Le destin en a décidé autrement et, pour cette dernière fois, il l’a prise de vitesse, elle, si vive, si prompte à réagir. En effet, Gisèle Halimi a disparu quelques semaines avant la publication de « Une farouche liberté », un long entretien avec la journaliste du « Monde », Annick Cojean.

Mais le destin, toujours lui, aura été élégant avec elle, puisqu’elle aura tiré sa révérence le 28 juillet dernier au lendemain de son 93e anniversaire.
Dans ce livre, Gisèle Halimi retrace sa vie et revient sur ses plus grands combats. Avec, en exergue, cette belle citation de René Char : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. »

Va vers ton risque
Rien ne prédestinait Zeiza Gisèle Elise Taïeb, née fille, à la Goulette (Tunisie), à cette brillante carrière. Elle, dont le père était allé jusqu’à refuser d’avouer sa naissance, tant avoir une fille lui semblait une catastrophe, bien qu’il ait déjà eu un garçon. « Les filles de la maison, donc, devaient se mettre au service des hommes de la maison. » Elle refuse, fait une grève de la faim. Affolés, les parents cèdent. «Ce fut au fond, ma première victoire féministe. » Cela forgera aussi son caractère.
« Et comme toujours, c’est Gisèle la première », disait sa prof de français. Et première, elle le sera très souvent. Elle sera la première femme à oser le concours d’éloquence au Palais de justice de Tunis. Un plaidoyer contre la peine de mort, citant Albert Camus et Victor Hugo. Elle gagnera haut la main et se retrouvera ainsi au Barreau de Tunis !

Impose ta chance
Premier grand combat en 1953, le procès de Moknine où cinquante-sept ouvriers tunisiens sont accusés d’avoir participé au massacre de gendarmes au cours d’une émeute, lors d’une manifestation pour l’Indépendance : « Trois peines de mort, dont une pour un de mes clients. Je suis donc allée à Paris, en janvier 1954, plaider à l’Elysée mon premier recours en grâce. » Auprès du Président René Coty, celui-là même qui, plus tard, refusa la grâce à Ahmed Zabana. Elle gagne là encore.
Elle retournera à l’Elysée en mai 1959 pour plaider cette fois auprès du Général de Gaulle, la clémence pour deux Algériens condamnés à mort, accusés d’avoir tué des Européens dans le village d’El Hallia. Grâces accordées : « Deux vies, deux vies sauvées. Vous vous rendez compte ! »
Ce sera ensuite le cas emblématique de Djamila Boupacha : « Djamila Boupacha représentait tout ce que je voulais défendre […] : la lutte contre la torture, la dénonciation du viol, le soutien à l’Indépendance et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la solidarité avec les femmes engagées dans l’action publique et l’avenir de leur pays, la défense d’une certaine conception de la justice et, enfin, mon féminisme. » Tout ce qui va constituer la matrice de ses combats futurs. Djamila Boupacha, qu’elle aura réussi à faire transférer en France, pour lui éviter un sort funeste à Serkadji. Djamila Boupacha sera élargie à la signature des Accords d’Evian en mars 1962. En 1978, le procès d’Aix, connu sous le nom du « procès du viol », va encore une fois la propulser sur le devant de la scène. Elle plaidera la cause de deux touristes belges, sauvagement agressées par trois hommes qui s’étaient introduits dans leur tente. « Une bataille féministe. Au nom de toutes les femmes, les humiliées et les offensées ».
Suivra, en 1972, le Procès de Bobigny qui restera définitivement dans les annales puisqu’il a rompu le silence lié au tabou de l’avortement. « L’histoire de Marie-Claire Chevalier, violée à 16 ans et dénoncée par son violeur à la police pour s’être faite avorter. Un cas flagrant d’injustice, de maltraitance et de discrimination sociale ». Gisèle Halimi, qui fera témoigner de nombreuses personnalités, obtiendra la relaxe de la victime, Marie-Claire, et sa mère, accusée, elle, d’avoir organisé l’avortement, ne sera finalement condamnée qu’à 500 francs d’amende. Toute sa vie, Gisèle Halimi s’engagera pour la cause des femmes, avec son association « Choisir la cause des femmes ». « Ayez de l’ambition, développez de grands rêves mais ne perdez jamais de vue l’exigence primordiale de l’indépendance », ne cessera-t-elle de répéter.

Serre ton bonheur
Dans cet émouvant récit d’une vie accomplie, une « Farouche liberté », elle évoque aussi ses amitiés « éternelles » avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, mais aussi avec Pablo Neruda, le poète Chilien, Elsa Triolet et Aragon, le peintre Jean Lurçat, ou l’écrivain-diplomate, Romain Garry… Reste celui qui occupera une place à part dans son Panthéon affectif, natif d’Alger, qui aura usé ses culottes à un vol d’oiseau de Tunis, à Annaba : « Le frère choisi, ‘mon petit frère’ comme je l’appelais souvent, ce fut Bedos. […] Nous avions tant de choses en commun. Le déracinement de notre terre natale, le rejet de tout esprit colonisateur, le refus du racisme et, pour lui comme pour moi qui étions nés dans des milieux croyants, une vision de la religion comme un enfermement, surtout vis-à-vis des femmes ».
Bedos s’en est allé en mai 2020, Gisèle Halimi l’a suivi en juillet. Deux grandes voix se sont éteintes. Deux étoiles brillent au firmament du ciel d’Alger, sans aucun doute.

Une Farouche liberté, Gisèle Halimi avec Annick Cojean, éd. Grasset, 2020