Pour étudier le silence familial qui entoure la guerre d’Algérie, une guerre qui reste une béance dans l’inconscient français, la journaliste Nadia Henni-Moulaï déconstruit le parcours singulier de son père dans son dernier livre, «Un rêve, deux rives», paru fin 2021 au éditions Slatkine et Cie. La journaliste française (d’origine algérienne) revient sur la trajectoire d’Ahmed, engagé auprès du Front de libération nationale (FLN) dans un récit intime et bouleversant qui mêle autobiographie et biographie du père où elle raconte également l’histoire des rapports ambivalents entre la France et l’Algérie. Nadia Henni-Moulai est l’invitée de Reporters de la semaine.

Entretien réalisé par Rouchdi BERRAHMA

Reporters : Un rêve, deux rives, pourquoi ce titre ?
Nadia Henni-Moulaï :
Ce titre, je ne l’ai pas vraiment choisi. Mon éditeur, Henri Bovet, me l’a proposé et honnêtement je n’étais pas très partante, mais j’ai appris à aimer ce titre. D’abord, c’est un clin d’œil à «Deux rives, un rêve», album du défunt Idir. Ensuite, associé à la photo de la couverture, le titre s’est posé comme une évidence. Et je trouve qu’il résume bien ces vies d’hommes immigrés à la recherche d’une vie de rêve, en France ou en Algérie. C’est aussi l’histoire des migrants dont les trajectoires, à la recherche d’une existence plus digne et paisible, continuent de raconter les inégalités de notre monde.

Comment vous est venue l’idée d’écrire un livre sur votre père ?
Ce projet a toujours été latent chez moi. Dès l’enfance, j’ai perçu les bribes du mystère paternel. Mais, c’est à partir de l’adolescence que cette idée s’est affinée. A travers mon histoire familiale, la vie de mon père est devenue un véritable sujet de discussions, d’interrogations et même de frustrations. Tout a changé à l’âge adulte et surtout à sa mort. Avec mes autres frères et sœurs, il était évident que sa trajectoire de vie portait des ressorts romanesques. J’ai toujours su, finalement, que j’écrirai sur lui. Mais, il y a toujours cette question en creux de l’intérêt d’écrire sur un «anonyme». J’ai grandi dans un pays où la littérature est un sanctuaire que même ceux qui en sont l’objet doivent être «légitimes», voire «légitimés» en quelque sorte. Finalement, j’ai dépassé cette idée, car toute personne peut porter des caractéristiques héroïques et la littérature n’a pas besoin d’être validée par une élite pour exister. Enfin, je constate aussi le décalage entre ma démarche d’écriture principalement littéraire et la façon dont le livre est accueilli. Si la critique a été très positive, je remarque que ce livre est vu moins comme un objet littéraire que politique…

Qui était votre père ? Quel était son rôle au sein du FLN ?
Mon père était un homme ordinaire, en apparence. Il est arrivé en métropole le 10 mars 1948. Vu la différence d’âge entre lui et moi -il est né en 1925-, il aurait pu être mon grand-père, je crois qu’il m’a donné une sorte de proximité avec la grande Histoire. Il a mené une vie assez aventureuse en France tout en retroussant ses manches comme ouvrier. Comme les gens de sa génération, il a occupé tous les métiers du monde et comme la majorité des Algériens en France, il a rejoint la lutte indépendantiste à travers le FLN. D’autres ont opté pour le MNA. J’ignore les conditions de son ralliement, mais j’imagine que c’était la norme… A travers les archives de police mais aussi familiales, j’ai déduit qu’il était membre des troupes de choc. Une organisation clandestine dans le FLN chargée d’éliminer les obstacles à l’indépendance de l’Algérie.

Quelle était votre relation avec lui ?
Mon père a toujours été une figure charismatique qui a su cadrer le foyer. Avec ses avantages et ses failles. Je pense qu’il a porté, à sa façon, le poids de cette histoire tumultueuse, traumatique. Il a su nous donner une éducation sourcilleuse. Evidemment, il a été sévère comme beaucoup d’hommes de sa génération. Mais, ce que je garde de lui, malgré tout, c’est la dignité qu’il nous a transmis et sa grande modernité.

