Beaucoup de publications en cette année 2022 pour le 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie et par là même des colonisations.
Parmi celles-ci, le recueil de textes «Au-delà des colères muettes»
publié par les éditions Caïman se distingue par son originalité.

De notre correspondante :
Dominique Lorraine
«Se remémorer des événements ou des périodes historiques et les revisiter dans la plus pure tradition du polar, celle de la face cachée de l’Histoire, du questionnement politique et artistique. Et sur la décolonisation, il y a matière !», explique Jean-Louis Nogaro, l’éditeur de la collection Noires Nouvelles.
Beaucoup de publications en cette année 2022 pour le 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie et par là même des colonisations. Parmi celles-ci, le recueil de textes publié par les éditions Caïman se distingue par son originalité. Dans «Au-delà des couleurs muettes», plusieurs voix se font entendre. Des auteurs de polars, des historiens, des artistes, des journalistes, des poètes côtoient au fil des pages des dessinateurs et des illustrateurs permettant de découvrir cette «sale guerre» tant du côté des opprimés, les Algériens, que du côté des appelés français venus participer à une guerre qui n’était pas la leur. En ouverture, un étonnant roman-photo de Patrick Amand, «Mon père en Algérie. Histoire familiale» qui raconte l’histoire de ce géniteur, Michel Amand, qui fera son service en France dans les chasseurs alpins car «exempté de servir en AFN. Père mort pour la France». Ce qui ne sera pas le cas du conscrit Robert Jeunelet, «bon pour le service». Dans «des Collines de Haute-Saône aux Djebels des Aurès» de Frédéric Bertin-Denis, il raconte, dans un journal fictionnel, la fin tragique de ce jeune soldat qui a déserté, en compagnie d’un Algérien de seize ans qu’il devait abattre lors «d’une corvée de bois». «Aujourd’hui, il y a des choses que j’ignore encore. Des mots que j’aurais préféré t’entendre prononcer plutôt que d’imaginer le pire. Jamais, par exemple, tu n’as prononcé «OAS», se demande Marion Chemin, dans «Sans valise ni cercueil», et d’interpeller son propre père d’une manière sans appel sur sa conduite très Algérie Française. «Je ne sais toujours pas si tu as tué des gens avec ce fameux revolver, je ne sais pas si tu as participé aux attentats qui ont fait tant de morts parmi les Algériens, qui ont mis tant de folie dans ce beau pays. Je ne sais presque rien. Surtout, je ne sais pas si tu l’as regretté un jour. Je pense que non, que tu n’as jamais changé d’avis sur la question de l’Algérie française. Je reste ta fille avec ses doutes, et même mort, tu restes mon père avec ses mystères». Rapatriée avec sa mère, le comportement de son père, qui les a rejoints plus tard, l’obsèdera toujours. S’étant heurtée à son silence, ses questionnements resteront sans réponse… Didier Daeninckx, qui a beaucoup écrit sur les colonisations, rappelle à notre mémoire, dans «Eliminations coloniales», l’assassinat du journaliste martiniquais et militant communiste André Aliker, en 1934, et le massacre dans le camp de Thiaroye (banlieue de Dakar) par l’armée française, en 1944, des soldats africains, de retour de la Seconde Guerre mondiale et qui demandaient simplement le paiement de leur solde. «Sur le dossier individuel de chacune de ces victimes figure ce tampon ‘N’a pas droit à la mention : Mort pour la France’». Dans «Au nom de la liberté», Rouchdi Berrahma s’interroge, pour sa part, sur la fidélité à une cause et l’obéissance qui va bouleverser sa vie : tuer un harki, le Zelaff : «Je suis resté figé à le contempler pendant une dizaine de secondes. Une vie humaine se réduisait à ça au final. Un petit trou rouge au milieu des sourcils. Un troisième œil sur le visage». Ce qui va engendrer d’autres massacres : «Aujourd’hui encore, il m’arrive de penser à ces scènes. Des images noires qui ne veulent pas s’effacer de ma mémoire, qui sont restées collées dans les cellules de mon cerveau telles des taches sombres, des tumeurs malignes d’un cancer appelé Histoire.» Le sang comme (autre) prix de la liberté et de l’indépendance de l’Algérie !
Dans ce combat contre la colonisation, les femmes ont pris leur part, telle Maya Malamant. «S’égratigner mais vaincre» va ainsi permettre à l’historienne Eloïse Dreure de lever plus haut le voile menaçant de l’oubli, jeté sur le combat contre la colonisation, que des femmes ont mené avec bravoure, à l’image de Maya Malamant. Cette incroyable militante communiste qui voulait une Algérie libre : «Tu as refusé de vendre des pâtisseries au stand du Secours rouge international. Tu veux bien distribuer des tracts des heures durant, coller des papillons sur tous les murs d’Alger, préparer des colis pour les prisonniers, relire des brochures, les pétitions, téléphoner, organiser les voyages des délégués et des avocats, faire des collectes, mais parce que tu es une femme, tu refuses de vendre des pâtisseries». Rebelle et engagée jusqu’au bout des ongles ainsi était Maya, la militante, coupable aux yeux même de certains de ses proches d’être en… rupture de ban, pour avoir contesté (à sa manière) l’«équilibre colonial». Parmi les vingt-cinq textes présentés par ordre alphabétique des auteurs, des caricatures (de Willis from Tunis (alias Nadia Khiari), Tardi, Mako…), des photos, des dessins d’époque, des affiches (genre : L’Algérie française / Force, joie et santé par le vin de la France algérienne), tracts et extraits d’ouvrage : «L’Algérie n’a jamais constitué une nation : elle a été conquise successivement par les Romains, les Vandales, les Byzantins, les Arabes, les Turcs, puis par les Français en 1830.» (Guide pratique «à conserver en toute circonstance» remis aux appelés du contingent français).
Fidèle à leur marque de fabrique, pour donc «jeter un regard sur la colonisation et la décolonisation en Algérie et ailleurs», les éditions du Caïman ont conçu un ouvrage original, drôle, caustique et évidemment utile, pour revisiter cette «guerre sans nom» comme on a pu aussi l’appeler et où, bien sûr, l’innommable aura pris une place aussi sombre qu’une tache noire, le tout avec le recul nécessaire. n

«Au-delà des colères muettes»
(éd. du Caïman, 2022)