Par Boureima HAMA
Une arrivée à moto, des fouilles maison par maison et des exécutions sommaires: au Niger, des rescapés racontent le même scénario implacable de la terreur des attaques jihadistes. «Les jihadistes sont arrivés au crépuscule. Ils ont rassemblé les hommes, en ont trié cinq et les ont exécutés par balle», raconte Hawa, qui a fui le village de Bolsi (sud-ouest) tout proche de la frontière du Burkina Faso, pour se réfugier dans la ville de Torodi. «Ensuite, brandissant leurs armes, ils nous ont sommés de partir sous peine de nous tuer. Et ce fut le sauve-qui-peut général: à pied, à vélo, à dos d’âne ou sur des charrettes, les gens ont déserté Bolsi et les hameaux environnants», poursuit-elle, à l’ombre d’un arbre, depuis l’école où elle a trouvé refuge. Derrière elle, des dizaines d’autres déplacés rangent des ustensiles de cuisine, des vêtements et des nattes éparpillés sur le sol. Boukari, un autre déplacé de Bolsi, raconte la même chose. «Quand ils (les jihadistes) sont arrivés, dans un cortège assourdissant de motos, nous nous sommes terrés dans nos maisons. Mais ils ont fouillé maison par maison, ils ont fait sortir une centaine d’hommes et ont sommairement exécuté certains, dont le chef du village», rapporte cet autre déplacé. Les traits tirés, Amina, âgée d’une quarantaine d’années, brandit une bouilloire en plastique: «C’est tout ce que j’ai pu prendre, ces assassins ne nous ont donné que quelques heures pour +aller vivre ailleurs+», déplore t-elle. «Nous étions près de 2.000 (personnes) à avoir fui en quelques jours dans un désordre incroyable», confirme Hamado qui a fui Boni, son village, près de Bolsi. Certains villages «se sont vidés» sur la base «de simples rumeurs» d’une descente imminente d’hommes armés, détaille t-il. La semaine dernière, le président nigérien Mohamed Bazoum a reconnu que cet important déplacement de population était dû «à la violence très particulière» exercée par les «terroristes» mi-mai à Bolsi. Selon les Nations unies, «l’escalade de la violence» des groupes armés engendre régulièrement de nouveaux flux de déplacés dans la région de Tillabéri, située dans la zone dite des «trois frontières» entre Niger, Burkina Faso et Mali. Depuis plusieurs années, cette région est le théâtre d’attaques sanglantes de mouvements jihadistes liés à Al-Qaïda et au groupe État islamique (EI). Depuis avril, près de 40.000 personnes ont été forcées de quitter leurs maisons pour s’installer dans des endroits plus sécurisés, d’après les estimations onusiennes.

«Enfer»
A Gothèye et Téra, deux départements voisins de Torodi, des déplacés racontent eux aussi leur «enfer». Au début, «les jihadistes étaient moins violents avec les civils, ils se contentaient de prêcher et de collecter la zakat (l’impôt islamique), mais ils se sont transformés en vrais sanguinaires», met en garde Issoufou, un enseignant exilé dans la ville de Téra. Habitant du village de Gorouol, sur les rives du fleuve Niger, Abdou, un septuagénaire, a dû se «cacher pendant trois jours» en brousse après que «des bandits venus sur douze motos ont réquisitionné de force (sa) maison pour y passer la nuit». Le vieillard s’est ensuite réfugié chez des proches à Téra. Dans un rapport, le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (Ocha) à Niamey mentionne «un regain d’actes criminels» dans la zone, avec des «exécutions en public des civils» assorties «d’ultimatums» aux populations pour vider les villages. D’après l’agence onusienne, ces atrocités des groupes armés pourraient être des «représailles» aux lourdes pertes que leur ont infligées le Niger et le Burkina Faso lors d’une opération militaire conjointe en avril. Alors que la saison des pluies démarre au Niger, le président Bazoum a demandé aux déplacés de rentrer dans leurs villages afin «de cultiver leurs champs». «Nous allons vous garantir toutes les conditions de sécurité dont vous avez besoin», a-t-il promis. A cause de la sécheresse et des violences jihadistes qui ont empêché les paysans de cultiver leurs champs, le Niger est frappé par une grave crise alimentaire. L’an dernier, plusieurs attaques avaient visé des paysans jusque dans leurs champs. Alors Hamado est inquiet: «Si les gens ne cultivent pas cette année encore», dit-il, «on peut craindre une catastrophe humanitaire plus importante» dans cette vaste région enclavée de 100.000 km2, où cohabitent sédentaires et éleveurs nomades. n