Par Bouzid Chalabi
Réuni le 13 mars dernier en Conseil des ministres, le gouvernement a été instruit par le chef de l’Etat d’interdire l’exportation des produits agro-alimentaires dont les matières premières subventionnés entrent dans leur composition. Il va de soi que cette décision a pour but essentiel de réguler un marché de produits de large consommation en proie, ces derniers jours, à de sérieuses perturbations, à l’image du lait pasteurisé en sachet et tout récemment la semoule. Pour le président de l’Association algérienne pour la protection et l’orientation du consommateur et de son environnement (Apoce) Mustapha Zebdi, cette interdiction «était rendue nécessaire suite à la perturbation que connaît le marché de certaines denrées alimentaires de large consommation». Ce dernier, approché hier par Reporters, explique en outre : «On ne peut que s’étonner devant le fait que certains produits se font rares alors qu’en parallèle, ils sont exportés». Comme il reste convaincu que des quantités importantes de produits alimentaires, dont la matière première est subventionné par l’Etat, sont destinées à l’exportation par des voies illégales, à l’image de la découverte tout dernièrement, par les services de sécurité, de trois camionnettes bourrées de produits alimentaires à bord d’un carferry à destination de la ville de Marseille. Une sérieuse prise, certes, mais combien de tonnages ont pu échapper aux contrôles.
Ce qui démontre que des personnes sans scrupules, en procédant à l’achat de grosses denrées pour l’acheminer ailleurs, «sont en partie responsables de certaines tensions sur tel ou tel produit». Mustapha Zebdi estime en outre que «face à la dérégulation du marché de la consommation, la priorité du gouvernement doit être de satisfaire les besoins des consommateurs et ce n’est qu’une fois atteinte et devenue pérenne, qu’il peut être envisagé d’exporter et non pas avant comme c’était le cas jusqu’à ce que le premier responsable du pays se décide d’intervenir et de qualifier «l’exportation de produits importés par le pays à coups de devises fortes comme étant un acte de sabotage pour l’économie nationale».
Toujours à propos de cette même décision du président de la République, le patron de l’Apoce considère que c’est là «un sérieux moyen pour mettre fin à des pratiques qui vont en contre sens de toute logique économique». Précisant dans ce sens que «des opérateurs importent des produits en vrac et les conditionnent pour les exporter. N’est-ce pas là une aberration à laquelle il est temps de mettre fin».
Notons enfin que certains opérateurs exportateurs, que nous avons pu joindre, n’ont pas caché leur satisfaction, car pour eux «c’est une véritable décantation qui va s’opérer dans le sens où il ne sera plus possible de qualifier d’exportateur quelqu’un dont le produit final ne dépasse pas un taux d’intégration de 10%». «Finis donc les faux exportateurs», lâchent enfin à l’unanimité nos locuteurs.
Il y a lieu de rappeler que le chef de l’Etat avait instruit le gouvernement à l’issue d’un Conseil des ministres, qui s’est tenu en mars 2020, d’interdire l’exportation de pâtes alimentaires et semoules fabriquées sur la base de céréales
subventionnées. Les patrons des minoteries concernées par cette mesure ont vite trouvé l’alternative en produisant, à partir de céréales importées sur fonds propres, c’est-à-dire non pas par la voie de l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC).

Les deux premiers produits sont les produits agroalimentaires les plus exportés. Les revenus tirés de ces ventes pourraient représenter entre 100 et 200 millions de dollars.
Il peut s’agir aussi de juguler un détournement des subventions, des soupçons pèsent sur certains opérateurs locaux qui, selon des rumeurs persistantes, assurent que certains producteurs font passer le produit fini importé pour de la matière première ou pour intrant, c’est à dire qu’il ne subit aucune transformation et donc qu’il n’y a aucune plus-value.
Tout cela pose sérieusement la question de l’intégration de l’industrie agroalimentaire trop dépendante de l’huile brute importée, du sucre roux et du blé. Des projets industriels sont nés pour fournir la matière première pour le raffinage de l’huile, à savoir la transformation des tourteaux. Mais ces projets n’ont pas vu le jour pour diverses raisons. L’usine de Kouninef devenue propriété de l’Etat n’est pas encore achevée.
La culture du colza, de la betterave est à encourager. Tout comme les fermes laitières. Mais les productions restent modestes par rapport aux besoins domestiques. Il s’agit, afin d’assurer la sécurité alimentaire des Algériens en période de crise, d’intensifier les investissements agricoles dans ce sens ainsi que les installations agroalimentaires qui transforment les matières agricoles de base et permettent d’accroître l’intégration de notre industrie agroalimentaire.
Ce souci semble faire partie des préoccupations des autorités. Ainsi, au cours du Conseil des ministres, le président de la République a ordonné le maintien de l’interdiction de l’importation des viandes congelées pour encourager la consommation des viandes locales. Mais là se pose un véritable problème d’offre, dont les «victimes» sont les ménages qui voient d’année en année se poursuivre l’augmentation du prix de la viande à tel point qu’aujourd’hui cette protéine n’est pas à la portée de la majorité des ménages. De gros investissements doivent donc être déployés pour inverser la tendance dans cette filière. Dans ce sillage, le chef de l’Etat a exigé du gouvernement d’encourager les agriculteurs qui approvisionnent les stocks stratégiques de l’Etat en blé dur et tendre et en légumineuses. En somme, la bataille de l’offre pour ces produits de large consommation : blé, lait, viande rouge est loin d’être gagnée. A cela s’ajoute de gros problèmes de régulation de l’offre agricole qui fait que le gouvernement compte importer de la pomme de terre pour baisser les prix. Une solution conjoncturelle qui ne règle pas, loin s’en faut, ce problème.