Propos recueillis par Nordine Azzouz
Reporters : A quel moment le projet d’écriture de vos Mémoires a-t-il surgi dans votre tête et quand avez-vous décidé de leur rendre ce corps écrit désormais entre les mains des lecteurs ?
Mustapha Maaoui :
Vous me demandez comment l’idée d’une saga a pu germer dans la tête d’un chirurgien ? Une partie de la réponse réside dans les encombrements routiers qui incitent indirectement à la méditation. Nos voies de communications réalisent au quotidien le paradoxe suivant : plus il y a de routes, moins on bouge ! Ils ont été nombreux à réaliser cet exploit. Je n’ai pas l’habitude de tirer sur des ambulances mais je citerai néanmoins un de ces responsables portant un très prémonitoire aptonyme qui m’avait poussé, à l’époque, à proposer le slogan suivant à qui voulait bien m’entendre : Ammar Roule pour nous !
Ce que je pensais être un simple exutoire au stress ambiant s’est avéré être un vrai travail au sens étymologique du terme, c’est-à-dire d’abord, en tant que volonté orientée vers un objectif et qui rencontre une certaine résistance, ensuite, de plus en plus avec son sens dérivé du latin trepalium, qui désigne un trépied destiné à entraver les bêtes ou à enchaîner les esclaves. Chemin faisant, ce travail a pris progressivement le sens qu’il a dans la maïeutique, une série d’étapes successives qui aboutissent à la délivrance.
Peu à peu, je me suis trouvé inscrit dans l’injonction socratique «connais-toi toi-même». Et, en effet, en écrivant des épisodes que j’avais entendus des dizaines de fois ou vécus à titre personnel, j’éprouvais régulièrement de la surprise en les écrivant, comme s’ils survenaient pour la première fois. Plus troublant encore, le fait de relire ces épisodes parfois très lointains et narrés assez récemment, a été pour moi, durant ce travail d’écriture, l’objet de l’étonnement sur ce qui a été écrit et que j’ai l’impression de découvrir pour la première fois.


Ainsi, quand j’écris, je me découvre, non seulement en tant que témoin ou acteur mais aussi, en tant que transmetteur. Je me découvre aussi au sens de «je m’expose». Quelques commentaires malveillants sur la toile, heureusement très isolés, illustrent bien cette fragilisation aggravée par l’accès anonyme à n’importe qui de manière tout à fait impunie sur les réseaux sociaux.
Mais ce travail d’écriture me semble, somme toute, avoir été un défi que chaque être humain peut avoir à relever dans sa vie. Ce travail ne m’a pas rebuté. J’avais fait lire quelques bonnes feuilles à ma fille, à Majid Merdaci et son épouse Zeineb (tous deux hélas disparus aujourd’hui), à Oussama Abdedaïm, Hamid Tibouchi, Slim, tous m’ont encouragé à aller plus loin. Aissa Kadri m’a, quant à lui, mis en contact avec le responsable des éditions «Le Croquant» avec qui j’avais signé un contrat d’édition. L’affaire a été interrompue par la pandémie.

En couverture de ce beau texte, vous et votre éditeur avez choisi le titre double «Eclats de vie», «Mémoires synaptiques». Dans éclats, il y a les sens de fragment, de brillance et de flamboiement. Dans synaptique, il y a, bien sûr, celui, médical mais poétique aussi, de la transmission et de la communication très fine… Vous jouez bien sur les métaphores, n’est-ce pas ?
Par éclats, il y a, en effet, la notion de brillance et de panache mais il y a aussi la brisure, la solution de continuité, bref la vie éclatée, traumatisée et fragmentée. Avant d’opter pour cette ambivalence, j’avais été plus linéaire en choisissant des poilus aux barbus, qui marquent le point de départ d’une période pour une arrivée qui n’est pas près de se terminer. J’avais pensé également aux Moires (Clotho, la fileuse, Lachésis, la répartitrice et Athropos, l’implacable) que j’ai insinuées à la tête de certains chapitres.


Vous jouez très bien aussi avec les mots et sur les mots. Un art que vous maniez remarquablement bien et que vous cultivez à grand renfort de références littéraires et picturales. D’où vous vient ce goût manifeste et magnifique pour la littérature et la peinture ?
Les goûts sont rarement «spontanés» nés d’ex nihilo. Si certaines prédispositions peuvent être admises comme des pré requis, il y a forcément un environnement, une aide extérieure pour créer l’épanouissement. Pour mes sœurs et moi, vous l’avez compris, ces encouragements venaient per primam du père, privé lui-même du savoir qu’il avait fini par sacraliser. Ensuite, les différents instituteurs et professeurs de collège et de lycée très «IIIe République», qui ont par chance jalonné mon parcours. J’évoque d’ailleurs bon nombre de ces maîtres admirables. A Batna, aux lendemains de l’Indépendance, j’avais comme voisins et amis un peintre, Abdou, et un sculpteur plus qu’original, Mohamed Demagh. Hamouda Bensaï, Sorbonnard et érudit exceptionnel était un ami de mon père. A Alger, j’ai eu la chance d’avoir Anna Greki dans mon environnement au lycée. Jean Sénac, Djamel Amrani étaient des poètes que je croisais au quotidien et, chez le docteur Bouchek, psychiatre, je rencontrais régulièrement avec les Asselah aussi bien Abdelwahab Mokrani que M’hamed Issiakhem, Kateb Yacine, Ahmed Azzegagh et bien d’autres.
Il y avait une cinémathèque des plus performantes, des salles de cinéma qui auraient pu être des cinémas d’art et d’essai comme le Français, des librairies (du Tiers monde, Dominique, Vincent…). El Anka, El Achab n’étaient pas cloîtrés. On pouvait les rencontrer dans les lieux qu’ils fréquentaient. Il fallait juste s’imbiber de cette atmosphère.

