponsables qui s’expriment en marge de la masse, on peut affirmer que les Algériens, dans leur majorité, ont manifesté une approbation des mesures prises par l’Exécutif pour freiner l’épidémie du coronavirus et limiter ses conséquences sur la vie du pays. Il y a chez eux une conscience que le danger est là et qu’il faut le combattre en se soumettant à des règles de précaution et de protection.

Quelle explication, selon vous, peut-on donner à cette réaction d’adhésion alors que l’Exécutif reste soumis au feu nourri de la critique ?
Mon idée, qui reste à confirmer par l’étude et l’enquête, est que la plupart des Algériens ont été influencés par les médias et les images inquiétantes, voire terrifiantes dans certains cas, de ce que le Covid-19 est capable de faire comme nuisance mortelle sur les personnes et comme impact dangereux sur le fonctionnement des pays. Cette idée est soutenue par mon sentiment qu’au début, peu de gens, sauf ceux qui sont informés et ont un degré d’instruction important, ont semblé accorder de l’importance aux appels du gouvernement. Beaucoup se sont insurgés contre la fermeture des lieux de culte, contre les restrictions dans les espaces publics, mais, très vite, ils ont changé d’avis quand ils ont vu que le risque du Covid-19 est sérieux. D’autant plus sérieux qu’ils constatent que même des pays développés, solides et mieux organisés comme la Chine, l’Italie, la France, et maintenant les Etats-Unis, éprouvent d’énormes difficultés à mettre en place le dispositif de lutte nécessaire et qu’ils déplorent des milliers de morts et de personnes contaminées par la maladie.

Qu’en est-il de la façon dont ils perçoivent l’action du gouvernement face à cette situation ?
Il y a une différence entre la gestion par la peur et celle qui consiste à gérer par la conviction. Dans la situation actuelle, on peut classer les Algériens en trois catégories. La première est celle qui est totalement convaincue de la gravité de la situation pandémique, qui considère que le gouvernement fait son travail au mieux et qui s’engage à respecter les mesures prises. Ce n’est pas une question de classes, mais de culture, je dirai, et d’accès au savoir et à l’information relatifs aux risques encourus en pareille situation pandémique mondiale et épidémique à l’échelle du pays. La seconde catégorie est celle qui réagit de manière insouciante, qui ne croit pas ou n’entend pas le discours officiel et non officiel sur la crise sanitaire, jusqu’à ce qu’elle soit convaincue du danger par la consommation de l’information importée des médias étrangers et celle produite ou recyclée par les médias locaux. La troisième est celle pour qui le confinement est une peine qui s’ajoute à celle qu’elle endure déjà : promiscuité dans les cités, surpeuplement dans des logements exigus, l’informel économique duquel elle vit, et qui n’est pas en situation de le respecter. C’est ce qui explique à mon avis le fait que certaines mesures paraissent aménagées comme le confinement partiel alors que le risque de contamination, affirment les spécialistes, est important. Tout cela pour dire que la perception que l’on a de l’action du gouvernement dépend du lieu social et socioéconomique où l’on se situe.

Cette crise sanitaire va-t-elle changer le comportement des Algériens dans la durée ?
Les moments de continuité et de rupture sociologiques sont à observer sur le moyen et le long terme surtout. On n’en est pas encore là et on ne peut donc pas fournir une réponse sérieuse à cette question, même si l’on constate que des choses, beaucoup de choses, ont changé depuis que la crise sanitaire est prise au sérieux. Pour y répondre aussi, hormis les manifestations de solidarité coutumière, que les Algériens manifestent à chaque fois et à chaque moment d’exception, il va falloir suivre et évaluer l’action de l’Exécutif. S’il réussit à convaincre que nous avons des institutions fortes et capables de faire face au danger et à relever le défi de le surmonter, cela laissera des traces forcément et permettra au commun des Algériens d’avoir un autre regard sur l’Etat, dont on sait quels dommages il a subi durant ces dernières décennies. Pour mieux comprendre, j’utiliserai une image empruntée au monde agricole : qu’importe s’il pleut si vous n’avez pas de barrages et de quoi récolter l’eau du ciel. Pour l’Etat et le gouvernement, il ne suffit pas de parler de moyens, il faut qu’il montre qu’il sait les utiliser pour le bien collectif.

La crise sanitaire est donc une opportunité pour redorer l’image de l’autorité gouvernante ?
C’est face aux crises qu’on a besoin d’institutions fortes et efficaces. C’est ce qui se joue actuellement et qui aura des conséquences futures. A tous les niveaux.