Par Dominique Lorraine
Le court roman de Samir Kacimi Un Jour idéal pour mourir, publié en langue arabe en 2009, vient enfin d’être traduit en français et sort simultanément en France chez Actes Sud-Sindbad et, en Algérie, chez Barzakh, dans une belle traduction de Lofti Nia.
Pour Samir Kacimi, Halim Bensadek, son anti-héros, est cet «homme sans qualité» dont parlait l’écrivain autrichien Robert Musil. Journaliste, la quarantaine meurtrie, sans véritable perspective dans une vie frappée d’un chômage d’écriture. Mal fagoté, appauvri, il doit quémander pour quelques mégots de tabac.
Sa fiancée Nabila, son premier amour (et le dernier), l’a quitté à la veille de leur mariage parce qu’elle le trouvait débile et trop fade. Quant à son père, à ses yeux, il n’était «ni harki ni moudjahid» et «ne possédait pas un pouce de terre dans ce pays de la taille d’un continent ; son père qui valait moins qu’un mort, puisque les morts possèdent leur tombe, ne souffre pas de crise du logement, ni du chômage», lui !
Même la vie en famille n’est pas un long oued tranquille : «Il continuait de payer les dettes de son père et le loyer de l’appartement, d’entretenir sa sœur et son éternel chômeur de frère, sans oublier les médicaments de sa vieille mère».
Son seul véritable ami, Omar Tounba, «l’amoureux de la vie, l’insurgé contre toute autorité, le révolté absolu», un «chikour» qui a des penchants pour l’alcool et la drogue, s’est, semble-t-il, suicidé en raison d’un épanchement amoureux non canalisé.
«Son avenir lui apparut noir sur noir dans le noir»
Alors, pourquoi vivre ? Il décide donc de se suicider, lui aussi, du haut du vertigineux immeuble de l’AADL ! (Agence nationale d’amélioration et du développement du logement), dans la banlieue d’Alger.
Pour une fois, ce serait lui qui prendrait les commandes de son existence : «Je serai l’exception à ta règle, je déciderai de l’heure et de la manière de ma mort […]. Je me libérerai de ton petit jeu sans fin, je quitterai la partie, la partie que tu tiens…» Il prend soin, tout de même, d’écrire une lettre, qu’il expédie par la poste, à sa propre adresse et qui arrivera après sa mort. Il y explique son acte, pensant également que pour une fois on parlera de lui, à deux reprises comme dans une valse à deux temps. En épiloguant sur son suicide et, ensuite, en faisant de l’exégèse sur le mystère de la lettre. Ce qui le ferait, à coup sûr, pense-t-il, sortir de l’anonymat et donnerait un sens à sa vie.
Le geste de Halim Bensadek intervient dès le début du récit. Mais la montée à pied des quinze étages (l’ascenseur étant en «maintenance» !), puis sa longue chute, vont lui permettre de faire défiler, sans logique apparente, le film de sa vie.
D’évoquer sa misérable famille et toute une kyrielle d’éclopés de la vie, son ami Omar, Nissa Bouttous, orpheline de père, violée à l’enfance par son maître d’école et tant convoitée par Omar, son ex-fiancée Nabila et son amant, un SDF surnommé «Six-Quinze», etc.
Et c’est le spectre de Mike Dolan, celui d’«un linceul n’a pas de poches» (Horace Mc Coy) qui semble avoir embarqué avec Halim dans cette ascension vers l’abîme.
Au fur et à mesure de son plongeon, sa chute camusienne, s’amassent au bas de l’immeuble, sur le trottoir sur lequel il va, selon lui, s’aplatir, une foule d’anonymes mais aussi, et par un inouï concours de circonstance, ceux, qu’il a croisés dans sa courte existence. Et même un homme au qamis immaculé, sentant le musc, qui se rendait sans doute à la mosquée.
«Il était libéré de sa peur du lendemain, maintenant qu’il n’y avait plus de lendemain à attendre. Peut-être que le suicide avait eu pour seul but la recherche de cette paix intérieure qu’il éprouvait à présent, à sept secondes de la fin, car tout s’arrêterait au niveau du trottoir qui attendait son corps et en ferait un cadavre inerte».
Mais Samir Kacimi a l’art du contre-pied et nous réserve bien des surprises (qu’on ne va pas ici dévoiler). Car rien vraiment ne se déroulera comme prévu.
Un jour idéal pour mourir est aussi une déambulation dans les quartiers d’Alger, la place du 1er-Mai, Bab el Oued, El Harrach, le quartier du Moulin, les Eucalyptus, Bach-Djerrah, Belcourt arrêt Brossette… Une ville qui n’est plus Alger la Blanche, mais une cité gangrenée par la trahison, la déception, la corruption dans laquelle survit une population miséreuse, marginalisée et privée de repères.
Et en évoquant Belcourt, on pense à l’arrêt de bus «Musset», cette fois, pour évoquer l’enfant de ce quartier populaire, Albert Camus, pour qui ce monde «en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut en dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme».
Samir Kacimi est un auteur à l’écriture très facétieuse et on a beaucoup de plaisir à lire ce roman tragi-comique dans lequel on trouve aussi beaucoup de mots du dialecte local : chikour, zetla, tahhân, zoufri et tâbouna… Il aime nous surprendre en cassant la chronologie accentuée par le titre de ses chapitres : après le Chapitre 1, par exemple, on est surpris de trouver le chapitre 1-bis.
Mais, finalement, pour Halim Bensadek, qu’on appelait autrefois «Halim el-Jôrnaliste», y a-t-il vraiment «un jour idéal pour mourir» ? n