Il fait partie de la première génération de l’Algérie indépendante et a signé la direction de la photographie de nombreux films algériens dont « Patrouille à l’Est » de Amar Laskri. Il est l’auteur de nombreux documentaires et signe son premier long-métrage « Nous n’étions pas des héros», en 2017.

Cinéaste de gauche, il a été durant des années un membre actif du syndicat de l’audiovisuel algérien qui se distinguait par la publication d’un mensuel qui avait un œil critique sur le cinéma algérien et ses dirigeants. Nasreddine Guenifi estime actuellement que le cinéma algérien se trouve dans une situation désastreuse. Son film « Nous n’étions pas des héros » n’est pas à ce jour distribué en dépit de l’accueil favorable qu’il a reçu.

Reporters : Malgré l’accueil très favorable de la critique, votre film « Nous n’étions pas des héros » n’est pas encore distribué en Algérie. Quelles en sont les raisons ?
Nasreddine Guenifi : La réponse se trouve au CADC organisme chargé de distribuer mon film. Depuis plus de deux mois, je n’ai pas cessé de demander à la direction les raisons de la non distribution. A ce jour, aucune réponse à mes e-mails ni à mes appels téléphoniques. La responsable de la promo, qui a eu la gentillesse de décrocher, m’a dit qu’elle n’en sait rien et qu’elle va en parler à la directrice, depuis rien ! Ce silence de la directrice est incompréhensible, alors qu’elle et son staff avaient très bien organisé l’avant-première à la salle Ibn Zeydoun, en présence du ministre de la Culture, et où le film a été très bien accueilli. Mon film a eu, comme vous le dites, un très bon accueil de la critique et il a obtenu le prix du public au dernier festival international d’Alger. Depuis, de nombreuses personnes me demandent quand le film sortira en salle y compris en France. Je ne comprends pas pourquoi la direction du CADC ne veut pas ou ne peut pas me donner les explications auxquelles j’ai droit. Franchement, je suis affligé au moment où je vous réponds. De nombreux festivals vont se dérouler cette année en Algérie et à l’étranger et là aussi je ne sais pas si le CADC va m’aider. J’ai pris l’initiative d’inscrire mon film au prochain festival d’Oran et j’espère que le CADC me soutiendra. Quant à une inscription à un festival étranger, je ne sais pas comment faire sans l’aide d’un CADC pour le moment absent.

Le tournage de votre film n’a pas été un fleuve tranquille. Vous avez changé trois fois de producteur. Quelle en est la raison principale ?
Je précise que j’ai changé deux fois de producteur exécutif. Le troisième était seulement prestataire pour la post production. Cela dit, tous les tournages ne sont pas un fleuve tranquille si, aux difficultés normales d’organisation et de création, viennent s’ajouter la mauvaise gestion des producteurs exécutifs qui usurpent la fonction de producteur sans qu’ils en aient la compétence. Ce fut le cas durant le tournage de mon film. Je voulais travailler selon les normes cinématographiques professionnelles mais ces «producteurs» ne voulaient pas l’entendre de cette oreille. Ils me disaient « pourquoi tu veux te casser la tête ! » entendre par là (tabâa bark). J’ai évidemment rué dans les brancards et cela m’a valu leur hostilité.
Le premier producteur exécutif n’a pas respecté mes prérogatives de réalisateur, allant jusqu’à vouloir superviser mon travail au motif que je ne suis pas réalisateur (?). De conflit en conflit, j’ai demandé sa démission. Avec le deuxième, j’ai subi son incompétence avérée et sa mauvaise foi. A cause de lui le tournage a été suspendu à plusieurs reprises avec à la clef un complot fomenté avec quelques cadres dans le but de m’évincer du film. Un acte inédit dans la profession ! Comment peut-on travailler sereinement dans une ambiance aussi malsaine ? Là aussi j’ai exigé son départ.
L’AARC aussi porte sa responsabilité dans mes difficultés, causées notamment par certains de ses cadres incompétents dans la gestion d’une production cinématographique. Ne comprenant rien aux prérogatives artistiques d’un réalisateur, ils donnaient souvent raison au producteur exécutif contre moi. Ils avaient même envisagé d’arrêter définitivement le tournage. Ne pouvant plus supporter cette hogra, il m’a fallu engager un avocat. A la suite d’une longue procédure la direction a fini par me donner raison et mettre un terme aux agissements du «producteur exécutif» et reprendre le tournage. J’ai pu enfin terminer mon film. J’avoue que je ne sais pas encore comment j’ai pu aller jusqu’au bout.
Pour rappel, mon film a été produit dans le cadre du cinquantième anniversaire de l’indépendance. Entre l’acceptation de mon scénario en mai 2012 et l’avant-première du film en novembre 2017 cinq longues années d’un combat inégal contre l’hydre bureaucratique. A un moment j’ai failli tout laisser tomber. Mais je ne veux pas, dans cet entretien, exposer tous mes griefs par pudeur. Peut-être le ferais-je dans mes «mémoires» que je rédigerai un jour.
Ma grande erreur a été de m’être livré pieds et poings liés à des lumpens producteurs au lieu de fonder ma propre société de production. J’aurais eu beaucoup, beaucoup moins de problèmes.

