Gilles Gauthier a beaucoup roulé sa bosse dans le monde arabe, Algérie, Egypte, Irak, Bahreïn, Liban, Yémen, comme diplomate et conseiller culturel. Il raconte dans son livre «Entre deux rives, 50 ans de passion pour le monde arabe (JC Lattès, 2018) son attachement pour tous ces pays dont il a suivi les soubresauts tout au long de sa carrière. Il est aussi le traducteur de l’écrivain égyptien Alaa El-Aswani, «L’immeuble Yacoubian» (2005) et «le Syndrome de la dictature» (Actes Sud, 2020).

Par Dominique Lorraine
Mais il y a un pays qui est cher à son cœur, c’est l’Algérie qu’il a découvert après l’Indépendance en tant que coopérant en service civil, Professeur de littérature à Batna, dans les Aurès, il aura le temps de parcourir en long et en large tout au long de son séjour en pays chaoui.
Dans ce premier roman «Un Ennemi si proche» (Ed. Riveneuve, 2021), à partir d’un fait réel tragique, le détournement d’un avion commercial faisant la navette entre Alger et Paris, il va tresser deux fils, mêlant passé et présent, qui finissent par se rejoindre. D’abord l’arrivée de Marc, son personnage principal, dans la patrie de Kateb Yacine : «Un brûlant matin de septembre 1984, mon bateau entre dans les eaux lisses du port d’Alger», puis son arrivée à Biskra «avec ses maisons ocres couleur de sable». Nommé professeur de français, il fait la connaissance de ses élèves, marqués par la Guerre de libération et qui indiquent en lieu et place de la profession du père : «ancien moudjahid», «chahid», «mort au champ d’honneur».
Parmi eux, Noureddine Saïdi, «un jeune homme à la peau brune et au large visage éclairé par des yeux couleur miel où semble passer une flamme» qui semble plus âgé et plus mature. Après un premier contact abrupt, où l’élève lui demandera : «Avez vous lu le Coran ?», ce sera le début d’une belle amitié qui se transforme bientôt en une passion débordante. Noureddine lui fait découvrir la région et l’introduit dans sa famille. La passion consume leur chair brûlante.
«C’est une longue suite de jours heureux. Les corps exultent. Les âmes s’élèvent. Le monde s’habitue à regarder notre bonheur. On nous voit partout ensemble et l’on répond à ceux qui s’étonnent – comme devant un arbre un peu hybride, d’une espèce encore inconnue – c’est Marc et Noureddine, ou bien c’est Noureddine et Marc, ce qui semble à tous une explication suffisante.»
Mais Marc devine chez Noureddine une révolte nourrie par la déception des politiques appliquées par le gouvernement en place, la pauvreté accrue des villageois et la corruption qui sévit. Et il y a toujours cette méfiance envers la France : «Mais si nos parents ont fait la guerre, c’est pour se libérer de vous, pas pour devenir comme vous.»
Révolte dont les islamistes vont bientôt s’emparer pour la concrétiser en actions violentes.
Devenu plus rigoriste, Noureddine s’éloigne de ce tourbillon d’extase et les relations entre le maître et l’élève se délitent peu à peu, avant l’inexorable fracas : «Je n’ai pas réussi à percer le mur qui nous sépare : Noureddine, comme l’Algérie, comme les replis cachés de l’âme de son peuple, dans ses plaines et ses déserts, dans le creux de ses montagnes, demeure irréductible».
Des années plus tard, Marc se retrouve au Quai d’Orsay, à Paris, quand un commando islamiste prend en otage un avion d’Air-France à l’aéroport d’Alger et exécute trois passagers. C’est l’agitation dans les chancelleries, et la rivalité latente entre les ministères français, Intérieur et Affaires étrangères, se fait jour.
Maladroit, le Premier ministre français vexe son homologue algérien qui, finalement, accepte que l’avion se pose à Marseille.
Marc est bientôt assailli de doutes et tous ses souvenirs algériens refluent pas vagues. Un ressac qui le submerge. Et si le chef du commando était Noureddine, son histoire intime ?
Peu à peu au fil des chapitres, le puzzle commence à s’ordonner et Gilles Gauthier nous fait vivre cet événement qui ne peut finir qu’en tragédie.
Son héros se trouve dans cette ambivalence cornélienne entre les morsures d’une passion dépassée (?) et la raison d’Etat que Gilles Gauthier, un ancien du Quai d’Orsay, saura avec beaucoup de subtilités contextualiser étant alors aux premières loges. Les tractations sont si bien décrites que bien malin celui qui pourra en discerner le vrai de la … vérité !
«Le monde entier est un théâtre et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs», disait Shakespeare. Marc et Noureddine sont les acteurs de ce drame qui mêle petite et grande histoire, l’Algérie et la France, réalité et pure invention. Une réussite. <