Face aux propos haineux et moralisateurs qui ont suivi l’assassinat horrible de la jeune Chaima, où un grand nombre de personnes ont osé dire que c’était de sa faute si elle a été torturée, violée et brûlée, Nadia Aït Zaï, avocate et militante des droits de la femme, affirme que «Chaima est une victime de féminicide. Je la considère en tant que femme et je ne la prends pas en tant que personne que les gens condamnent à travers les réseaux sociaux car elle ne correspond pas à leur modèle de société. Cette réaction des gens est dangereuse et c’est cette haine qui banalise la violence envers les femmes».
S’exprimant, hier, dans l’émission, «l’Invité de la Rédaction de la Chaîne III de la Radio algérienne, l’avocate souligne également que «la société crée ses propres règles et ignore les lois de la République». Enchaînant sur l’importance de l’implication des pouvoirs publics et des hautes autorités de l’Etat pour que «les lois de la République s’imposent, pour contrecarrer les lois que chaque commune, quartier ou village va créer pour protéger leur vision de la morale et de la tradition».
Face à ceux qui ont justifié le crime de Chaima invoquant, notamment sa façon de s’habiller, Maître Nadia Aït Zaï confie : «Quand j’ai vu Chaima avec son teeshirt et ses écouteurs, je me suis dits que c’est une fille de son âge et de son époque.» L’avocate soutient ainsi la liberté de chacun de s’habiller comme il l’entend dans la République algérienne, que ce soit avec voile et hidjab ou en jean et tee-shirt.
Elle s’insurge qu’«aujourd’hui, nous sommes dans le rejet de tout ce qui ne représente pas le modèle moralisateur de société que l’on a essayé de nous imposer dans les années 1990. Ce sont les conséquences de ce modèle qui, aujourd’hui, nous mène vers cette violence que nous n’arrivons pas à contrôler». Dès lors, l’avocate militante insiste sur le fait que «nous sommes dans une République qui nous demande d’être des citoyens avec des devoirs et des droits. De ce fait, nous devons nous comporter comme des citoyens mais l’Etat nous doit le droit à une protection».
Face à la banalisation de la violence à l’égard des femmes, la militante des droits des femmes souligne qu’«il faut agir et agir vite et fort», d’autant plus que le droit à cette protection existe dans la législation algérienne.
Elle affirme aussi que face à la campagne de dénigrement menée contre Chaima, «le droit de Chaima, qui a été assassinée, est au moins la reconnaissance qu’elle a été victime d’un acte ignoble, commis par quelqu’un d’ignoble et qu’elle a été tuée parce qu’elle était une femme».
Durcir les lois criminalisant la violence envers les femmes
Dans ce contexte où la banalisation des atrocités envers les femmes prend de l’ampleur, Nadia Aït Zaï estime que cette violence est en train de s’exprimer de façon «ostentatoire et cruelle», en rappelant que quarante femmes ont été assassinées depuis le 1er janvier 2020.
Elle souligne à ce sujet que leur assassinat avec «une telle atrocité démontre une frustration de ceux qui commettent ces actes. Cela démontre aussi une perte de contrôle sur soi et sur la femme», estimant que cela prouve que «ce ne sont pas des meurtres ordinaires, ce sont des féminicides. On tue une femme parce que c’est une femme, parce qu’elle ne répond pas aux exigences qu’on lui a demandé et cela devient de plus en plus dangereux».
Fort de ce constat, l’avocate estime que la solution serait dans le renforcement des lois de protection des femmes et de leur durcissement pour qu’elles soient maximales. «Condamner jusqu’à la perpétuité et sans grâce. Entre quatre murs, il comprendra sa douleur et servira d’exemple aux autres.»
Elle ajoute que les médias doivent aussi jouer leur rôle en vulgarisant, au maximum, les peines pour dissuader toute tentative de commettre ce genre d’actes horribles.
Concernant le débat relancé sur la peine de mort, l’intervenante estime que c’est «un faux débat. L’Algérie à un moratoire depuis 1993 et elle y tient. Moi je trouve que c’est très bien que notre pays se conforme aux conventions internationales». Par ailleurs, à propos de l’article 40 de la nouvelle Constitution, qui garantit la protection de la femme contre les violences, l’intervenante salue l’engagement de l’Etat à ouvrir des centres d’accueil aux victimes, qui ont droit à une assistance judiciaire gratuite. Elle précise toutefois que «ce que nous demandons, c’est que cette assistance soit automatique et que la victime n’aura pas besoin d’aller déposer un dossier pour étudier son affaire».
Maître Nadia Aït Zaï insiste sur l’importance d’ajouter un mécanisme qui permettrait la consolidation de la protection des femmes, dont notamment l’instauration d’un signalement automatique qui permettra de suivre ces femmes et de les accompagner ainsi que de poursuivre les auteurs des actes de violence.
L’avocate met également en relief l’importance de la mise en place d’un dispositif de surveillance des agresseurs, soulignant que «si ce délinquant, qui a tué Chaima, avait été mis sous surveillance après sa première agression, ce crime aurait pu être évité». Elle propose à ce sujet que ces délinquants doivent faire l’objet d’un fichier, créé au niveau de la police, afin d’éviter la récidive, notamment, en utilisant le bracelet électronique qui est important pour suivre leurs traces et déplacements. Elle appelle aussi, face à l’ampleur que prend ce phénomène en Algérie, à créer des brigades de police spécialisées dans la lutte contre les crimes sexuels et les violences envers les femmes et les enfants.