La guerre en Ukraine et ses conséquences à l’échelle mondiale, ainsi que les bouleversements qu’elle génère au niveau des marchés des matières premières et des hydrocarbures en particulier ont presque fait oublier qu’il existe à la frontière sud de notre pays une multiplicité de foyers de crises et de tension susceptibles de se transformer en nouveaux points chauds et de menace pour la sécurité de l’Algérie.

Par Halim Midouni
Il en est particulièrement du Sahel et du Mali où les développements politiques et sécuritaires s’accélèrent et méritent la plus grande attention, s’agissant d’un pays dont les autorités actuelles sont confrontées à une quadruple épreuve : sécuritaire, politique, économique et géopolitique.
Le pouvoir militaire de transition à Bamako mène, en effet, présentement, une lutte sans merci contre les différents groupes armés présents sur le territoire malien. Il a devant lui une opposition hostile qui l’accuse de retarder à son profit le retour à l’ordre constitutionnel, en suspens depuis le deuxième coup de force de mai 2021. Il fait face aux dures sanctions économiques et commerciales que les voisins de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) lui ont imposées, par mésentente sur le calendrier des élections à organiser pour mettre fin à la parenthèse politico-institutionnelle actuelle. Enfin, il résiste aux pressions internationales et à la «guerre larvée» que leur mène la France, affirment ses différents responsables.
La France, dont la force Barkhane quitte le territoire malien, est accusée d’agir contre les intérêts maliens par représailles et en réaction à la rupture des relations politiques et de défense avec Bamako. Il lui est reproché de ne pas admettre le succès réalisé depuis quelques semaines par les forces armées maliennes, les FAMA, contre les groupes armés. Le discours de la diplomatie française sur leurs avancées militaires, que son chef, Jean-Yves Le Drian, explique avec amoindrissement comme portant la marque des «exactions» de la milice russe Wagner et de ses «mercenaires», est considéré comme un «complot», ainsi que le disait Fousseynou Ouattara, le vice-président de la commission Défense du Conseil national de transition (CNT).
Les déclarations du ministre français des Affaires étrangères sont perçues comme l’expression du refus français d’admettre le droit de l’autorité malienne de transition à coopérer militairement avec qui elle veut et, en l’occurrence, avec la Russie désormais très présente et qui a envoyé récemment et pour la deuxième fois depuis la fin 2021, à l’armée malienne, des hélicoptères de combat, des armes et des équipements de surveillance. Elles sont appréhendées comme un langage de guerre de déstabilisation que Paris, insistent à dire les responsables maliens de la transition, n’entend pas abandonner, en déployant sous le couvert de la lutte anti-terroriste la force Barkhane au Niger, à proximité de la frontière avec le Mali où s’est rendu, fin mars, début avril, notamment à Ouallam, avec des généraux nigériens, le chef d’état-major des armées françaises, le général Thierry Burkhard.
Pour les observateurs, le déploiement français au Niger présente le double risque d’un regain d’activité des groupes armés djihadistes dans la sous-région et le scénario d’un «embouteillage sécuritaire» sans gain réel comme on l’a constaté au Mali, notamment dans le périmètre des «Trois frontières» notamment. Des experts craignent également les effets néfastes et incontrôlables sur les Etats sahéliens d’une future compétition et d’une concurrence stratégique entre la France, ses soutiens européens et occidentaux et la Russie, un scénario de basculement redoutable quand on observe ce qui se déroule actuellement sur le théâtre ukrainien.

La France accusée de «réveiller le séparatisme»
Pour les courants politiques maliens favorables au pouvoir militaire de transition, ragaillardis par la «montée en puissance» de l’armée malienne qui a multiplié les opérations contre les groupes armés dans les régions de Ménaka, Tessit, Tamalat, Aguelhoc, le repositionnement militaire français au Niger ne serait pas sans arrière-pensée. Ils accusent tantôt clairement, tantôt à demi-mots la France de salir l’image de cette armée en l’accusant de «réveiller» le séparatisme au nord du pays à travers une fraction de la rébellion touarègue. Soutenant qu’il n’y a pas de compromis réel au sein de cette rébellion sur la nécessité de préserver l’intégrité territoriale du Mali, ils demandent, ni plus ni moins, que la dénonciation de l’Accord de paix signé en 2015 à Alger.
