Directeur de l’Institut supérieur des technologies avancées et management (Istam) et membre de l’Association nationale des établissements de formation agréés (Anefa), Nadhir Laggoune revient dans cet entretien sur le cri de détresse lancé par les gérants de ces établissements, à l’arrêt depuis le 12 mars à cause de la pandémie.

Reporters : Dans un cri d’alerte, vous faites état d’une situation catastrophique dans laquelle se retrouvent les établissements de formation agréés, dont l’activité a été suspendue depuis le 12  mars à cause de la pandémie. Comment en est-on arrivé à cette situation ?
Nadhir Laggoune : Suite à l’apparition de la pandémie Covid-19, et dans le cadre des mesures de protection des citoyens décidées par le gouvernement, nous avons reçu une instruction de la tutelle nous demandant de suspendre toutes les actions de formation en cours qu’elles soient organisées dans nos établissements ou chez nos clients. Nos 750 établissements ont supporté cette décision et arrêté toutes les activités en conséquence. Mais après six mois de fermeture, sans aucune possibilité de facturation d’action de formation, sans possibilité d’assurer des formations à distance, sans aucune aide de l’Etat et avec l’obligation de maintien de l’activité administrative, nous sommes dans une situation financière intenable. Beaucoup d’établissements de formation professionnelle privés sont au bord ou déjà en faillite. Beaucoup d’entreprises clientes auraient pu profiter de cette crise sanitaire pour procéder à la mise à niveau des connaissances de leurs employés. Malgré plusieurs demandes insistantes adressées à la tutelle, nous n’avons pas pu avoir l’autorisation d’assurer des formations à distance, alors que c’est devenu la règle partout dans le monde. Savez-vous que certains pays, comme le Canada, ont mis en place des dispositifs spécifiques permettant la prise en charge de 100% de la formation à distance durant la période de confinement ! Chez nous, non seulement ce n’est pas le cas, mais ça nous est interdit !

Le report de la reprise dans les établissements de formation agréés, initialement prévue pour le 30 août (hier ndlr), a suscité de vives critiques de la part de l’Anefa. Vous qualifiez la mesure d’inappropriée, pourquoi ?
Nous ne comprenons pas pourquoi nos établissements, qui sont agréés, qui traitent de petits groupes de cadres (maximum 12), qui disposent de locaux appropriés et qui s’engagent à respecter toutes les mesures sanitaires préconisées par les autorités, représentent un risque particulier face à cette maladie. Nous ne comprenons pas pourquoi cette interdiction persiste à notre encontre, alors que l’activité a repris dans des lieux qui rassemblent un plus grand nombre de personnes depuis plusieurs jours (commerces, restaurants, plages, mosquées, etc.). Par ailleurs, nos entreprises clientes continuent à fonctionner et à organiser des réunions internes. Ces dernières n’ont aucun problème à accueillir des formations dans leurs locaux, sous leur responsabilité et dans les mêmes conditions que leur fonctionnement quotidien.
Enfin, je rappelle que nous n’avons toujours pas reçu l’autorisation de prodiguer des formations à distance, alors que nous avons fourni à l’autorité de tutelle un modèle de cahier des charges à respecter. Une telle évolution est non seulement nécessaire durant cette pandémie, mais constitue une évolution naturelle dans l’exercice de notre métier de formation professionnelle.

Avez-vous reçu des explications de la tutelle quant aux facteurs pour lesquels il a été décidé de reporter la reprise ?
Nous avons reçu une instruction du Secrétaire général du ministère de la Formation professionnelle nous indiquant que la rentrée est reportée à une date ultérieure. La seule explication fournie étant les risques de propagation de la Covid-19. Comme je l’ai dit plus haut, nous soutenons toutes les actions gouvernementales entreprises dans la lutte contre la pandémie, mais nous nous permettons de signaler respectueusement certaines incohérences qui nous sont fortement préjudiciables. Une période d’inactivité de plus de six mois, sans aucune aide de l’Etat ni possibilité d’assouplissement du fonctionnement, est tout simplement mortelle pour des centaines d’entreprises de formation professionnelle qui existent depuis de nombreuses années et qui font vivre plusieurs dizaines de milliers de familles.

Pouvez-vous quantifier les pertes engendrées par cet arrêt ?
La plupart de nos établissements ont perdu à ce jour entre 65% et 80% de leur chiffre d’affaires par rapport à l’année 2019 qui n’était déjà pas une très bonne année avec tous les troubles que vous connaissez. Face à l’obligation d’assurer un revenu à nos salariés, payer les loyers, les autres charges fixes sans aucune activité à mettre en face, vous pouvez aisément imaginer le résultat catastrophique au niveau financier. A cela, il faut ajouter les difficultés de recouvrement que nous rencontrons durant cette période de confinement et d’activité économique nationale réduite. Nous attendons avec impatience de voir concrétisées les promesses gouvernementales d’aides ou d’indemnisation. A ce jour, nous n’avons rien reçu de concret à ce sujet.
La conséquence de cette année blanche catastrophique qui nous est imposée n’est pas seulement financière pour nos établissements, elle touche également nos 500 000 apprenants qui ne pourront pas bénéficier des formations prévues durant cette année ce qui compromet leur avenir et parfois leur emploi. n