Dans son dernier roman «Du Morne-des-Esses au Djebel», Raphaël Confiant plonge dans la guerre qu’a menée la France contre l’Algérie. L’Algérie, un pays que connaît bien l’écrivain français «d’expression créole et française», puisqu’en 1974, après des études à Aix-en-Provence, il part à Alger pour y enseigner l’anglais pendant un an.

Par Dominique Lorraine
«J’y ai vécu à l’époque de Boumediène. C’était l’Alger ‘’Mecque des révolutionnaires’’, selon le mot d’Amilcar Cabral, qui disait ‘’quand on est musulman, on va à La Mecque et quand on est révolutionnaire, on va à Alger’’. J’ai vécu Alger où se retrouvaient l’OLP, l’IRA, les Black Panthers, avec une effervescence révolutionnaire à Alger absolument extraordinaire. Ce fut une parenthèse enchantée, au sortir d’une guerre féroce et avant une guerre civile sanglante.»
L’écrivain martiniquais Raphaël Confiant, militant de la cause créole, est l’auteur de nombreux romans, dont l’un abordait déjà l’engagement des soldats des colonies dans les guerres menées par la France : “Le Bataillon créole” qui donnait «la parole à ces hommes et à ces femmes qui, à mille lieues des véritables enjeux de la Grande Guerre, y ont vu un moyen d’affirmer leur attachement indéfectible à ce qu’ils nommaient la “mère patrie”».
‘Du Morne-des-Esses au Djebel’ trace le portrait de trois soldats Martiniquais débarqués en Algérie, alors que les combats font rage entre soldats français et combattants algériens qui luttent pour leur indépendance.
D’abord le fringant lieutenant Juvénal Martineau, qui avait «la tête du parfait Mulâtre Martiniquais et plus précisément du Mulâtre de Fort-de-France», issu d’une famille bourgeoise, sorti de Saint-Cyr et qui accepte de servir jusqu’au bout. Même quand sa dulcinée pied-noir sera déchiquetée par une bombe au Milk-Bar, durant la Bataille d’Alger déclenchée par Massu, proconsul auto désigné, en Algérie.
Puis son camarade officier, Ludovic Cabont, le narrateur, natif du Morne-des-Esses, issu d’une humble famille noire et à qui une intelligence vive lui permettra d’intégrer Saint-Cyr. Intégré à la 10e division parachutiste d’Alger, il finit par déserter et prend le maquis avec les combattants du FLN qui l’appelèrent Hussein El-Badawi.
Enfin, Dany Béraud, un appelé solitaire, passionné de théâtre, et qui rejoindra la cause algérienne sous l‘alias d’Aurélien Serval, lui, qui comprendra assez vite que, contrairement à l’auteur de Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon et à Edouard Glissant, le chantre de la négritude, Aimé Césaire, n’avait pas fait entendre sa voix sur ce qui se passait en Algérie. Tous les soldats martiniquais, victimes de racisme, étaient sur leur île classés selon la couleur de leur peau, mulâtre, quarteron, octavon, câpre, chabin, noir. Aux côtés des autres bataillons coloniaux, tirailleurs sénégalais, goumiers marocains, deuxièmes classes annamites, venus défendre «l’empire français», ils participeront à une tragédie dont aucun ne sortira indemne. Car quoi de plus paradoxal que de défendre une patrie qui les opprime eux-mêmes sur leurs propres territoires ?
Raphael Confiant n’a pas son pareil pour parsemer ce récit historique de mots créoles qui nous ouvrent un autre monde, caquetoire, caca-mouches (taches de rousseur), ajoupa, amicalité et bien d’autres.

Du Morne-des-Esses au Djebel de Raphaël Confiant, Caraïb éditions, oct. 2020.