Le 19 mars 2022, un représentant de ces courants radicaux qui veulent en découdre avec cet accord, Yamoudou Keita, président du bureau international de l’Unité de réflexion et d’action pour le Mali (URDAC-Mali), très présent dans les médias alternatifs maliens, a animé au Stade municipal Souleymane M. Coulibaly de la Commune V de Bamako une conférence-débat publique durant laquelle il a invité les Maliens «à rejeter» l’accord de défense avec la France et «l’accord d’Alger dont l’application», a-t-il soutenu, «divisera le Mali» et porte «atteinte à son intégrité et sa souveraineté».
Samedi 2 avril, un autre courant, le Collectif pour la Défense des Militaires (CDM), accompagné d’autres mouvements comme le «Mouvement du 5 juin» et le Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), a fait manifester ses sympathisants dans la capitale malienne pour demander la «révision» de l’Accord d’Alger, le retrait du Mali de la CEDEAO, qui refuse jusqu’à présent le nouveau chronogramme de 24 mois présenté par le pouvoir de transition avant de tenir des élections, et de ne pas renouveler «sans aucun prétexte» le mandat de la mission onusienne dans le pays, Minusma. Mahamad O Dembelé, porte-parole du CDM, a revendiqué également la «création d’une monnaie nationale» et la «nationalisation de toutes les entreprises et sociétés françaises».
«Ce message ne sera pas mis dans les tiroirs. Il fera l’objet d’examen minutieux, avec un sens aigu du devoir de la responsabilité politique que nous devons au peuple malien», a réagi le Premier ministre Choguel Maiga ajoutant que sauf avis contraire du Président de la Transition, les 24 mois de la durée de la Transition proposée à la CEDEAO sont non négociables. Après cette promesse, on ne sait pas ce que fera le chef militaire de la transition malienne, le colonel Assimi Goïta et les officiers qui sont avec lui au pouvoir – une interrogation d’autant plus importante qu’ils gardent le silence pour l’instant – mais l’animosité déjà existante des forces politiques qui lui sont favorables à l’égard de l’Accord d’Alger s’est aigri davantage à l’apparition en milieu d’année précédente de sérieux différends avec le Cadre stratégique permanent (CSP, qui regroupe les parties signataires de l’accord d’Alger), et la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) qui en fait partie. La CMA n’est pas sur la même ligne de réconciliation que le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA) et le groupe d’autodéfense Imghad et alliés (Gatia), qui ont été récemment ciblés par des groupes djihadistes de l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EGIS), avec un lourd bilan pour les civils également. Ces attaques, affirme le porte-parole du CDM, ne sont pas le fait d’une coïncidence. Le 28 février 2022, le Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA) et la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) ont haussé le ton et font assaut de critiques virulentes contre Bamako. A Kidal, lors d’une rencontre de leurs chefs, ils ont tenu un discours inamical à l’égard du pouvoir militaire de transition. Le CMA l’a accusé de trainer les pieds dans l’application et la mise en œuvre de l’Accord. Le HCUA, qui a remplacé le MNLA aujourd’hui disparu de la scène nord-malienne, est allé plus loin, renouant avec l’affirmation de l’attachement au «principe de l’auto-détermination du peuple de l’Azawad». Une proclamation comprise comme une menace directe au gouvernement de transition et à l’armée malienne, et comme un pronunciamiento de troubles probables et d’un retour aux armes dans le Nord Mali auquel le «repositionnement français dans la sous-région ne serait pas étranger», incrimine Yamoudou Keita de l’URDAC-Mali. Des propos et des manœuvres aux relents de grosse bouffée de fièvre devant laquelle la vigilance est de mise.
Dans son entretien avec le numéro 1 du State Department US, Anthony Blinken, le chef de l’Etat Abdelmadjid Tebboune a évoqué, non sans mise en garde, cette atmosphère de danger qui règne au sud de nos frontières et ses sources que sont les «ingérences» et les «interférences» qui influencent les signataires de l’Accord d’Alger. n