La célèbre pièce théâtrale «Nathan le sage», écrite en 1779, par le dramaturge et philosophe allemand Gotthold Ephraim Lessing, a été présentée avant-hier soir, devant une nombreuse assistance et en présence du ministre de la Culture Azzedine Mihoubi, par la troupe « Amitié Interreligieuse » (AIA) de la ville d’Istres de France, au Théâtre national algérien Mahieddine-Bachtarzi (TNA) sous le signe du «vivre ensemble et en paix».

Avant la présentation, les membres de l’association ont affirmé sur scène que « cette pièce révèle un message de fraternité, par une pièce librement mise en scène ; vous allez voir des protestants, des musulmans et des catholiques, incarnés par des comédiens amateurs et je vous demande seulement d’avoir un regard indulgent envers eux ». Cette mise en scène d’Alice et Bertrand Kazmareck relate l’histoire d’un juif, le riche mais sage Nathan, joué par Alain Deydier, un jeune Templier incarné par Bertrand Kaczmarek et un Saladin le Sultan, interprété par Karim Nadji, qui se disputeront la même terre, Jérusalem, où se déroulera cette action à l’époque de la troisième croisade durant une trêve. La pièce débutera par la présentation des personnages par Daja, la servante de Nathan, brillamment interprétée par la jeune comédienne Alice Kaczmarek, qui s’est livrée à une prestation des plus magnifiques, alliant comédie et tragédie. Le rideau s’est levé montrant le marchand juif Nathan, qui apprend au retour d’un long voyage que sa fille adoptive, Recha (Faustine Frichot), a été sauvée des flammes par un brave chevalier de l’ordre du Temple venu participer à la troisième croisade. Ce chrétien est lui-même un rescapé, seul survivant d’un groupe de chevaliers de l’ordre mis à mort par les Sarrazins. Le sultan musulman, Saladin, lui a accordé sa grâce, ému par sa ressemblance avec son frère défunt, Assad. Le chrétien refuse les remerciements de Nathan, il n’a fait que son devoir. De son côté, Saladin se retrouve dans le besoin d’argent, et part à la rencontre de Nathan, sous prétexte d’éprouver sa sagesse, et essaye de lui faire avouer qui des trois religions est croyable, ce qui lui permettra de lui ôter ses biens. Mais Nathan lui donne une réponse à travers le conte philosophique de trois anneaux, bouleversant ainsi la perspective de Saladin sur les trois religions monothéistes. Emu, par la réponse de Nathan, le sultan sollicite son amitié. Il est ravi de se voir offrir un prêt sans avoir eu besoin de le demander.
D’autre part, le brave chevalier sera sollicité par Nathan pour le remercier d’avoir sauvé la seule famille qu’il lui restait. Ce dernier ne veut aucune faveur d’un juif, il dira qu’il n’a fait que son devoir. Nathan assistera et réussira à le convaincre de se déplacer dans sa demeure. A son arrivée, il fera la rencontre de Recha, la fille qu’a adoptée Nathan, abandonnée par un chevalier chrétien parti à la guerre après la mort de sa mère à sa naissance. Le chevalier tombera sous le charme de cette jeune fille et a voulu en faire sa femme. Apprenant de la servante chrétienne Daja que Recha n’est que la fille adoptive de Nathan et que ses parents étaient chrétiens, le chevalier consulte l’inquisiteur de la ville sainte interprété par Jean-François Noel, qui est le curé de la paroisse d’Istres. Ce dernier, qui accusera Nathan d’avoir volé la jeune fille et l’avoir éduquée dans une fausse religion. Le chevalier n’est pas au bout de ses surprises, il apprend ensuite que sa bien-aimée n’est que sa propre sœur et tous deux sont les enfants d’Assad, frère de Saladin converti au christianisme. Ainsi, la pièce qui n’a rien perdu de l’actualité de son message, illustre non seulement l’étroite parenté des trois religions mais le fait que tous les hommes sont frères et que la vérité se trouve bien dans ces liens fraternels qui unissent les hommes, alors qu’elle est absente de leurs querelles.
