Avocate et militante pour les droits de la femme, Nadia Aït Zaï évoque dans cet entretien la lutte de la femme algérienne pour de nouveaux acquis. Egalement présidente de la Fondation pour l’égalité – CIDDEF, elle établit un constat sans complaisance, pointant plutôt un surplace en matière d’avancées dans la lutte pour les droits des femmes. Elle fait même part de sa peur de voir s’opérer une remise en cause des acquis arrachés après des décennies de lutte.

Reporters : Vous êtes à la fois juriste et grande observatrice de la condition féminine en Algérie. Si on vous demande une appréciation générale rapide en ce qui concerne les acquis, les avancées et les régressions en ce qui concerne les droits des femmes, que diriez-vous ?
Nadia Aït-Zaï : Je dirais que nous faisons du surplace avec une peur de perdre des droits et des acquis déjà arrachés. Nous constatons peu de présence de femmes dans les postes politiques et de décisions. La volonté politique affichée ces dernières années a disparu pour laisser place à une indifférence totale des questions féminines. Aucun discours politique ne nous a été adressé comme aucune réaction officielle n’a été prise quant aux violences abjectes que subissent les femmes depuis quelques mois. Quel sera le sort de la loi de 2012 sur le quota si le projet de loi électorale consacre la parité exigée sur les listes des candidats ? Rien ne nous assure au final de la parité des élus. Ce serait une catastrophe pour nous alors que la loi de 2012 est venue corriger cette anomalie du peu de présence de femmes dans les instances élues.
La Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (Cedaw), adoptée le 18 décembre 1979 par l’Assemblée générale des Nations unies), a mis en place des mesures temporaires pour atteindre l’égalité et la parité, mesures temporaires qui disparaîtraient avec le temps. L’Etat en la ratifiant est dans l’obligation de s’y conformer. Aucune réponse officielle ne nous a été donnée sur ce point à la suite de notre interpellation.

Depuis le début de l’année, le débat sur les violences faites aux femmes revient à la faveur de nombreux cas dont certains dramatiques et qualifiés de féminicides. Quelle observation avez-vous au sujet de ce phénomène ? Pensez- vous que la loi votée il y a quelques années pour sanctionner les auteurs de violences contre les femmes est suffisante aujourd’hui ?
Ce phénomène est devenu plus visible car les journaux en parlent et décrivent les méthodes abjectes utilisées par les auteurs. C’est ce qui nous affole car nous avons l’impression qu’il y a un acharnement sur les femmes vu l’atrocité et la description de l’acte. Dans ces cas, la loi doit être appliquée dans toute sa rigueur, ce sont des meurtres perpétrés par les époux ou ex-époux… amis. Ce genre de meurtre doit être condamné à perpétuité sans remise de peine. La loi de 2015 criminalisant ce genre d’acte le prévoit dans son article 226 bis AL 4. «De la réclusion à perpétuité, si les coups portés ou les blessures faites volontairement ont occasionné la mort», il faut l’appliquer. Nous devons avoir des juges sensibles à ces questions, ils doivent être formés sur les violences faites aux femmes, il faut qu’ils soient plus attentifs à la victime et à ce qui lui est arrivé. Il ne s’agit pas de dire que nous défendons l’ordre public, il s’agit d’avoir un regard sur les souffrances de la victime et de sa famille. Je préconise la création d’un tribunal ou d’une section spécialisée dans les violences faites aux femmes.

Qu’en est-il du droit des femmes à disposer d’elles-mêmes dans une société où les résistantes restent très fortes ?
Cette question fait peur aux familles et à l’ensemble de la société. C’est le nœud gordien de la liberté des femmes. Il faut juste que l’on comprenne que la femme est un individu et non un objet appartenant au père, au frère ou à l’époux. Elle a des droits fondamentaux qui lui sont reconnus, elle est une citoyenne capable de décider de son sort et de tout ce qui la concerne. Je donne l’exemple de la difficulté d’accéder aux moyens contraceptifs et d’avoir la pilule du lendemain. Le livret de famille est souvent demandé, on nous rétorque que les pharmacies en vendent et que c’est remboursé à 100%. Oui, mais il faut avoir de l’argent et ne pas avoir affaire à des agents de la Sécurité sociale qui vont dire «ah ! mais vous n’êtes pas mariée, on ne peut pas vous rembourser». Cela est déjà arrivé à une jeune fille qui a pris la pilule comme un traitement décidé par son médecin. Les mentalités doivent changer. La politique de sensibilisation qui a été entreprise par le ministère de la Santé doit reprendre. Il faut alimenter les centres du planning familial en contraceptifs parce qu’il en manque. Il faut réfléchir de nouveau à l’avortement pour éviter les pratiques clandestines qui mènent à la mort ou en prison.