Dans cet entretien, l’expert aborde l’état actuel de l’économie nationale marquée
par une « croissance molle », dont la correction passe par des réformes structurelles. L’économiste expose par ailleurs les véritables raisons des anomalies qui sont apparues pour gêner la quotidienneté des Algériens, notamment à cause du manque de liquidité aux guichets. Avec un regard analytique, il décrypte l’approche du gouvernement en matière de gestion des collectivités locales, de relance économique et d’égalité entre les territoires. Son constat est que l’attelage économique, qui a fait preuve de résilience, est en bout de course et nécessite une réforme en profondeur.

Reporters : Quel diagnostic pouvez-vous faire sur l’état actuel de l’économie nationale ?
Mustapha Mekidèche : Les indicateurs économiques fournis récemment par l’ONS pour les années 2018 et 2019 nous confirment les tendances lourdes que nous connaissons déjà. Une croissance molle, y compris d’ailleurs dans les périodes fastes, un secteur des hydrocarbures en recul continu, des exportations hors hydrocarbures négligeables avec moins de 2 milliards de dollars. J’ajouterai que cette faible croissance de 0,8% pour 2019 a été tirée par les secteurs de l’agriculture et du BTPH. Pour le premier semestre 2020, dans des circonstances inédites, la croissance négative de 7,2% n’a pas été encore confirmée, mais sera probablement de cet ordre. Dernier point, si la croissance de l’agriculture pourra être maintenue ou même améliorée pour 2020 et 2021, celle du BTPH sera sûrement plus faible du fait de la restriction de la commande publique, sauf à aller conquérir des parts de marché dans le reste du monde.
Pour résumer, ces chiffres témoignent d’une résilience de l’économie, mais qui arrive en fin de cycle historique, sans capacité suffisante pour pouvoir financer un régime de croissance mou et obsolète qu’il faudra changer par des réformes structurelles et audacieuses.

Comment expliquer de manière rationnelle les problèmes de liquidités, d’approvisionnement en eau et le faible débit internet accrus au cours de l’été 2020 ?
Les trois problèmes que vous évoquez ne doivent pas leur origine, de mon point de vue, à des causes lointaines ou structurelles. Ces derniers, à fort impact économique, social et politique, renvoient à plusieurs causes différentes dans leur genèse, mais qui ont été aggravés tous les trois par un management non performant et même médiocre. Pour ce qui est des manques de liquidités au niveau des guichets de Poste, cela a été précipité par le gonflement non anticipé de la demande fiduciaire sous l’effet de « bank run » que produit classiquement toute pandémie auquel s’est ajoutée celle des filets sociaux ad hoc de protection des revenus mis en place dans l’urgence par les pouvoirs publics. Du côté de l’offre, le management postal n’a pas établi les coordinations suffisantes avec le système bancaire pour répondre à ce pic de demande de liquidités. Le phénomène boule de neige a fait le reste, sans exclure évidemment l’utilisation potentielle de cette insuffisance à des fins non vertueuses. Pour les pénuries d’eau, c’est clairement un faible management qui a été à l’origine. Le business model des unités de dessalement (2,2 millions m3/jour), largement bénéficiaire pour les exploitants, couvre la demande nationale et l’arrêt de certaines installations en été est inacceptable à un moment où la demande est en hausse. Pour le débit internet, c’est aussi une question de management technico-commercial non anticipé. C’est ce qui explique d’ailleurs le changement des équipes opérationnelles de ces trois secteurs. Je termine sur cette question en appelant à la vigilance car des tensions conjoncturelles de ce type renforcent toujours les capacités de nuisance de forces qui poursuivent d’autres agendas, notamment pour porter atteinte à la cohésion sociale.

