Contacté par Reporters, l’économiste Mustapha Mekidèche a souligné les particularités de ce nouveau choc pétrolier. «Ce qu’il faut observer c’est une chute brutale, et même très brutale, des prix du pétrole. On était déjà dans une situation où les prix du baril n’arrivaient pas à se stabiliser autour des 65 dollars. Et on se rend compte qu’il n’y a pas eu d’accord Opep-non Opep. On observe une guerre des prix entre l’Arabie Saoudite et la Russie pour prendre des parts de marché, en produisant beaucoup plus de pétrole. Cela pose un véritable problème pour les petits producteurs de pétrole, comme l’Algérie, qui ne peuvent pas apporter sur le marché des quantités supplémentaires de brut. Il y a aujourd’hui une urgence à parer à cette chute brutale des prix du pétrole. Cela rappelle le syndrome de 1986, la guerre des prix du pétrole entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, qui a conduit à une chute très brutale des prix du pétrole».
Face à ce choc pétrolier et ses répercussions fâcheuses prévisibles sur le pays, l’économiste préconise une série de remèdes. L’urgence des urgences, souligne-t-il, est que l’Algérie doit mobiliser son appareil politique et diplomatique pour rapidement convaincre l’Arabie Saoudite à adopter une position plus raisonnable, à savoir arrêter d’abord cette guerre des prix et reprendre la discussion avec la Russie sur une nouvelle baisse de production. Sinon les dégâts de ce choc pétrolier vont toucher également l’Arabie Saoudite et la Russie. Cela dit, sur le plan de nos équilibres extérieurs et de nos réserves de change, l’expert avertit : «Si cette situation de chute importante des prix du pétrole venait à perdurer, les 60 milliards de dollars de réserves de change que compte l’Algérie seraient absorbés en deux ans.» Mustapha Mekidèche ajoute que l’aspect le plus inquiétant sur nos équilibres macro-économiques, c’est notre dette interne qui est estimée à la moitié de notre Produit intérieur brut (PIB). L’économiste a laissé entendre qu’elle risque de s’aggraver avec cette chute brutale des prix du pétrole.
Concernant les autres solutions à court à terme, Mustapha Mekidèche suggère qu’à l’occasion de la loi de finances complémentaire 2020, il convient d’aller vers un budget de rigueur, voire d’austérité, pour éviter des dérapages en termes d’inflation et de (problème) de financement de produits de base qui sont importés. Il va falloir ne plus différer à chaque fois les réformes structurelles en matière de transferts sociaux, a-t-il ajouté. C’est-à-dire réviser la politique de soutien des prix, cibler davantage les groupes de population à faibles revenus et éviter ainsi les gaspillages des produits subventionnés, produits alimentaires et énergétiques. L’économiste préconise également de revisiter les niches fiscales accordées par l’Etat (avantages fiscaux), réduire les dotations et les soumettre à des conditionnalités. Il convient ensuite de ressortir le dossier des encaissés oisifs (informel), trouver des formules inédites, innovantes, pour capter ces fonds drainés par l’informel afin de sécuriser le système bancaire. Autre action préconisée, faire attention au financement non conventionnel (planche à billets) qui a franchi le cap dangereux d’une dette interne, qui s’approche de la moitié du PIB ! L’économiste ajoute qu’avant cette situation de chute des prix du pétrole, la loi de finances 2020 a prévu des dotations qui ne sont pas financées. Il va falloir réexaminer les dotations budgétaires, s’assurer qu’elles sont bien financées et celles pour lesquelles elles ne sont pas financées, il convient de procéder à des arbitrages. Il convient également d’évaluer de manière précise les engagements sociaux dans le programme du gouvernement Djerad. Maintenant, la question qui se pose, ce n’est pas d’aller ou ne pas aller à l’endettement extérieur, mais de s’organiser, se préparer pour aller contracter des crédits extérieurs dans les meilleures conditions et à des conditions favorables. Il suggère enfin de s’ouvrir aux IDE y compris dans des projets particulièrement dans la filière automobile, dans la pétrochimie mais dont la production sera exportable. On peut en outre reconsidérer le rôle du Fonds national d’investissement pour acquérir des actifs industriels à l’étranger sur des segments d’activités où nous avons besoin de savoir-faire technologique et industriel. Cela parce que la conjoncture y est favorable, baisse importante de la valeur des actions de plusieurs sociétés dans les principales Bourses mondiales. Le spécialiste préconise, autrement dit, la mise en place d’un fonds souverain pour acquérir des actifs industriels en Europe ou aux Etats-Unis.

