Ne dit-on pas qu’un chat a neuf vies ! Slimane Dazi, comédien à l’allure féline, a, lui aussi, eu neuf vies. Il les raconte dans un livre passionnant « Indigène de la nation »(éd. Don Quichotte).

1. D’abord sa petite enfance à Nanterre, rue de Suresnes. Né en 1960, fils aîné de parents algériens, dont il garda longtemps la nationalité par respect pour son père militant FLN. Ce qui l’empêcha souvent de voyager.
2. Son enfance à Cachan, dans une cité où les Arabes ne sont pas toujours les bienvenus. La famille s’agrandit. L’école n’est pas son fort. C’est l’époque des « 400 coups ».
3. Son adolescence à Nivilliers, dans un centre professionnel pour le remettre dans le droit chemin. Plus que les études, sa passion c’est le foot.
Et il y a Lazar qui lui fait découvrir la soul et le « funk crado ». Tandis que Slimane, en retour, lui fait connaître « le néoréalisme italien, Martin Scorsese, Bertrand Blier et ses « Valseuses », François Truffaut de « L’Homme qui aimait les femmes », Joel Séria et « Les galettes de Pont-Aven ».
Déjà le cinéma pointe son nez…
4. En janvier 1987, c’est l’émancipation avec un petit chez-soi à Beauvais, au Foyer Jean-Moulin et, c’est la rencontre avec Betty et «le détonateur d’une passion inextinguible » pour les femmes.
5. Direction Alger, en octobre 1979, pour l’obtention d’un sésame, la « carte jaune » qui l’exemptera des obligations militaires. Il y rencontre entre autres Youssef, dit Barry White, Rabah, dit Terry Coco, et Sidney Poitier, Alias Mohamed. Mais aussi la belle Sofia aux yeux vert-noisette. « Et je devins un gars de Bab el-Oued. Dans le quartier de la place du marché Nelson, je fis mon trou. On me surnomma ‘Slim yeux bleus’ ».
6. Début des années 80, il gagne sa vie sur les marchés. « Il fallait que je trouve un semblant de voie, les vocations m’ayant fui les unes après les autres. » Mais le cinéma n’est jamais très loin. « J’avais des rêves plein la tête en sortant de ces salles obscures où j’avais voyagé dans l’univers de Cassavetes, Fellini, Risi, Pasolini, Antonioni, mais aussi de Kiarostami, Jarmush, Lynch, Pontercorvo, Kurosaw, Bertrand Blier. »
7. Pour fuir Sarah, il se met au vert en Algérie. Et pour obéir à sa destinée d’aîné et faire plaisir à sa mère, il épouse Fatima, dont il se séparera en 2008. C’est alors que, grâce à son frère Abdel, il devient « ventouseur » – faire de la ventouse, c’est s’approprier des places dans une rue pour y stationner, le jour du tournage, les camions de régie. Un premier pas vers le cinéma. Cela lui ouvre la porte des tournages. Ensuite, les propositions s’enchaînent.
8. C’est alors un second rôle, inoubliable, dans « Le Prophète » de Jacques Audiard, deux scènes fortes dans lesquelles il incarne Brahim Latrache, un gangster qui va croiser Malik El Djebena (Tahar Rahim) à Marseille.
Sa rencontre avec Rachid Djadani le fait connaître du grand public avec, la belle visibilité de « Rengaine » à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.
C’est lui, Slimane, le grand frère d’une fratrie de… 40 enfants.
Le tournage n’a pas été de tout repos et a duré neuf ans ! « Quand, il me raconta son film, il était tellement habité, son récit résonnait si fort en moi que je ne pouvais que le suivre. »
Suivirent d’autres films, comme « D’une pierre deux coups » de Fejria Deliba, « Les Derniers Parisiens » de Hamé et Ekoué (encore des rôles de grand frère décidément), « Fièvres » d’Hicham Ayouch pour lequel il reçoit le Prix d’interprétation au Festival de Marrakech, en 2013, ou encore « Chouf » de Karim Dridi.
9. Sa carrière a failli être stoppée par un infarctus, en novembre 2016 (ce qui l’a sans doute poussé à écrire ce livre), mais, heureusement, Slimane est comme le phoenix qui renaît de ses cendres. Enfin, il ose franchir le pas pour ne plus être cet « indigène de la nation » et commence le véritable parcours du combattant (humiliant) pour obtenir la nationalité française, (notamment le test de langue française, pour lui, qui est né à Nanterre, véritable titi parigot et comédien talentueux).
Slimane Dazi raconte sans fard comment l’absence de ce fameux passeport lui a compliqué la vie, lui faisant manquer des tournages ou rater des remises de prix. Il relate le film de sa vie avec beaucoup d’humour et un certain recul.
Le livre se lit d’une traite aux rythmes de ses étapes et de ses péripéties. Slimane Dazi a du style. Son actualité algérienne, actuellement, est sur le petit écran d’El Djazaïria 1, dans la saison 2 de «El Khawa » (les Frères) réalisé par Madih Belaïd, où il incarne un baron, dans le Souf. Un beau retour aux sources sur la terre de ses ancêtres.
A ce frère des… maux, nous ne pouvons que souhaiter encore de beaux rôles lui, qui incarne si bien ses personnages avec sa grâce féline, son regard perçant et sa « gueule » si attachante.