Dans cet entretien, l’expert et observateur attentif de la vie économique du pays décrypte les principales dispositions de l’avant-projet de loi de finances complémentaire (LFC 2020). Il plaide pour une large concertation entre pouvoirs publics et partenaires sociaux sur des dossiers sensibles tels que la sauvegarde des entreprises, l’emploi et la révision du système des subventions.

Reporters : Comment analysez-vous la LFC 2020 en termes de cadrage macro-économique ?
Mustapha Mekidèche : Le contenu du Projet de loi de finances complémentaire 2020 renvoie forcément au principe de réalité. Trois éléments nouveaux sont venus restreindre les manœuvres budgétaires, la division par deux des recettes en devises attendues, les coûts de gestion de la pandémie et les surcoûts résultant du confinement en direction des ménages et de l’arrêt des activités des entreprises. Les nouvelles variables du cadrage macro-économique ont dû être ajustées dans la douleur impliquant la perte de plusieurs points de croissance du PIB. Mais je retiens l’amorce d’une certaine cohérence dans les politiques publiques d’appui au système productif :

  • Liquidation de certaines niches fiscales inefficaces et, même, sources de dérives (SKD/CKD) avec des allègements fiscaux lorsqu’il est fait appel aux intrants locaux.
  • Abandon du 51/49 pour les IDE avec suppression conséquente de la clause de préemption sauf pour les investissements stratégiques, dont il faudra déterminer avec précision les critères d’émargement. Au plan de la gestion des équilibres extérieurs, les tensions sont très fortes.
  • Le recours aux réserves de change permettra de compenser la baisse de moitié en valeur des exportations d’hydrocarbures (18,4 milliards de dollars), et ce, en faisant financer un déficit commercial de même ordre (18,8 milliards de dollars). L’objectif étant d’arriver, en 2021, avec 44 milliards de dollars de réserves de change.
    J’avoue, en revanche, que je n’ai pas de réponses complètes pour les sources de financement du déficit du budget avec -1 976,9 milliards de dinars, et celui du Trésor avec -2 954,9 milliards de dinars.
    On voit bien, en résumé, à travers cette LFC 2020, que nous allons nous trouver d’ici deux ans en phase finale de résilience si nous n’allumons pas d’autres moteurs de la croissance et si nous n’intégrons pas les importantes encaisses oisives du secteur de l’informel (argent de l’informel) dans le système financier et bancaire du pays. C’est un défi qui dépasse le caractère structurel et devient un défi d’ordre existentiel.
    La hausse des carburants prévue par la LFC 2020 est considérée comme bénéfique pour le Budget de l’Etat et pénalisante pour les automobilistes à revenus moyens. Pensez-vous que cet ajustement des prix des carburants en douceur soit plus judicieux que la formule suivante : plus l’automobiliste consomme d’essence plus il paye cher le carburant ?
    Cette hausse est certes bénéfique pour le budget de l’Etat, qui a besoin de ressources pour compenser la chute de celles provenant de la fiscalité hydrocarbures ; mais elle envoie surtout un signal fort pour, à la fois, consolider la transition énergétique et arrêter un gaspillage intolérable. S’agissant des formules de rationalisation du modèle de consommation des carburants, il y en a plusieurs. Il y a celle que vous suggérez : des prix variables par seuil de consommation. Elle est d’ailleurs partiellement utilisée chez nous pour l’électricité. Il y a aussi la formule, utilisée en Iran, d’augmenter les prix à la pompe de façon substantielle et de soutenir le différentiel par un chèque versé au bénéfice des titulaires de faibles revenus. Il convient de tester les modèles et de choisir le plus adapté à notre situation. En tout cas, c’est une bonne chose que ce processus de révision tarifaire à la hausse continue de se redéployer progressivement. Le dossier de son impact sur le pouvoir d’achat des classes moyennes devra être effectivement mesuré aux coûts finaux de mobilité. Il reste encore beaucoup d’autres niches de subventions, sources de gaspillage et de détournements, à mettre à plat. Une large consultation sociale devra être initiée à cet effet, notamment dans le cadre d’une tripartite ouverte à la société civile.
  • Quelle est votre appréciation sur la hausse du SNMG et des petits salaires prévue par la LFC 2020 ?
    Il s’agit là d’une ancienne revendication salariale légitime. La vraie question n’est pas là, car l’impact financier est absorbable par les employeurs. La problématique réside dans les conséquences financières sur l’ensemble des grilles salariales des branches et des entreprises indexées sur le SNMG. Déjà, à la veille de la tripartite annoncée, des syndicats montent au créneau pour inclure dans l’agenda la question salariale. Dans le contexte de difficultés de trésorerie de la plupart des entreprises, dont le chiffres d’affaires a baissé fortement ou sont à l’arrêt, comme pour le BTPH, l’hôtellerie, le tourisme, ainsi que le transport et les petits métiers, la priorité réside manifestement dans la sauvegarde des entreprises et des emplois. En tout cas, la concertation entre les partenaires sociaux et les pouvoirs publics est requise pour prendre en charge cette problématique aiguë dans la perspective du prochain déconfinement.
    Comment décryptez-vous les dispositions parmi les plus importantes de la LFC 2020 qui concernent l’amélioration du climat des affaires : suppression du 51/49, droit de préemption, abrogation de l’obligation du financement bancaire local des investissements directs étrangers ?
    J’en ai parlé plus haut en réponse à votre première question et vous me donnez l’occasion d’en approfondir certains aspects. La suppression du 51/49 entraîne de fait les clauses du droit de préemption et l’abrogation de l’obligation du financement bancaire local des investissements directs étrangers. Car on ne peut limiter l’exercice des droits de propriété dans le cas d’un IDE majoritaire ou exclusif. Il reste à déterminer de façon précise les critères définissant les investissements stratégiques qui ne sont pas concernés. Cela pour éviter des interprétations bureaucratiques inappropriées ou inefficaces. Evidemment, ces mesures améliorent notamment à la fois le volume et le spectre requis des IDE. Il ne vous a pas échappé que notre ratio IDE/FCBC (formation brute du capital fixe) est négligeable comparé aux pays de la zone MENA. Moins de 3% pour l’Algérie, 16% pour l’Egypte et 18% pour la Tunisie.
    Que pensez-vous de l’institution de l’impôt sur la fortune dans la LFC 2020 ?
    Il s’agit là d’une mesure symbolique de solidarité et de justice sociale. Elle avait été plusieurs fois reportée. Mais il va falloir qu’elle inclue d’une façon ou d’une autre les titulaires des fortunes informelles. Cela rentre dans la problématique des encaisses oisives que j’évoquais plus haut. Vous savez, dans un train de réformes, il faut veiller à la cohérence, car tout est dans tout.