L’expert Ali Harbi : les réformes structurelles, une urgence
Ali Harbi, expert en développement économique, lui, insiste davantage sur la relance de la mise en oeuvre des réformes structurelles.
«Il convient de signaler qu’on a déjà eu une crise au cours des vingt dernières années, en 2008, en 2014, et bien avant en 1986, qui montre à chaque fois la fragilité de notre économie par rapport à la volatilité ou l’instabilité du marché pétrolier. A chaque fois, on commence à peine l’application des réformes structurelles pour sortir notre économie de la dépendance pétrolière et chaque fois, on l’a différé une fois que le prix du pétrole est remonté. On est train de tourner en rond».
S’il préconise ce remède, l’expert reconnaît que ces transformations structurelles prendront du temps pour qu’on puisse cueillir leurs fruits. A court terme, il suggère des remèdes qu’il appelle mesures de conservation. «Pour éviter des déséquilibres à la fois de la balance commerciale et de la balance des paiements, il faut, selon lui, fonder la loi de finances complémentaire 2020 sur une projection de prix du pétrole plus réaliste -, la loi de finances 2020 ayant tablé sur un prix du baril à 50 dollars – synonyme de réduction des dépenses publiques. Il s’agit en somme d’une trajectoire budgétaire qui assure l’équilibre budgétaire, ce qui veut dire une réduction des investissements publics et une réduction du coût de fonctionnement de l’appareil de l’Etat. Ces mesures ne suffiront pas, a-t-il signalé. Car en deux ans, on aura cassé l’industrie, on aura fermé de nombreuses entreprises si on ferme l’importation (réduction drastique des importations). Ces mesures ne suffiront pas, nuancera-t-il, si ces mesures immédiates ne sont pas accompagnées des éléments de transformation structurelle. Cela consiste à lever des tabous. Le premier est celui de l’endettement extérieur. Il s’agit d’ouvrir les portes de l’endettement extérieur uniquement pour financer les projets d’investissement (rentables) et non pour financer le budget ou pour les salaires. Il faut mettre en place une ingénierie financière pour qu’on puisse ouvrir cette porte de l’investissement. Le second tabou qu’il convient de lever est celui des IDE. Il faut ouvrir les portes des investissements directs étrangers dans le cadre du partenariat public-privé, le BOT où les opérateurs apportent leurs financements au projet qu’ils exploiteront avec des associés algériens une fois achevé le projet et qui pourront sortir de ce partenariat une fois le financement remboursé (ou une fois terminé la durée du partenariat) ,une forme de financement de projets d’infrastructures sans concours budgétaires de l’Etat. Le troisième élément est celui du rôle du secteur privé, faire en sorte qu’il soit le véritable relais de croissance en mobilisant sa capacité d’investissement et dans ce volet, relancer la Bourse d’Alger comme mécanisme de financement des investissements par des personnes physiques (entreprises). Le dernier tabou est celui de la convertibilité du dinar pour encourager l’exportation. En d’autres termes, il faudrait à travers cette convertibilité du dinar, offrir à nos exportateurs cette capacité à disposer de ressources en devises pour favoriser des flux d’exportation importants. Bénéficiant de cette facilité, les opérateurs seront incités à exporter. En un mot, les exportateurs pourront disposer librement des devises rapatriées au titre de leurs exportateurs, c’est-à-dire bénéficier des devises rapatriées à 100% (50% actuellement) et pouvoir en disposer librement. n