C’est l’année Romy Schneider. Tout juste quarante ans après la mort de l’actrice, une belle exposition lui est consacrée à la Cinémathèque française à Paris, tandis que Violaine de Montclos publie un livre émouvant «Adieu Romy»1.

Louis Bozon traverse Paris à vélo pour aller porter des livres à Romy. C’est Marlène Dietrich qui a confié cette tâche rituelle à son ami journaliste, qui fut l’une des voix matinales les plus chaleureuses de France Inter et son seul ami pendant trente années. Entre les deux comédiennes, c’est donc une amitié qui dure depuis le tournage du «Procès» en 1962, Marlène avait houspillé Romy, peu sûre d’elle, «stop ! looking at the child» (Cesse de faire l’enfant).
«Des deux stars, c’est Marlène la plus forte, la plus vaillante, c’est Marlène qui prend soin de Romy, cette éternelle enfant qu’il faut protéger de la convoitise des autres et d’elle-même».
Dans ce court essai, qui commence par cette anecdote, Violaine de Montclos retrace, de façon kaléidoscopique et à travers les témoignages de ceux qui l’ont connue -agent, amis, comédiens, techniciens-, ce que fut la brève vie de Romy (elle avait 43 ans lorsqu’elle fut retrouvée morte). Une vie faite de hauts et de bas, de grandes joies et de profonds malheurs.
Si «Sissi» (1955) n’est pas sa première apparition au cinéma, c’est ce rôle d’impératrice d’Autriche qui l’a fait connaître, une incarnation qui la poursuivra toute sa vie. Même si bien d’autres rôles suivirent. Elle fut Rosalie (César et Rosalie), Hélène (les Choses de la vie), Lily (Max et les ferrailleurs), toujours impériale pour Claude Sautet. Voluptueuse en Marianne pour Jacques Deray (la Piscine). Incandescente dans «La Banquière» de Jacques Rouffio. Elle retrouvera, pour la troisième fois, Jean-Louis Trintignant -qui vient de nous quitter- dans «le Train» de Pierre Granier-Deferre. Elle y est Anna, une juive allemande qui s’éprend d’un Français, un geste politique pour celle qui porte en elle la culpabilité du passé de son pays d’origine. Ce sont donc plus de 70 films qu’elle aura marqués, pour la plupart, de son indélébile empreinte.
Mais qu’elle était l’autre Romy ? Sur les plateaux, elle était tout à la fois d’un grand professionnalisme et imprévisible, s’enfermant dans sa loge et faisant attendre toute l’équipe ou piquant d’homériques colères. «Elle est capable des coups les plus pendables, des colères les plus folles, mais tâche toujours, malheureuse d’en avoir trop dit, trop fait, de se faire pardonner. Avec elle, la vie est un manège ininterrompu de disputes et de retrouvailles qu’accompagne tout un petit trafic de cadeaux et de mots d’excuses.» Allant même jusqu’à gifler Harvey Keitel, sur le tournage de «la Mort en direct» (1980) de Bertrand Tavernier. «Entre eux, depuis le premier jour, c’est la guerre. Elle est appliquée, travailleuse, mais son jeu à elle est plein de naturel quand, lui, calcule tout, répète tout, ne laisse aucune place au hasard ; alors ça ne colle pas, ça ne pourrait jamais coller entre eux, et un jour la claque part.» Romy avait ses petites manies et aimait écrire : «Tout le temps, à tout le monde. Sur le papier à en-tête des hôtels dans lesquels elle descend, sur des bouts d’enveloppe, des menus de restaurant, des mouchoirs en papier, des tirages de photos, des pages arrachées à des magazines. A son agent, à ses amours, à ses amis, aux comédiens et techniciens dont elle est proche mais aussi à ceux qu’elle ne croise, sans vraiment les connaître, que sur un seul tournage, Romy adresse sans cesse ce genre de minuscules missives qu’elle aime faufiler sous les portes, transmettre par des intermédiaires, acheminer à leurs destinataires par des moyens détournés, compliqués, enfantins…»
Ainsi était Romy Schneider, insupportable et attachante. Mais sans doute que ses caprices et ses sautes d’humeur venaient de blessures profondes. Sa mère Magda, grande amie d’Hitler, qui la poussera sous le feu des projecteurs quand elle avait tout juste quinze ans, puis, la jettera sans vergogne dans les bras de son second mari. Et Alain Delon, son grand amour, qui la quittera sans ménagement, d’un simple mot : «Je suis parti à Mexico avec Nathalie. Mille choses. Alain.» Des peines, elle en boira jusqu’à la lie.
Jusqu’à l’ultime chagrin, insurmontable, la mort accidentelle de son fils David, à l’âge de 14 ans.

Monique, sa costumière, sera d’une grande fidélité et d’un grand soutien

«Lorsqu’elles sont seules elle la tutoie, mais en présence des autres elle la vouvoie toujours, elle l’aime déjà comme une fille, comme une sœur, mais elle a cette sagesse, maintenir malgré tout une certaine distance avec cette petite personne si fragile et si envahissante qui va, dans les vingt ans qui viennent, tellement exiger d’elle.» » La Passante du sans souci» de Jacques Rouffio sera son dernier film. Un tournage douloureux puisque son petit David devait justement jouer le fils de son personnage dans les flashbacks du film. C’est ainsi que, d’octobre à décembre 1981, Romy donnera donc la réplique à un jeune adolescent qui a repris le rôle destiné à son petit garçon. Un chemin de croix qu’elle s’est infligée. Stoïquement. Onze mois après la tragique disparition de David,Romy Schneider disparaîtra à son tour, sa mort restera un mystère. Suicide ou accident ? Dans un geste, tout à la fois de compassion et d’admiration, le jeune substitut du procureur dépêché sur place, délivrera le permis d’inhumer sans autopsie. Romy emporta avec elle son secret. Dans ce livre épuré, riche, sensible, sans sensationnalisme, Violaine de Montclos a donné à voir les deux facettes de Romy Schneider, une femme inquiète, peu sûre d’elle, apeurée dans la vie et une comédienne qui paraissait épanouie, forte dès qu’elle apparaissait à l’écran. Comme dans ses films, dans sa vie, Romy Schneider aura excellé dans le don de soi. Un bel hommage qui la restitue également dans sa vérité.

1 «Adieu Romy» de Violaine de Montclos, éd. Grasset, mai 2022