De notre correspondante :
Dominique Lorraine
C’est un petit matin en hiver. Luigi Parreno fait le guet. Bientôt dans une ferme isolée, non loin de Vitry-aux-Loges dans le Loiret, à une centaine de kilomètres de Paris, le 21 février 1987, le Raid va arrêter quatre membres du noyau dur d’Action Directe, Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani. Depuis des années, ce groupe, qui prône l’action révolutionnaire par des moyens coercitifs, pour le moins, semait la terreur avec pour objectif de « détruire le capitalisme» et les classes dirigeantes qui l’incarnent. Pour l’inspecteur Parano, c’est l’aboutissement d’une longue enquête qui bouleverse sa vie. Car depuis des années, il traque le groupe et plus particulièrement, Joëlle Aubron, cette fille aux yeux bleus, qu’il a aperçue à Deauville, lors d’un guet-apens de la police qui a échoué. Il a suivi sa trace dans les rues de Paris, à Lyon, en Belgique, et l’a observé discrètement dans sa cellule de Fleury-Mérogis lors d’une courte incarcération, avant qu’elle n’ait du sang sur les mains.
« Jamais il n’avait été aussi près du but. Ils étaient là, à portée de main, les quatre fondus d’Action Directe, les assassins de Georges Besse et du général Audran, les tueurs de flics, les maniaques de la bombe, ces révolutionnaires en carton-pâte équipés d’armes de guerre dont les visages étaient placardés sur tous les murs de France. Les quatre en même temps, il n’aurait pas pu rêver meilleure configuration. Les voir filer à nouveau n’était pas envisageable. Ces années entièrement consacrées à leur traque, il les avait payées trop cher pour accepter qu’elles ne servent à rien. »
Dans son dernier livre « La Fille de Deauville » (1), la journaliste et romancière Vanessa Schneider, entremêlent les fils de deux destins : celui d’un inspecteur de police et celui d’une jeune femme qui l’obsède et qu’il surnomme “la fille de Deauville“.
Au fil de cette quête, chapitre après chapitre, on fait aussi connaissance de Luigi Parano, « l’agent d’élite, l’enquêteur redouté, l’ancien des missions spéciales dont les années d’entraînement avaient façonné un corps aux volumes ciselés », rigide, solitaire, manquant d’humour, taiseux, méthodique. Chantal, son amoureuse, qui aurait pu lui offrir une vie plus harmonieuse avait, pour sa part, fini par le quitter tant la violence de ceux qu’il poursuit l’a imprégné lui également. « Il se sentait à la fois fébrile et joyeux. Il ressentait soudain l’envie de partager tout ça avec quelqu’un : les années de traque, les humiliations, les déceptions, les récompenses, le courage et la violence, les vices et les vertus de son métier. » En un montage parallèle, l’auteur reconstitue aussi le parcours de Joëlle Aubron. Fille de bonne famille,toujours vêtue de jeans, et qui de squat en squat s’enferme dans une clandestinité qui l’obligera à couper tout lien avec sa famille et, crescendo, va plonger dans des actions violentes, attaques de banque, attentats à l’explosif, jusqu’à l’irréversible, l’assassinat. Aubron et ses compagnons, apparemment, n’auront de cesse que de mettre la France à feu et à sang.
« Tout cela, Luigi Parreno l’avait compris avant les autres. Les stigmates de l’enfance bourgeoise, les dernières traces de la gamine hésitante avaient disparu derrière les barreaux, engloutis par les hurlements des prisonnières, le bruit obsédant des clés dans les serrures et des portes qui claquent, les ordres des gardiens, les insultes et les coups. L’enfermement avait achevé sa mutation. Elle était désormais prête à tuer ».
Mais la « fille de Deauville » avait aussi ses écueils psychologiques, comme sa peur du noir, son aversion pour la campagne, ses terribles maux de tête et cette crainte obsessionnelle de ne pas se sentir à la hauteur, la honte de se penser moins pourvue intellectuellement que ses compagnons d’infortune militante. Elle passera d’ailleurs son bac lors de sa première incarcération.
Inspectant une geôle destinée à cacher une personnalité que le groupe allait enlever, elle se parle à elle-même : « C’est ici que tu pourrais dormir. Dans le calme et la pénombre, tu pourras venir à bout de tes migraines. Et peut-être apaiser le feu de tes cauchemars. »
Tout révolutionnaires qu’ils soient, ces quatre partisans de l’action violente sont aussi des êtres de chair, qui s’aiment, se jalousent, se disputent, tout en faisant la cuisine et des confitures et en aimant les animaux. Traqués, reclus dans une ferme, tremblant au moindre bruit inhabituel, ils savent qu’un jour tout cela prendra fin, leur folie révolutionnaire avec…
Ce travail d’entomologiste, Vanessa Schneider situera son essence dans le cœur même du vivier familial : «Etant moi-même fille de maoïste – à la maison, on avait un portrait de Mao dans la cuisine et on apprenait le chinois –, l’histoire de l’extrême gauche m’a toujours intéressée. Il y a quatre ans, pour un papier dans Le Monde, j’ai rencontré Jean-Marc Rouillan, le chef d’Action directe – devenu icône des ZAD et des Black Blocks- à sa sortie de prison et me suis replongée dans cette mouvance. Joëlle Aubron m’est apparue comme sa figure la plus intrigante, parce qu’à l’inverse de ses camarades, issus de milieux prolétaires, elle est née à Neuilly ; parce que c’est elle la meurtrière alors que, statistiquement, ceux qui tuent sont plutôt des hommes. » Précisant : « Photos, comptes-rendus… Aucun de mes romans n’a nécessité autant de documentation que celui-ci. Pour autant, même si elle s’appelle Aubron, mon héroïne est fictionnelle : je lui prête les doutes d’une femme qui se cache plus souvent qu’elle n’agit. »
Ce véritable travail d’archéologue de cette mouvance qui aura marqué son époque, les années quatre-vingt, aura permis à Vanessa Schneider de conférer un vrai sens du romanesque (noir, certes) à cette traque policière, cette dérive politique dont elle décortiquera au fil des pages tous les ressorts. « La Fille de Deauville », un livre qu’on ne lâche plus dès l’entame du premier chapitre jusqu’au dénouement que n’aurait pas dédaigné un habitué de l’univers de l’auteur de « Ô Dingos, ô Châteaux ! », Jean-Pierre Manchette,

  1. « La Fille de Deauville », de Vanessa Schneider (éd. Grasset, mars 2022)