La démarche de développement des zones d’ombre pour réduire les disparités entre les régions et communes du pays est-elle adéquate ?
Nonobstant la nécessité d’une prise en charge urgente des problèmes identifiés dans les zones d’ombre et rendus publics d’ailleurs, permettez-moi d’aborder cette question de façon holistique et non factuelle. La problématique spécifique des zones d’ombre renvoie aux objectifs plus généraux de réduction de la pauvreté notamment dans ses déclinaisons en matière d’accès égal aux services publics dans les territoires (énergie, santé, eau potable, transport, etc.). Des progrès ont été faits par le pays comme en témoigne notre classement récurrent en tête en Afrique pour l’indice de développement humain établi annuellement par le Pnud. Cela dit, j’observe qu’un outil de nature à prendre en charge de façon permanente cette problématique avait été mis en place par la loi, sans, me semble-t-il, une mise en œuvre régulière des instruments de régulation qui le soutiennent. Il s’agit du Schéma national d’aménagement du territoire (Snat), disposant de prolongements territoriaux, dans lequel il est fait obligation au secteur concerné de produire annuellement un rapport d’évaluation en matière de mise en œuvre de la réduction des disparités territoriales, notamment les zones d’ombre. C’est là que, in fine, aurait dû se trouver le monitoring des solutions pratiques, sans attendre que le Chef de l’Etat en personne procède à l’identification publique de ces zones d’ombre et en fasse lui-même le suivi. On peut d’ailleurs, à ce propos, s’interroger sur l’utilité de certains textes et institutions, si tout doit remonter au niveau le plus élevé de la hiérarchie pour trouver une solution. Aussi un nouveau regard doit être porté sur l’architecture et la décentralisation des missions d’aménagement du territoire entre les différentes structures de l’Etat et les assemblées territoriales, sur la base notamment du principe de subsidiarité.

Les détails des réformes économiques accompagnant le plan de relance du gouvernement ne sont pas encore affichés, ni d’ailleurs la finalisation du contenu global du plan de sauvegarde des entreprises ainsi que du plan de relance économique. Le grand retard accusé dans la finalisation de ces feuilles de route ne risque-t-il pas d’avoir des répercussions négatives sur l’emploi ?
Cette question sur les instruments institutionnels de pilotage de l’économie, dans le champ conjoncturel et celui de la prévision de long terme, que vous soulevez, renvoie à une exigence centrale, celle d’une institution formelle de planification disposant de l’ensemble des ressources pour ce faire (statistiques, banques de données numériques, etc.). Car il ne s’agit pas seulement d’élaborer un plan de relance qui n’est seulement que le premier moment du processus de croissance que l’on veut dérouler dans le temps long. Il convient d’assurer, pendant toute cette période, sa déclinaison cohérente dans les secteurs et les territoires tout en apportant les outils d’arbitrage et les ajustements nécessaires à l’épreuve des faits (conditions réelles de mise en œuvre et résultats d’étape obtenus). D’où la nécessité de remettre en place explicitement l’institution de planification que le Consensus de Washington avait emporté dans son passage en Algérie lors du Programme d’ajustement structurel (1994-1998). Il n’y a pas de complexe à avoir, les pays les plus libéraux réactivent ce type d’institutions, la régulation par les seules forces du marché ayant montré ses limites y compris chez eux. Sur le court terme, et pour répondre à la deuxième partie de votre question, celle de la sauvegarde des entreprises et donc celle des emplois, a été, à juste titre, découplée de la démarche du plan de relance de moyen et long termes. On peut rappeler que, dès le début de la pandémie le 15 mars 2020, le Comité des opérations de politique monétaire (COPM) de la Banque d’Algérie a décidé de réduire le taux directeur à 3,25% et d’abaisser le taux de réserve obligatoire de 10% à 8%. L’objectif était, in fine, de dégager dans l’urgence des ressources bancaires au profit des entreprises en difficulté de trésorerie par l’arrêt ou le ralentissement de leurs activités du fait de la Covid-19. D’autres mesures ont suivi pour soutenir notamment les branches et activités les plus affectées par les mesures de confinement (hôtellerie, transport, BTPH, petits métiers). C’est un chantier encore ouvert et des propositions ont été faites par les employeurs publics et privés dans une déclaration commune.

Pensez-vous que l’objectif d’exportation de 5 milliards de dollars hors hydrocarbures en 2021 soit réalisable ?
C’est un chiffre qui représente, en même temps, beaucoup et pas assez. Ce chiffre de 5 milliards de dollars représente beaucoup si l’on se réfère aux faibles performances à l’export enregistrées les années précédentes, puisque le plafond de verre de 2 milliards de dollars n’a jamais pu être dépassé. Cela aurait pu se faire à la faveur des investissements massifs dans la filière automobile et celle de l’électroménager, si la taille des projets était significative et les parts de production dédiées à l’export. C’est le contraire qui s’est passé : mise en place de pompes aspirantes de devises. Cela dit, c’est un objectif moyen au regard des exigences dans les années qui viennent, d’équilibre de notre balance des paiements ; cela, d’autant que le recours aux ressources des institutions multilatérales est exclu. Alors disons que nécessité fait loi. Cet objectif est un défi à relever par le pays. Les entreprises et les institutions devront se mobiliser pour ce faire, d’autant que les blocages à l’exportation ont été identifiés par les opérateurs.

