Directeur de l’Institut supérieur des technologies avancées et management (Istam) et membre de l’Association nationale des établissements de formation agréés (Anefa), Nadhir Laggoune revient, dans cet entretien, sur la situation de ces établissements contraints de ne pas signer la rentrée à cause de la recrudescence des contaminations. Il pointe une «discrimination» vis-à-vis de ces établissements en évoquant que de nombreuses institutions dépendant d’autres ministères (Finances, Santé…) ou Chambres de commerce assurent des formations aux entreprises et aux particuliers le plus normalement du monde.

Reporters : La rentrée de la formation professionnelle a été reportée compte tenu de la recrudescence des cas de contaminations à la Covid-19. Comment avez-vous accueilli cette mesure du gouvernement ?
Nadhir Laggoune : L’ensemble des dirigeants et personnels des établissements de formation professionnelle se sentent citoyens et comprennent les décisions du gouvernement qui se préoccupe de la santé des citoyens. Ce qui nous paraît moins normal, c’est que certains autres foyers avérés de contamination continuent leurs activités, alors que nos établissements entrent dans leur neuvième mois de fermeture sans aucune aide de l’Etat. Dans ces conditions, beaucoup se sentent gravement menacés dans leur propre existence et leur dignité.

N’y avait-il pas de place pour un scénario d’une rentrée des classes dans les établissements de formation agréés qui serait accompagné par des mesures sanitaires strictes ?
Les gens confondent la rentrée en formation professionnelle des apprentis et l’assimilent à des mouvements de foule au même titre qu’une rentrée universitaire. Ce n’est pas le cas ! Le plus souvent, il s’agit d’un nombre très limité d’apprentis dans des établissements disposant d’un espace important et suffisant. Traiter la population des étudiants universitaires et les apprentis de la même manière traduit à notre sens une méconnaissance des proportions relatives de ces deux populations.
D’autre part, les établissements de formation professionnelle ont une autre activité de formations dites «qualifiantes» à destination des entreprises. Ces formations qualifiantes sont assurées sur le site même des entreprises qui ont repris leurs activités et ont besoin de maintenir la qualification de leur personnel. La taille des groupes concernés par ces sessions de courte durée (1 à 5 jours) oscille entre 8 et 15 personnes maximum. Dans ces conditions, il est très facile de maintenir les règles de distanciation sociale et d’appliquer les mesures sanitaires de manière stricte. Nous considérons que les formations qualifiantes en direction des entreprises ne sont pas touchées par le dernier arrêté du ministère de la Formation professionnelle et peuvent se poursuivre.

Les établissements de formation ne comptent-ils pas «discuter» avec la tutelle d’une possible rentrée bâtie sur un engagement pour un risque zéro contamination ?
En effet, depuis le début de la crise de la Covid-19, nous avons essayé d’instituer un dialogue avec la tutelle à travers l’Anefa ou d’autres collectifs d’établissements qui se sont constitués. Nos messages et revendications arrivent à bon port, mais nous n’avons pas l’impression que nous soyons écoutés. A ce jour, nous attendons toujours la reprise de nos activités, de connaître quel dispositif d’aide serait mis en place pour nous aider à supporter cette «année blanche» et l’autorisation d’assurer des formations à distance. Par ailleurs, nous avons également attiré l’attention de la tutelle qu’il existait actuellement un problème de discrimination envers les établissements agréés par le ministère de Formation et de l’Enseignement professionnels qui sont obligés de rester fermés alors que sur le marché, de nombreuses institutions dépendant d’autres ministères (Finances, Santé, etc.) ou Chambres de commerces assurent des formations aux entreprises et aux particuliers le plus normalement du monde. Pourquoi devons-nous rester à l’arrêt, à ne pas utiliser les technologies de l’Internet et laisser ce vide occupé par d’autres opérateurs nationaux et internationaux qui se sont engouffrés sur nos marchés ?

N’appréhendez-vous pas un autre report qui serait fatal pour la survie de ces établissements déjà impactés économiquement ?
Les établissements de formation ont perdu cette année entre 70% et 90% de leur chiffre d’affaires, alors qu’ils doivent maintenir leurs structures opérationnelles. Les impôts et les charges parafiscales ajoutées aux charges fixes telles que les salaires et les loyers ont complètement asséché la trésorerie de nos entreprises. N’ayant reçu aucune aide financière de l’Etat, certains établissements ont déjà fermé leurs portes définitivement. D’autres sont à l’agonie et menacent de mettre la clé sous le paillasson. Chaque jour de report est un jour de fermeture qui nous rapproche un peu plus d’une issue fatale. Je rappelle qu’il s’agit de plus de 700 établissements répartis sur tout le territoire national qui font travailler plus de 20 000 personnes directement (administration et enseignants) et autant indirectement (formateurs et consultants) et couvrent toutes les spécialités dont l’économie a besoin. La faillite de ces établissements constitue une perte considérable de compétences en ingénierie de la formation qu’il ne sera pas facile de remplacer. Non seulement ces compétences perdues feront défaut et retarderont le développement du pays mais leur absence favorisera le développement de la formation informelle comme nous le voyons aujourd’hui au travers de l’internet ou dans des hôtels hors de tout contrôle.