Est-ce une qualité personnelle ou un trait de génération que de s’intéresser aux arts et à la culture quand on est médecin-chirurgien ? Cette question vaut surtout pour le constat que nos jeunes praticiens, quand ils maîtrisent véritablement une langue, ne se hasardent pas, pour la plupart, à chercher au-delà des frontières des manuels de médecine, la comprenez-vous ?
La médecine est-elle un art ou une science ? Vieille question à laquelle on peut répondre que c’est un art plein de rigueur et une science remplie d’incertitudes. Quand on y pense, il y a deux spécialités dans la médecine qui ont toujours été à part dans le monde de la littérature ou celui du cinéma : la psychiatrie et la chirurgie. Les deux fascinent, la première parce qu’elle s’occupe de l’âme alors que la seconde s’occupe du corps qu’on peut couper, pénétrer, modifier, remplacer à la manière d’un thaumaturge. Le chirurgien, qui signifie étymologiquement «celui qui travaille avec ses mains», peut finir à son tour, dans certaines situations favorables, par être fasciné par les artistes-peintres et autres sculpteurs dans la mesure où ils ont une activité créatrice qui lui rappelle la sienne. Les jeunes praticiens ayant eu la chance d’avoir fait l’école fondamentale sont dispensés de ces élucubrations. Il faut quand même noter qu’il y a, fort heureusement, de nombreuses exceptions.

Vos «Mémoires synaptiques» sont d’une grande précision et d’une grande richesse d’informations et d’anecdotes sur le parcours de votre grand-père, par qui tout commence au tout début du XXe siècle. D’où vous vient ce souci du détail et de la justesse sur le parcours d’un homme qui a vécu un temps finalement très ancien et qui n’était pas de votre génération. A-t-on, chez les Maaoui, le sens du souvenir, de la transmission ou de la passation comme on pourrait dire ?
Mon père était un remarquable conteur, très proche de ses enfants. Il nous parlait beaucoup et ses histoires revenaient, avec les mêmes intonations, les mêmes formules imagées, de manière cyclique. Il est ainsi plus facile de les mémoriser. Ma mère aussi était intarissable sur ce qu’elle avait vu ou vécu. J’ai à mon tour raconté ces mêmes histoires à mon entourage (ma fille, mes résidents) chaque fois que l’occasion s’est présentée. Quand la visite du service avait lieu le lundi, je parlais naturellement des «Contes du lundi». Quand cette visite a été déplacée au mardi, je disais à mes internes que «je n’enseigne pas, je raconte» en pensant, toute proportions gardées, à Montaigne. J’ai également côtoyé de remarquables conteurs, à l’instar d’un de mes beaux-frères, Chaabane Aït Abderahim dont je reproduis certaines histoires qu’il nous avait rapportées.


Sur la vie de votre père, tel que vous décrivez son existence, et qui se présente comme un authentique héros de roman, des passages entiers lui sont consacrés. Vous a-t-il raconté sa vie pour que vous la restituiez longtemps après avec une si belle exactitude ?
La réponse est la même que pour la question précédente. Mon père nous parlait beaucoup. Pour lui, un être vivant méritait la même attention, quel que soit son âge. Il nous écoutait beaucoup et nous parlait de la même manière que pour un auditoire d’adultes.

Si elles sont personnelles, vos Mémoires racontent aussi le pays et, disons-le franchement et sans nostalgie, une Algérie enchantée, aujourd’hui disparue… On parle, ici, de cette période où vous entrez au lycée avant de gagner l’université, de ce moment où, dans vos jeunes années, vous allez commencer votre carrière de médecin. Avez-vous ce sentiment de témoigner d’un pays qui n’existe plus que dans la tête de ceux de votre génération ?
Cette période est «enchantée», comme vous dites, parce qu’elle évoque une époque où vivaient encore des êtres chers, où il y avait l’insouciance de notre jeunesse et surtout des lendemains prometteurs qui chantaient. Il ne faut pas idéaliser à ce point ces périodes révolues où il y avait de nombreux points noirs, dont certains ont préparé la mentalité de maintenant. Quand on a tourné le dos en matière d’éducation à Mostefa Lacheraf pour confier notre avenir et celui de nos enfants à Kharroubi et consorts, par exemple.
Ceci étant, quand j’évoque pour mes résidents certains souvenirs, certaines activités, certains endroits comme la cité universitaire de Ben Aknoun, ils ont l’impression qu’il s’agit de science-fiction.