Le nouveau modèle économique axé sur la PME, la micro-entreprise et les start-ups est-il pertinent ?
Dans les conditions actuelles de tensions budgétaires, de déficits de la balance des paiements, il est en effet plus aisé d’articuler le nouveau modèle économique sur la création massive de PME, micro-entreprises et de start-ups car leurs besoins financiers sont plus limités et donc ne posent pas un problème de financement majeur. Cela d’autant que les ressources humaines existent et que nous enregistrons beaucoup de retard dans les services, en général, et dans les industries digitales du contenu, en particulier. Cependant, comme je l’ai déjà dit ailleurs, cela sera insuffisant pour assurer une croissance diversifiée forte auto-entretenue pour deux raisons au moins. La première est que ce tissu de PME/PMI devra, pour assurer sa pérennité, être lui-même inséré dans un écosystème de donneurs d’ordre que sont les grands groupes industriels et financiers. La deuxième raison est que la demande intermédiaire et finale est couverte, à travers le monde, par une production manufacturière de masse qui est le fait de grands ensembles industriels. L’Algérie ne peut faire exception à cette situation d’autant que l’on observe déjà que les plans de relance dans le monde reviennent à des modèles économiques protectionnistes et encouragent la relocalisation des activités manufacturières.


Le financement des mesures de sauvegarde et du plan de relance repose, outre la rationalité dans les choix budgétaires, sur la mobilisation de l’argent de l’informel, la finance islamique, les emprunts obligataires et le partenariat public-privé. Le gouvernement exclut le recours à la planche à billets et l’endettement extérieur. Partagez-vous ces choix ?
La grande interrogation porte effectivement sur les capacités et conditions de financement de ce plan de relance, alors que nous nous trouvons sous la double contrainte des déficits budgétaire et de la balance des paiements. Le Président de la République a mis sur la table 10 milliards de dollars prélevés sur les réserves de change et 1 900 milliards de dinars comme disponibilités bancaires pour les investissements dans des projets rentables. Cela ne sera probablement pas suffisant pour couvrir toute la demande d’investissement de promoteurs de plus en plus nombreux. Mais en y ajoutant les apports variables non estimés du secteur privé local et de la diaspora ainsi que ceux des investisseurs étrangers, y compris par le «project financing», l’économie algérienne induira une dynamique de croissance qui pourra irriguer un système bancaire et monétaire asséché par la chute continue des revenus pétroliers et gaziers. Un dernier point sur les sources de financement : une partie des encaisses oisives du secteur informel devra également être mobilisée par des véhicules spécifiques, notamment ceux de la finance islamique.

Le développement des mines, de la pétrochimie, de l’économie numérique, de l’industrie de transformation et de l’agriculture sont les secteurs considérés comme prioritaires pour réduire notre dépendance aux revenus tirés des exportations du pétrole et du gaz, favoriser l’intégration de notre économie et parvenir à une croissance forte et durable. Ce choix de filières clés de notre développement économique est-il adéquat ?
Les secteurs et les filières que vous citez font partie des nouveaux moteurs de la croissance. On peut y ajouter les industries pharmaceutiques, les industries des engrais phosphatés et ammoniaqués, la filière des matériaux de construction, les industries textiles et les industries manufacturières de façon plus générale. Ce choix de filières ne pourra être considéré comme adéquat que si, d’une part, il contribue à la substitution aux importations et que, d’autre part, il produit un bilan devises net, significativement excédentaire. Ce n’était pas le cas du business model de la filière automobile et électroménager qui avait été initiée sous le régime précédent. Le choix de ces nouvelles filières devra, in fine, se faire sur des critères fiables de disponibilité des inputs, de compétitivité et d’existence de marchés extérieurs accessibles. De plus, les coûts de production devront être bien analysés au préalable pour être sûr de se maintenir dans la compétitivité internationale. A titre d’illustration, il faut s’assurer que les coûts incontournables d’extraction du phosphore, du minerai de fer de Gara Djebilet, n’augmente pas les coûts de production au point de remettre en cause la rentabilité du projet, vu les prix de vente de la concurrence internationale.