Né syrien en 1923 d’une famille originaire de Konya (Turquie), Nizar Qabbâni accomplit des études de droit à l’Université de Damas et publie, à vingt ans, son premier recueil auquel il donne le titre suggestif de « Confessions d’une femme brune ».


Un an plus tard, il entre dans la carrière diplomatique. Tour à tour consul et attaché culturel dans différentes capitales dont Beyrouth, le Caire, Istanbul, Madrid et Londres, il donne sa démission un an avant la déroute de juin 1967. A ce sujet, il écrit un texte qui lui vaut maintes inimitiés dans les capitales arabes «Notes en marge du cahier de la Défaite». Protestation, prise de position politique, lyrisme, tout chez Qabbani vient du fond de l’âme. Dans ses poèmes, il exprime admirablement les élans du cœur et les tourments de la passion. Hissé au rang de plus grand poète arabe, Nizar Qabbanî a signé plus de trente recueils où il chante l’amour, la femme avec des accents d’une singularité remarquable. Il perd sa femme Bilkis, victime d’un attentat survenu en décembre 1981. Il la chantera dans un texte poignant. Certains de ses recueils ont été traduits en anglais dont Arabian Love Poems (1998), Republic of love (2002), Diary of an indifferent woman(1) (2015). Ses poèmes ont été traduits en népalais et en hindi. Une version italienne vient de paraître en 2016. En français, la moisson est plutôt maigre : trois courts textes ont paru autrefois dans la revue «Europe» et les éditions Arfuyen ont publié, il y a plus de trente ans, un choix de poèmes. Le poète syrien s’est expliqué sur ses thèmes, son art et sa poétique dans divers textes en prose dont «Moi et la poésie, une histoire», «Qu’est-ce que la poésie ?», «Les mots éprouvent de la colère», «A propos de la poésie, du sexe et de la révolution», «Les oiseaux ne demandent pas de visa», et, the last but not the least, «La femme dans ma poésie et dans ma vie». Le 30 avril 1998, Qabbani meurt à Londres, victime d’une attaque cardiaque. Nul n’en disconviendra, Nizar Qabbani est réputé pour avoir été le chantre des passions et le barde de la Femme. En mettant au cœur de son œuvre poétique le culte de «l’amour et de la femme, il suivait une pente qui était son tempérament même. L’amour et la Femme étaient deux énigmes qu’il a passé sa vie, à défaut de résoudre, à arpenter. ‘Ton amour, dit-il, pose mille questions/Aucune ne trouve dans la poésie de réponse(2)» reconnaissant par-là que les mystères de l’amour, s’ils peuvent être approchés, chantés par la poésie, la dépassent. Ce serait une indélicatesse de vouloir en pénétrer l’essence profonde, car cela conduirait sans doute à en rompre les charmes. Cet amour ne peut garder le dessus que s’il demeure nimbé de mystère. Il le dit lui-même s’adressant à cette figure exaltée de la femme : «Ô femme, j’ignore comment les vagues m’ont jeté à tes pieds / comment tu as marché vers moi /». Il la déclare en son mystère : «maillon dans la texture du poème» et en compare le ravissement à la «Nuit du destin».