Plusieurs noms de personnalités défilent dans votre récit. Certaines sont plus connues du grand public que d’autres. On parle ici de Messaoud Zeggar. Dans quelles circonstances l’avez-vous croisé et quel homme avez-vous connu au juste ?
Messaoud Zeggar a été mon beau-frère à une époque où, veuf avec une fillette en bas âge, j’étais encouragé par mes amis à refonder un foyer. Je raconte dans mon livre cet épisode où j’ai épousé sa sœur. Bien que ce fût une parenthèse dans ma vie, force est de reconnaître à Messaoud, puisque vous me posez la question à son sujet, une intelligence vive et un engagement patriotique indéniable. Il m’avait fait des confidences inédites concernant sa relation d’amitié très forte avec Boumediène que j’évoque dans le livre.

La médecine en Algérie, telle que vous la racontez d’ailleurs dans vos Mémoires, n’est plus celle que vous avez connue à vos débuts ou celle qu’on a connu jusque dans la fin des années quatre-vingt. En parlant de permanence et de rupture, qu’est-ce qui a changé dans cette profession pour qu’elle soit aujourd’hui si critiquée et qu’elle soit devenu ce champ de bataille socioprofessionnelle qu’on connaît ?
Là non plus, je ne vais pas tirer sur les ambulances, mais je ne peux pas vous répondre si je n’évoque pas la conjonction de deux calamités, dont les coups de boutoir, par effet de sommation, ont fini par parachever une œuvre de longue haleine initiée avant eux, à savoir la destruction du système hospitalo-universitaire. En premier lieu, le ministre de la Santé qui se proposait de «mener à la trique» les professeurs de médecine (reflexe pastoral sans doute) tout en faisant la promotion d’un hurluberlu «nobélisable», proposant une poudre de Perlimpinpin en guise de remède contre le diabète. En second lieu, un ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, qui avait dans son staff un directeur central plagiaire (j’en parle dans mon livre). A eux deux, ils ont réussi à remplacer dans la grille d’évaluation pour la progression à laquelle chacun a le droit d’aspirer pour sa carrière, des critères administratifs quasi exclusifs aux dépens de la recherche et du vrai savoir. L’administration avait dès lors accaparé le pouvoir exclusif sur le monde médical avec toutes les dérives que cela peut engendrer.

La pandémie de la Covid-19 nous fait découvrir un système de santé souffrant de désorganisation et de carences logistiques incroyables, dont l’effet catastrophique est amorti par un personnel soignant résilient et qui fait des miracles. Etes-vous d’accord avec cette observation ?
Je vais vous faire une réponse «normande». Ce n’est pas tout à fait vrai. Ce n’est pas entièrement faux.

D’abord il existe un quiproquo qui impose de définir ce que l’on propose «au peuple» : la santé ? La médecine pour tous ? L’accès aux soins ? Quels soins ? De premier niveau ? De haut niveau ?
Ensuite de définir le rôle de chaque acteur, ses prérogatives, ses responsabilités. Quel est le rôle du «peuple», autrement dit la société civile, celui des pouvoirs publics, c’est-à-dire celui de l’Etat et, enfin, celui du corps médical et paramédical ? Au total, quelle politique de santé choisir ?
D’abord le «peuple» dont tout le monde se prévaut est souvent son propre ennemi, compte tenu de l’hygiène et de la négligence épouvantables dans lequel il se complait. Il n’y a pas que la pandémie, les moustiques tigres, étrangers au pays, ont trouvé refuge en Algérie alors que les maladies infectieuses qu’on croyait avoir éradiqué reviennent en force. Que dire d’un peuple qui est persuadé que la chemma est le remède du coronavirus ? Une chemma thérapeutique originale qui fera sans doute un tabac !
Pour l’Etat, les responsables ont depuis longtemps donné la priorité à Panacée aux détriments d’Hygiée. La logique consumériste a prévalu et c’est un phénomène universel. La pression de la puissance de la finance mondiale est claire et le système de santé national en subit aussi les conséquences. En ce qui concerne le corps médical et paramédical, le nombre de victimes dans leurs rangs est éloquent quant à leur dévouement et leur engagement admirables. Par contre, ce que cette pandémie m’a fait découvrir, c’est le nombre incroyable d’experts qui peuplent les plateaux de télévision et qui parlent avec beaucoup d’assurance d’un domaine que des prix Nobel de médecine avouent ignorer en partie.

Que faire, face à cette situation, selon vous ?
Il n’y a pas de mystère. Vacciner, faire observer les gestes barrières, impliquer toute la nation, en particulier les collectivités locales afin d’imposer une hygiène individuelle et collective draconienne.