Reporters : Lors de son audition devant la commission de l’agriculture et du développement agricole du Conseil de la nation, le ministre de l’Agriculture Abdelhamid Hemdeni a déclaré son intention de renforcer la production céréalière pour atteindre les 71 millions de quintaux d’ici 2024, dont 10% dans les régions du Sud. Est-ce que cet objectif vous paraît possible ?
Nouad Mohamed Amokrane : Pour ce qui est de la filière céréalière, l’objectif tracé est de porter la production à 71 millions de quintaux, ce qui réduira les importations de 400 millions USD. Pour atteindre cet objectif, il faut élargir les surfaces irriguées qui devront atteindre 157 000 ha dans les régions Nord et 20 000 ha dans le Sud et favoriser la technique d’une irrigation d’appoint. Cette extension permettra d’élever la production de 9 millions de quintaux à raison de 50 quintaux/ha pour le Nord avec une irrigation d’appoint et 80 quintaux/ha pour le Sud avec une irrigation intégrale. La superficie moyenne réservée à la céréaliculture est de 3,3 millions d’hectares avec une production estimée à 50 millions de quintaux soit un rendement moyen de 15,15 quintaux/ha.
L’amélioration de l’itinéraire technique à travers notamment l’objectif d’atteindre 2 millions d’hectares à fertiliser d’ici 2024 et de produire 4 millions de quintaux en semences réglementaires, dont 2,5 millions de quintaux en semences certifiées et 1,5 million de quintaux en semences ordinaires ainsi que le recours à l’utilisation de l’irrigation d’appoint permettront d’améliorer les rendements à 20q/ha. Ce qui donnera sur une superficie emblavée de 3,1 millions d’hectares une production de 62 millions de quintaux, soit une production totale de 71 millions de quintaux ; ce qui est projetée pour 2024. Cet objectif est largement à notre portée et peut même être dépassé avec un encadrement adéquat et une extension plus poussée de l’irrigation d’appoint.

En ce qui concerne l’objectif de réduire la facture d’importation, le secteur entend cultiver l’arachide et le soja sur 200 000 ha chacun et le colza sur 100 000 ha, ce qui représenterait l’équivalent de 983 millions de dollars et un taux de 80 % des importations de ces matières. Où en est-on avec la culture de ces produits ? Et est-ce que ce chiffre vous paraît faisable ?
La stratégie de développement des cultures industrielles par la mise en valeur intégrée est une innovation pour le secteur qui a mis beaucoup de retard pour développer ces types de cultures constituant les matières premières pour l’industrie agroalimentaire qui sont actuellement importées avec une somme élevée en devises.
La relance de la culture des oléagineuses (arachide, soja, colza, tournesol) viserait à réduire les importations d’huiles brutes mais aussi, simultanément, des importations de tourteaux indispensables à la filière avicole. L’arachide est déjà cultivée chez nous et nous disposons d’un savoir-faire. Pour les autres cultures, les premiers essais réalisés ont été concluants. Les atouts dont disposent les régions du Sud sont les étendues de terre et la richesse hydrique, qui sont de véritables facteurs de réussite. Les superficies envisagées, compte tenu du potentiel terre qui est très élevé, ne doivent pas être une entrave.

Le ministre du secteur a déclaré, en ce qui concerne la lutte contre la dégradation des terres dans les régions steppiques, la mobilisation d’une enveloppe de 9,3 milliards de dinars puisés de ses propres fonds. Que peut-on dire sur la situation dans ces régions et à quoi renvoie cette dégradation ?
La vocation des steppes est principalement l’élevage extensif d’ovins, complété par une céréaliculture aléatoire. Le processus de désertification de la steppe est alarmant et progresse d’année en année. L’impact du surpâturage et des défrichements sur la végétation est aussi important aussi bien sur le plan qualitatif que quantitatif. Les causes de la désertification sont nombreuses, la sécheresse est la cause naturelle principale ainsi que les causes anthropiques (démographie, sur-pâturages, défrichement des parcours et leurs causes…). De nombreux programmes de lutte contre la désertification ont été lancés à différentes périodes au niveau des steppes algériennes mais n’ont pas eu les résultats escomptés. Aussi, la gestion irrationnelle des parcours, l’introduction de moyens et de techniques inadaptés au milieu, le manque de concertations entre les différents acteurs du développement sont autant de facteurs qui ont contribué à la dégradation du milieu et des ressources naturelles et à la rupture des équilibres écologiques et socioéconomiques.

On parle d’un recensement agricole global, qui sera lancé en mars prochain. Pourquoi ce recensement maintenant et à quoi sert-il ?
Le dernier recensement agricole (RGA) a été réalisé en 2001 et cela fait déjà 20 ans, une période très longue pour actualiser les statistiques agricoles alors qu’ailleurs il se fait tous les dix ans. Ce type de recensement est très recommandé et indispensable pour une mise à jour des chiffres et de mesurer les changements opérés durant une décennie afin d’apporter les correctifs nécessaires pour un développement durable. Le recensement agricole a donc pour objectif d’actualiser les données sur l’agriculture et de mesurer son poids et ses impacts sur le développement du secteur. Ces données permettent également de définir et d’ajuster des politiques publiques au niveau local et national et de donner une visibilité pour les investisseurs potentiels. Le recensement fournit également une photo réelle et très précise du monde agricole et sur toutes les filières de productions végétales ou animales, nombre, taille et types d’exploitations et niveau de formation des agriculteurs, agricultrices et organisations agricoles.
Une circulaire de lancement a été signée dernièrement par le ministre de l’Agriculture portant sur la relance de cette opération, qui a comme objectif une connaissance précise et parfaite des structures agraires en vue d’une meilleure visibilité du secteur et la mise à niveau du système d’information statistique actuel.

Pensez-vous que les données du secteur agricole à l’heure actuelle sont toutes fiables ?
Pour la fiabilité des chiffres actuels, elle est parfois discutable. Elle est due essentiellement à la longue période pour actualiser ces chiffres (20 ans) et ce nouveau RGA tombe à pic pour remédier et actualiser l’ensemble des chiffres discutables.

Le secteur œuvre pour la modification de la loi 08-16 portant orientation agricole et examine le dossier de la mutualité agricole pour le financement des petites exploitations agricoles. Pourquoi selon vous ?
Le financement agricole est pris en charge par la Banque d’agriculture et de développement rural (BADR) qui est à caractère commercial et qui ne travaille pas exclusivement pour l’agriculture et les petites exploitations qui ont d’énormes difficultés pour accéder aux crédits.
L’amélioration de l’accessibilité aux financements et de la gestion des Fonds publics, par notamment la mise en place du microcrédit (Crédit mutuel rural), la diversification des institutions financières permettront d’améliorer l’efficacité des crédits et relancer les investissements dans le domaine agricole.