Ô femme au nez grec
A la chevelure espagnole
Les millénaires ne verront rien de semblable
Toi qui danses les pieds nus à l’orée de mes artères
D’où viens-tu ? Comment es-tu venue
Comment as-tu soufflé comme une tempête sur mes sens ?»
A l’origine, pour Nizar était, non le Verbe, mais la femme. «Au commencement était Fatima/Puis se formèrent les éléments/le feu, la terre, l’eau et l’air / Puis naquirent les langues et les noms/puis vinrent l’été, le printemps, le matin et le soir/». Oui, l’amour est écrit dans une langue cabalistique et le poète qui le chante ne peut qu’en approcher les charmes, non les pénétrer. «Ton amour est un texte sumérien /assyrien/phénicien/syriaque/hiéroglyphique/hindou, un texte qui n’a jamais été libellé dans aucun livre», écrit-il. Le poète accorde à la femme une primauté ontologique, ce qui suffit à le situer dans une rupture vis-à-vis de l’idéologie régnante dans le monde arabe. Cette primauté ontologique a sans doute des rapports complexes avec le suicide de sa sœur, promise à un homme qu’elle n’aimait pas. Evénement qui a profondément ébranlé le jeune Nizar, alors âgé de 15 ans. Il se détourne à jamais de cette société patriarcale qui ne respecte pas les vœux des individus, qui piétine leur liberté, les conduisant à des choix funestes. Sa poésie devient une arène où il combat pour la liberté, l’érotisme, l’amour, la tendresse, toutes les expressions de la sensibilité que le monde arabe moderne refoule et auxquels il ne réserve aucune expression. Nizar lutte afin de préparer les conditions de la victoire de l’amour. C’est le sens du titre d’un de ses plus beaux textes. «Seul l’amour est vainqueur», détournant la devise de la dynastie nasride de Grenade. Sur les murs de l’Alhambra, on peut encore lire «Seul Dieu est vainqueur». «Malgré les tornades qui se lèvent dans mes yeux/malgré les chagrins qui dorment dans tes yeux/malgré une époque qui fusille la beauté/bafoue la justice/et réprime l’opinion/où qu’elles soient/je dis : seul l’amour est vainqueur». Nizar hisse le sentiment amoureux au rang d’une religion dont la femme est la prophétesse ; «Tu es le poème en gésine/le Cantique des Cantiques/Tu es les Psaumes/ Tu es la prophétesse». Prophétesse dont il se fait le serviteur et dont il ne peut se séparer : «Où irais-je ? Sur les boulevards lavés par la pluie ?/ Où entrerais-je ?/ Dans les bistrots de la ville hantés par l’ennui/ ? Pour quelle destination embarquerais-je seul ? /Alors que tu es le timonier du navire, les voiles et le voyage» Le voyage s’interrompt lorsque Nizar perd sa compagne et sa femme, Bilkîs «la plus belle de reines de l’histoire». Bilkis, «Parfum dans ma mémoire, tombe qui voyage dans les nuées, Ils t’ont assassinée à Beyrouth, comme n’importe quelle antilope et après quoi ils ont tué les mots». L’irruption du réel dans sa figure la plus chargée d’effroi et de douleur tarit provisoirement l’une des sources à laquelle s’abreuvait l’art poétique de Qabbanî. Mais quelle est, se demande-t-il, «cette communauté qui assassine les voix des rossignols ?» car «même les oiseaux fuient mon pays et j’en ignore la raison. Même les planètes, les vaisseaux, les nuages, les cahiers et les livres et les signes de beauté, ô Arabes, tout est contre nous,». On voit aujourd’hui combien le poète syrien avait vu juste. Il a pressenti que nous entrions dans un temps où la terreur allait se déchaîner, la pire étant celle qui se pare du voile d’une liberté travestie «Voilà que nous entrons de nouveau dans l’Âge de la barbarie» écrit-il en 1981. Pourtant le poète ne renonce pas, ne se livre pas pieds et poings liés au désespoir : «En dépit de cette époque de destruction, en dépit d’un âge qui condamne à mort l’écriture et les écrivains/un âge qui fusille les colombes, ravage les roses, la verdure et ensevelit les poèmes impeccables/ Je dis : la parole belle ne périra pas». Cette parole belle n’est pas décorative. Qabbanî a profondément ressenti la sclérose de la veine poétique arabe traditionnelle. Il a entrepris d’en renouveler l’inspiration. A la veine arabe épuisée, à cette sensibilité émoussée, il fallait un style qui soit capable d’en rehausser la poéticité. Charmer l’oreille, ravir l’esprit, redonner aux choses leur texture sensible afin que le lecteur puisse pénétrer dans l’univers du poète, communier avec lui et partager ses tourments comme ses joies. Tel fut le dessein de la poétique de Qabbâni Le combat pour la liberté du sujet arabe n’est pas seulement un combat social ou littéraire, il est aussi du même mouvement un combat politique au sens noble du terme. Le poète se dresse contre les despotismes, non comme le militant, mais avec ses moyens d’expression. En faisant de sa poésie un champ où la liberté se pare de toutes ses beautés. Alors même que la terre natale de Qabbaî est livrée aux forces du chaos, ses vers scandent avec une intensité prophétique les actes du drame arabe.

(1)Journal d’une femme indifférente.
(2) Les traductions des vers de Qabbanî, cités dans l’article, sont d’Omar Merzoug.