Qu’est-il devenu après l’indépendance de l’Algérie ?
La guerre et l’Indépendance ont correspondu avec la paternité. En devenant père de famille, je pense qu’il a voulu retomber dans une sorte d’anonymat de l’Histoire. Il a connu des bouleversements personnels qui l’ont poussé à se concentrer sur sa famille et ses enfants. D’ailleurs, cette superposition de l’Histoire sur son histoire personnelle rend son parcours complexe tout comme son rapport à l’Algérie. Il n’y est vraiment retourné qu’en 1978, après presque 30 ans d’absence.

La guerre d’Algérie est encore un sujet tabou en France. Pourquoi ?
Je ne pense pas que ce soit un sujet tabou. La preuve, le doyen des députés José Gonzalez (Rassemblement national) a ouvert la législature avec un discours teinté de «nostalgérie». En marge de ses déclarations, il a tenu des propos négationnistes concernant les crimes de l’OAS… Je pense que la guerre d’Algérie est un écran de fumée pour masquer ce que la France fut en Algérie. Il n’y a pas de tabou mais une volonté d’écrire un récit déresponsabilisant pour la République française. La volonté de mettre sur le même plan la violence des deux parties, FLN historique et France, est un non-sens. Le FLN était une organisation considérée comme «terroriste» alors que la France était un Etat constitué, fondé sur un régime politique moderne, des idéaux, une armée… Et en tant qu’Etat, elle a pratiqué des actes contraires à ses valeurs et son Histoire. A commencer par la conquête violente, les enfumades, la déstructuration totale d’une société, la mise en place d’un régime raciste et discriminatoire (le code l’indigénat), la torture… On voit bien pourquoi elle peine, aujourd’hui, à assumer cette phase sombre de son histoire. Et pourtant, des hommes comme mon père ont aimé cette France, celle des idéaux, des valeurs. D’ailleurs, cette génération ne nous a pas éduqués dans la haine de la France. Ils ont combattu la France coloniale. Pas l’Etat français.

Comment trouver le chemin de la réconciliation entre la France et l’Algérie ?
La question des excuses de la France à l’Algérie a souvent été évoquée. Elle ouvrirait la voie à une reconnaissance officielle et donc à des réparations. Or, je pense que c’est un épouvantail. Les Algériens, selon moi, avancent et la marche du Hirak l’a montré. Ils ont les yeux tournés vers l’avenir. Aussi incertain soit-il. Et puis, je pense que le verdict de l’Histoire livre de plus en plus son verdict implacable. La connaissance historique croissante de cette période permet de montrer la part sombre de la République française. Selon moi, les seules excuses à présenter sont celles de la République vis-à-vis d’elle-même. Les Algériens savent ce qu’elle fut et le travail des historiens est essentiel pour redonner aux faits leur place dans cette histoire souvent tronquée.

Le Hirak et ses aspirations démocratiques pourrait-il contribuer à faire évoluer la convergence des mémoires entre les deux rives ?
Pour ma part, le Hirak et ses aspirations démocratiques est un mouvement algérien mais qui a mis mal à l’aise les responsables politiques français. D’ailleurs, E. Macron a soutenu le mouvement du bout des lèvres. Tout ce qui tire l’Algérie vers une émancipation démocratique, libre de ses alliances, n’est pas forcément vu d’un bon œil par Paris. Je ne vais pas faire de géopolitique mais le rôle et le poids de l’Algérie est complexe. On voit bien que les Algériens-très matures politiquement-veulent être les seuls maîtres de leur navire. Autant au niveau politique qu’historique. Là, je pense qu’ils sont en paix avec la question de la mémoire, qui sont les récits de familles quelles qu’elles soient. La réconciliation des mémoires est devenue un slogan politique brandi par Emmanuel Macron pour masquer l’incapacité pour l’Etat français ce qu’il fut en Algérie et dans d’autres colonies. Or, plus le Président français fait bouger les lignes, plus on voit l’ampleur des résistances en haut lieu… C’est le paradoxe français.