La fonction de véritable producteur manque-elle au cinéma algérien ?
Au lendemain de l’indépendance, il n’existait pas de producteurs privés hormis la parenthèse Yacef Saâdi. C’est l’Etat qui a avait le monopole de la production et qui a financé la grande majorité de nos films à travers les entreprises publiques qui se sont succédées. C’est donc le DG en personne qui remplissait la fonction de producteur. Les débuts étaient prometteurs, malheureusement cette fonction a été vite dévoyée. Le pouvoir personnel, la bureaucratie, l’autoritarisme, le népotisme, la censure ont été érigés en mode de gestion avec l’aval du ministère. Durant la décennie 1980 le pouvoir a décidé arbitrairement de liquider les entreprises de l’Etat (CAAIC, ENPA) au lieu de les débarrasser de leur fonctionnement bureaucratique comme l’exigeait les cinéastes. Des sociétés privées ont fait leur apparition et le ministère leur octroyait de généreuses subventions pour financer ses appels à projet. La majorité des bénéficiaires légitimes sont des réalisateurs/producteurs de leur propre film, les autres, des aventuriers qui se sont remplis les poches.
Un vrai producteur privé est, par définition, un cinéaste qui ne réalise pas. Il achète un scénario ou les droits d’adaptation d’un roman, il fait le montage financier et s’il est riche il puise dans sa poche, il choisit le réalisateur et les comédiens principaux… Bref, il est le patron du projet. Entre lui et le réalisateur, existe une grande affinité artistique. Dans le cinéma algérien, il y a un ou deux producteurs qui correspondent à ce profil, les autres sont des imposteurs. Je ne vise pas les réalisateurs qui produisent leur propre film, ceux-là méritent le respect. Mais quand un réalisateur orphelin confie son film à un réalisateur/producteur exécutif, bonjour les dégâts. Aujourd’hui, on assiste au retour de l’État producteur à travers une nouvelle entreprise le CADC, qui s’avère être un panier sans
poignées.

La lecture du livre « Le camps » publié en France en 1962 vous a marqué au point de vous pousser à l’adapter à l’écran. Est-ce ce poignant témoignage d’Abdelhamid Benzine sur les conditions d’emprisonnement des militants de la cause nationale qui a nécessité l’écriture d’un scénario ?
Ce qui m’a impressionné dans le témoignage de Abdelhamid Benzine c’est moins la souffrance des détenus que leur résistance inouïe demeurée inconnue. L’armée française voulait faire d’eux des harkis, alors ils ont été battus, torturés, humiliés et à chaque supplice ils disaient non à la trahison. Le plus dur est qu’ils ne savaient pas combien de temps allaient durer leur souffrance. Ils ont résisté parce qu’ils étaient certains que la liberté arrivera tôt ou tard. J’ai choisi de suggérer les actes les plus violents et de laisser l’imagination du spectateur faire le reste selon sa sensibilité.
C’est cette résistance héroïque que j’ai voulu mettre en avant. Je crois que c’est elle qui a beaucoup ému le public. Partout où le film est passé j’ai vu des spectateurs quitter la salle les larmes aux yeux.

Pour la nouvelle génération comment vous présentez-vous?
Comme un « jeune» cinéaste. Je fais partie de la première génération fondatrice née en 1962. Depuis, chaque film tourné a été pour moi une nouvelle jeunesse. Aujourd’hui, l’envie de tourner existe toujours chez moi. Malheureusement, je suis pessimiste, les choses ayant mal évolué à cause du système bureaucratique. Le plus chanceux d’entre les premiers réalisateurs a réalisé au moins cinq longs métrages en cinquante ans, alors que dans d’autres pays, il serait à son vingtième film.
Malgré tout, la nouvelle génération ne doit pas baisser les bras.

