Cet ancien cadre au ministère de l’Agriculture, fort de son expérience sur le terrain, nous livre sans ambages, dans cet entretien réalisé le 25 mars, son avis sur l’initiative de mettre en place un office de l’investissement et sur les voies et moyens nécessaires pour une véritable relance du secteur de l’agriculture et de l’agroalimentaire.

Reporters : Le Président de la République a, lors du dernier Conseil des ministres, chargé le ministre de l’Agriculture et du Développement rural de mettre en place, avant la fin de l’année en cours, un mécanisme sous forme d’office pour relancer et promouvoir les investissements agricoles qu’ils soient nationaux, étrangers ou mixtes. Qu’en pensez-vous ?
Nouad Mohamed Amokrane : La création des offices publics a montré leurs limites, que ce soit en matière de promotion et développement des filières que dans leur régulation. Des offices interprofessionnels couvrant toutes les filières agricoles et agro-industries, des groupes industriels et de valorisation agricoles existent bien, mais leurs activités sont en grande partie orientées vers l’extérieur tournant le dos à la production nationale. Recréer une entité sous forme d’office pour promouvoir et développer les investissements agricoles qu’ils soient nationaux, étrangers ou mixtes est d’avance voué à l’échec. Des institutions censées le faire existent pourtant et couvrent tout le territoire national, DSA, ANDI, BNEDER et la BADR. Il suffit donc de les réorganiser et de les renforcer pour qu’elles puissent assurer cette mission. Le recentrage et le recadrement de ces institutions pourront être une voie pour la relance et la redynamisation du secteur agricole et agroalimentaire. Je peux vous citer quelques pistes utiles. Pour l’Agence nationale de développement industriel (ANDI), il faudrait lui ajouter des spécificités agricoles relatives aux avantages spécifiques à accorder au secteur de l’agriculture et de l’agro-industrie et libérer les initiatives en améliorant le climat des affaires. De même, il faut recentrer et réhabiliter la Banque agricole et du développement rural (BADR) en la dotant d’une capacité en ressources humaines spécialisées dans le secteur pour accompagner les investisseurs. Tout comme il s’agit de donner de nouvelles prérogatives au Bureau national d’études pour le développement rural (BNEDER) pour valider les projets et leur suivi.

Doit-on comprendre après cet argumentaire que l’office préconisé lors du Conseil des ministres ne sera pas suffisant pour drainer les investissements ?
Un partenariat entre une structure administrative et un opérateur économique est un non-sens et contre-productif. L’un est sous tutelle, et la prise de décision et l’anticipation ne sont pas totalement de son ressort, il n’est pas propriétaire des actions. Par contre, l’autre, est un manager et prend des risques et décide sur le champ. Son souci majeur est la productivité et la compétitivité et vit sous la menace d’une faillite, ce qui n’est souvent pas le cas pour son partenaire. Compte tenu de ce qui suit, il est plus indiqué de laisser les opérateurs économiques investir et aux pouvoirs publics de les accompagner sans ingérence ni influence ; ce qui compte c’est l’acte économique.
Pour drainer ces investisseurs, il y a lieu de renforcer cet accompagnement et d’assainir le climat des affaires en recréant une confiance avec cette nouvelle frange d’investisseurs, porteurs de projets en mesure de relancer l’économie du pays et sa diversification et ainsi sortir du carcan des hydrocarbures.

Vous avez, à maintes occasions, avancé le bien-fondé de changer nos habitudes de consommation qui reposent essentiellement sur les dérivés des céréales afin de réduire le volume de nos importations de céréales primaires. Un chantier qui paraît de prime abord difficile à exécuter. Pouvez- vous nous éclairer un peu plus ?
Les céréales et le lait occupent une place dominante dans l’agriculture en Algérie. Ils constituent, avec leurs dérivés, l’épine dorsale du système alimentaire algérien. Ces deux filières sont les plus pesantes au niveau des importations et avoisinent les 60%. Pour réduire notre dépendance, on a deux choix, soit les produire chez nous, ce qui demande beaucoup de temps et d’efforts, soit les substituer en changeant notre système alimentaire par d’autres ressources, produites localement et de façon durable.

Autrement dit, il faut faire évoluer notre système alimentaire en sortant du couple «pain et lait» imposé et qui nous coûte aujourd’hui plus de 50 % de nos importations alimentaires. Le développement agricole a connu un essor considérable et une diversification avec une large palette de produits qui pourront se substituer aux céréales. Ce choix est le plus indiqué. Par exemple, on peut substituer en partie tout ce qui est apport protéinique à partir des céréales par des légumes comme la pomme de terre. Cette voie est facile à exécuter et les produits de substitution ne sont pas étrangers aux ménages.

Concernant la productivité dans les filières stratégiques, vous ne cessez de rappeler, dans vos nombreuses contributions médiatiques, que la pratique de la jachère va à contresens des objectifs à atteindre. Pourquoi ?
Je le dis et je le répète, laisser 3 millions de terres issues des surfaces agricoles utiles en jachère est scandaleux. La filière céréale à elle seule mobilise plus de deux tiers de la Surface agricole utile (SAU). Cette filière ne représente que 7,5% du total de la production agricole, mais occupe 75% de la SAU (3 millions d’hectares emblavés et 3 millions d’hectares en jachère). Une simple jachère travaillée peut rentrer dans une rotation binaire et contribuer à l’alimentation animale qui, à son tour, pourra participer à l’engraissement du sol (amendement organique). Ce qui nous permettra de revenir à notre système d’élevage ancestral et qui était une fierté de notre pays, à savoir l’association élevage-céréales. D’autres substitutions existent et sont connues de tous, l’introduction des cultures légumineuses notamment fourragères ou encore la culture de pomme de terre.
Quel commentaire faites-vous à propos de la problématique de la sécurité alimentaire du pays ?
Notre pays recèle de grandes potentialités agricoles et hydriques, ce qui pourrait encourager les industriels à investir beaucoup plus dans le secteur de l’agriculture- pêche et pousser ses acteurs à produire pour leur compte et selon des règles préétablies -qualité, variété et technologique- et avec une contractualisation constituant ainsi une assise forte pour une organisation interprofessionnelle où la chaîne des valeurs et plus-values sera équitablement répartie. L’orientation vers l’amélioration du taux de valorisation des produits agricoles par la transformation et celui de l’intégration de la production nationale et le développement du potentiel à l’export vont améliorer la remontée des filières et leur organisation, tant en amont, en des organisations professionnelles, et en aval, par le développement d’une véritable organisation interprofessionnelle d’où émergeront les champignons de demain, tant dans le secteur agricole qu’industriel. Ce sont les conditions à remplir si l’on veut garantir notre sécurité alimentaire.