L’art du spectacle pour actualiser un texte séculaire
La pièce a été accompagnée par quatre musiciens, qui jouaient de trois sonorités, à savoir orientale, juive ou chrétienne, et cela afin d’intercepter l’entrée des comédiens et de différencier chaque religion. La scénographie était simple, les metteurs en scène se sont contentés d’une scène nue et d’une table sur laquelle on apercevait un jeu d’échecs de trois pièces qui reflète les trois religions, et ainsi ils ont joué sur les costumes qui reflètent les personnages. Les metteurs en scène ont utilisé plusieurs outils scéniques pour ancrer la pièce dans la modernité donnant parfois lieu à de véritables anachronismes qui ont suscité les rires et les applaudissements du public. Ceci à l’instar de certaines répliques directement puisées de politiciens actuels et qui avait fait les buzz, une référence aux Gilet jaunes, ou encore la séquence chorégraphique de danse de hip-hop sur la magnifique chanson du groupe de rap marseillais IAM « l’Empire du côté obscur » qui collait parfaitement à la situation dramaturgique. Suite au dénouement heureux, où les différents protagonistes se réconcilient dans la joie et le partage, la pièce se clôture sur l’échange sur un banc public entre les personnages incarnés par Djamel Bedra, le président de la mosquée Errahma d’Istres, et Jean-François Noel, curé de la paroisse d’Istres, où il souligne qu’«entre ceux qui veulent faire taire par les armes et ceux qui veulent faire taire par le silence, en leur interdisant de parler de Dieu et en disant que toutes les religions disent la même chose». Ainsi dans cette course folle de ceux qui veulent imposer leur propre vérité, il est souligné que «les croyants ne veulent pas être tolérés, ils veulent être compris».
L’amitié au cœur
de la réussite
Au final, c’est une standing ovation de tout le public qui salue cette prestation de haute qualité, véritable ode au vivre ensemble, au-delà des différences et dans le respect de l’autre.
Après la représentation, la co-metteur en scène Alice Kazmareck nous confie : « On est vraiment ravis, c’est un accueil inespéré face à un public musulman. Nous avons eu le même accueil d’une richesse et d’une hospitalité incroyables dans les différents lieux où que l’on soit allé, que cela soit à Alger ou à Bou Saâda. Tous les gens que l’on a rencontrés ont été très touchés par notre démarche, et cela dans un véritable esprit d’amitié pas seulement dans les paroles, mais également dans les actes. » Elle ajoute que « l’amitié qui nous lie, c’est ce qui nous permet de s’enrichir mutuellement, en gagnant en profondeur, et de grandir chacun dans sa foi et dans le respect de la foi de l’autre ».
Pour sa part, Djamel Bedra, président de la mosquée Errahma d’Istres, qui a interprété le rôle du soufi, ami de Nathan le sage et conseillé de Salaheddine, souligne que « cette pièce est le fruit d’une véritable amitié entre les deux communautés musulmane et chrétienne de la ville d’Istres. Nous échangeons des visites entre ceux qui fréquentent l’église et la mosquée pour une meilleure connaissance de l’autre ». Il précise que « certains ont dit que c’était «haram » mais, en vérité, selon les textes musulmans, il est permis que les différentes religions du Livre se côtoient en toute harmonie et dans le respect de la foi de chacun».
Un message humaniste et de fraternité
De son côté, Richard Martin, directeur de théâtre à Marseille, tout en déclarant qu’il était déjà venu en Algérie dans le cadre de l’escale du « bateau de la paix en Méditerranée » en 2002, il a souligné qu’«il serait aujourd’hui, important de soutenir et relancer ce genre d’initiative, surtout dans un contexte où la Méditerranée est en train de s’enflammer et que face à certains discours de la bêtise humaine, il est important d’être des messagers de fraternité et de tolérance ». Il ajoutera : «Je voudrais que tous ceux que je connais à Marseille et tous mes concitoyens puissent venir visiter l’Algérie pour qu’il se rendent compte de l’hospitalité chaleureuse de ce pays, et que cela soit un pied-de-nez à tous les commères qui veulent nous empêcher de vivre en paix.»
Le président de l’Agence d’événementiel et de tourisme Med Voyages, Brahim Djellouadji, initiateur du projet de cette représentation à Alger, la gorge nouée par l’émotion, nous confie : «Je suis très fier de partager tout cela à Alger et de lancer un message d’ici pour dire que nous sommes un pays de paix, de fraternité et du vivre ensemble.» En ajoutant : «C’est très important aussi de faire découvrir le véritable visage de l’Algérie et son légendaire esprit d’hospitalité.» A propos du succès de la représentation auprès du nombreux public, qui a été très enthousiasmé et a adhéré au message de la pièce, Brahim Djellouadji souligne que «cela nous donne la force de continuer d’autant plus que nous avons été soutenus par l’Etat algérien dont le ministère de la Culture. Nous sommes galvanisés par cette adhésion mutuelle et spontanée et d’être si bien accueillis au Théâtre nationale algérien ».
Il conclut ses propos en estimant que «donner cette représentation ici au TNA est aussi un hommage à tous les grands noms du théâtre et ceux de la culture algérienne qui ont sacrifié leur vie pour éveiller les consciences. Pour notre génération, nous avons le devoir et la grande responsabilité de passer le relais à la nouvelle génération. Et c’est une grande joie aujourd’hui de voir tous ces jeunes présents, aujourd’hui, pour ovationner un tel message». n