Quelle a été votre formation ?
Essentiellement sur le tas. J’ai débuté dans l’audiovisuel professionnel en 1962 à la télévision française (RTF) station de Constantine jusqu’à l’indépendance. En Novembre 1962, j’avais rencontré René Vautier, de passage à Constantine, et qui m’a dit qu’il est en train de constituer une équipe de cinéma. Deux mois plus tard, je l’ai rejoint au centre audiovisuel à Ben Aknoun qu’il dirigeait. J’étais cameramen. Ahmed Rachedi qui a connu et travaillé avec René à Tunis, nous a rejoints. A nous trois nous avions réalisé plusieurs courts-métrages et un long métrage documentaire «Peuple en marche». Ces films ont été réalisés collectivement selon la conception «collectiviste» de Vautier. En 1964, fut créé le CNC. J’y ai travaillé en qualité de cameramen sur «l’Aube des Damnés», réalisé par Ahmed Rachedi. Le directeur photo, un Italien, m’a beaucoup appris sur l’éclairage. A la création de l’ONCIC, j’ai occupé la fonction de chef opérateur sur plusieurs films fictions et documentaires courts et longs. Avec le CAAIC j’ai opté pour la réalisation de documentaires. Ensuite, j’ai attendu longtemps pour faire mon premier long métrage fiction.
En parallèle, je lisais beaucoup d’ouvrages sur les techniques du cinéma. Et j’allais souvent à la cinémathèque. En 1994, je m’étais inscrit à l’université Paris VIII niveau Licence cinéma pour mettre à jour mes connaissances théoriques et pratiques.

L’éphémère école de cinéma a-t-elle réellement existé en Algérie ?
Oui, l’Institut national du cinéma fut créé en 1964 par le défunt Centre national du cinéma. Il y avait des enseignants de qualité et plusieurs réalisateurs et techniciens ont été formés dans cet institut.
Les autres réalisateurs ont été formés dans de prestigieuses écoles de cinéma, telles que LODZ, le VGIK, l’IDHEC, et en Yougoslavie. Mais d’autres, comme moi, se sont formés sur le tas. Aujourd’hui, l’INADC tente tant bien que mal de former une nouvelle génération. Je regrette que le pouvoir n’ait pas sollicité de vrais professionnels pour transmettre leur expérience.

Vous avez signé la photographie du film de Amar Laskri « Patrouille à l’Est », quel souvenir gardez-vous de cette production ?
Un bon souvenir, mais si vous m’aviez posé cette question juste à la fin du tournage en 1970 j’aurais répondu «Ya latif» tellement ce tournage a été éprouvant pour moi, surtout physiquement. Comme Laskri voulait tourner son film dans le style «reportage» j’ai beaucoup filmé caméra à l’épaule avec une Arri 35 mm qui pèse environ 12 kg, évidemment pour les scènes muettes. Il y a eu quelques couacs entre le réalisateur et moi et entre lui et les comédiens mais cela fait partie des tensions normales liées au travail. Avant «Patrouille à l’Est», j’avais travaillé avec Amar Laskri en qualité de directeur photo sur ses deux courts métrages fiction : «Premier jour de ramadan», avec le regretté Mohamed Zinet dans le premier rôle, et «Hier, des témoins».
Je regrette que Amar Laskri n’ait pas, dans ses longs métrages suivants, gardé le style documentaire de «Patrouille à l’Est». Il s’était orienté vers un style disons «néo-classique» qui, selon moi, a nui à la qualité artistique de ses films.
Le bon souvenir que je garde du tournage de «Patrouille à l’Est» est que, outre les techniciens, les gens de la production étaient compétents et consciencieux par rapport à ceux d’aujourd’hui. Je profite de cette question pour saluer la mémoire des membres de l’équipe qui ont quitté ce monde. Laskri, Bouamari (1er assistant), Ali Sria (2e caméra), Lamine Sakhri (directeur de la production), Aït Si Selmi (chef de la division production ONCIC), ainsi que les regrettés comédiens Cheikh Nouredine et Mohamed Hamdi et peut-être d’autres dont je n’ai aucune nouvelle. Qu’ils reposent en paix.

Avez-vous un autre projet ?
Oui, mais au vu des conditions actuelles de production, je suis vraiment incertain, pessimiste même. Le sujet de mon projet se déroule durant la décennie noire et si, par chance, il est accepté je me demande si je dois le confier à un vrai producteur ou si je fonde ma société de production et envisager une coproduction. Ces derniers temps, seules les coproductions avec l’étranger ont abouti.
C’est bien, mais ce n’est pas normal. Voilà actuellement mon dilemme. En attendant, il me faut d’abord terminer la rédaction du scénario.

Seriez-vous en compétition avec votre film au prochain Festival international du film arabe d’Oran ?
J’ai inscrit mon film au festival d’Oran. Mais je ne sais pas encore s’il sera accepté en compétition. Je suis en train d’explorer d’autres festivals dans le monde.

Quels sont les cinq films algériens que vous aimez ?
«Tahia ya didou» de Mohamed Zinet, «Nahla» de Farouk Beloufa, «Combien je vous aime» de Azzeddine Meddour, «Patrouille à l’Est» de Amar Laskri, et «Nous n’étions pas des héros».

Quels sont pour vous les cinq meilleurs réalisateurs au monde ?
Eisenstein, Akira Kurosawa, Orson Wells, Stanley Kubrick, Francis Ford Coppola.

Quels sont pour vous les cinq meilleurs films au monde ?
«Le cuirassé Potemkine», «Casablanca», «Les sept Samouraïs», «Citizen Cane», «Le sel de la terre » et certains films du nouveau cinéma iranien.

Quelle est votre conception du cinéma ?
Le cinéma est d’abord un art, mais le capitalisme veut le réduire à un simple divertissement, à un commerce fructueux. Je ne suis pas contre le cinéma de divertissement, tout dépend de son contenu idéologique. Il existe dans le monde des réalisateurs et des producteurs qui font des films qui éveillent les consciences, qui les sensibilisent aux problèmes politiques et sociaux de leur société. Chez nous, des réalisateurs s’étaient engagés dans cette voie, certes avec des maladresses artistiques et malgré une censure qui ne dit pas son nom, ils ont fondé la ligne éditoriale du jeune cinéma algérien c’est-à-dire une ligne progressiste et humaniste. Hélas, cette ligne est en train d’être dévoyée par des réalisateurs opportunistes, notamment à la télévision, qui poussent le public à la consommation, à la superstition, à une religiosité excessive, à l’individualisme…. Cette catégorie de réalisateurs est évidemment encouragée par les tenants de l’idéologie conservatrice actuellement dominante au sein du pouvoir.
La nouvelle génération de cinéastes va-t-elle tomber dans ce travers ? Je ne le souhaite pas.

Quelles sont selon vous les moyens de relancer le cinéma algérien dans les secteurs de la production et de la distribution et d’exploitation des salles ?
Les mesures à prendre pour relancer le cinéma existent depuis longtemps, elles avaient été élaborées collectivement par les cinéastes et proposées à chaque nouveau ministre. Mis à part quelques échos favorables, les solutions de fond n’ont jamais été retenues. De guerre lasse, nous avons fini par comprendre que le système, mis légitimement en place dès l’Indépendance, est devenu avec le temps totalement obsolète, voire un facteur de blocage. Il a généré l’autoritarisme, la bureaucratie, la corruption, la médiocrité etc. Ce système est aussi à l’origine des blocages des projets industriels (studios, laboratoires) alors que l’argent ne manquait pas. En fait, tant que ce système dominera, il n’y aura aucune relance sérieuse et durable de la cinématographie nationale ni celle de la culture en général. Face à ce système, les cinéastes, toutes générations confondues, sont déprimés et démobilisés et les plus jeunes n’aspirent qu’à quitter le pays pour réaliser leurs ambitions légitimes. Beaucoup ont franchi le pas, rejoignant dans l’exil les artistes peintres, les écrivains, les musiciens, les comédiens…
Dans cette situation tragique (je n’exagère pas) pourquoi devons-nous proposer encore au pouvoir des mesures pour relancer le cinéma puisqu’elles seront rejetées d’emblée. Faut-il pour autant baisser les bras ? Selon moi non ! On doit continuer à soumettre des scénarios et se battre contre vents et marées pour les réaliser. Parallèlement, les cinéastes, actuellement démobilisés et divisés, doivent renoncer à leur penchant individualiste et se solidariser en un syndicat, pas seulement pour défendre leurs droits socio-professionnels, mais aussi pour se liguer contre ce système et le dénoncer dans la presse et les réseaux sociaux. Ainsi, «Goutte à goutte l’oued débordera», dit le proverbe. En attendant, on doit éviter de personnaliser ce système comme on le faisait avant car, par exemple, s’attaquer au ministre ou à un DG «incompétent» en vue de son départ est un leurre. Et si cela arrive, il sera aussitôt remplacé par un autre ardent défenseur du système.
Quant à un avenir radieux on en reparlera quand ce système aura été dégagé, pacifiquement, et remplacé par un Etat de droit.
Recueillis par Abdelkrim Tazaroute