L’actualité de l’Education nationale dans notre pays demeure marquée, cette année, par la crise sanitaire. Ses conséquences ont, non seulement perturbé les programmes pédagogiques et le calendrier des examens de fin cycle, mais ont révélé, également, d’autres problèmes comme le contentieux déclaré entre les chefs d’établissement de l’enseignement privé et les parents des élèves qui les fréquentent. Sur ce problème inédit et sur d’autres ordinaires au secteur, quoi de mieux que de solliciter l’appréciation de Mustapha Haddab, chercheur émérite en sociologie et spécialiste du champ éducatif. Entretien.

Reporters : L’actualité de l’Education nationale dans notre pays a surpris par le contentieux déclaré entre les chefs d’établissement privé et des parents d’élèves refusant de s’acquitter de charges pédagogiques qui n’ont pas été effectuées en raison de la crise sanitaire et la fermeture des écoles. Dans cette affaire, et les proportions qu’elle a prises depuis des mois, tout s’est passé comme si l’école privée échappait aux lois et aux règles du secteur. Pourtant, ce n’est pas le cas, n’est-ce pas ?
Mustapha Haddab : Le litige entre les gérants des établissements d’enseignement privé et les parents d’élèves relève du droit commercial et n’a eu le retentissement qu’il a connu dans les médias que parce que l’opinion publique tend à opérer des amalgames entre diverses représentations comme celle de la nécessité de respecter le caractère non-marchand de l’action éducative. Oubliant ou ignorant que l’éducation comporte toujours une dimension économique directe ou indirecte même lorsque celle-ci est donnée dans une institution publique, où l’idée selon laquelle on porte atteinte à la noblesse de l’acte éducatif lorsque celui-ci est délivré dans le cadre d’une entreprise soucieuse de sa rentabilité économique. Il y a une fâcheuse tendance de l’opinion publique à considérer qu’une entreprise contrevient nécessairement aux règles de la morale lorsqu’elle propose non pas des biens matériels, mais des biens éducatifs. Il est vrai que le besoin d’accroître la rentabilité de l’établissement scolaire privé crée des incitations à des formes diverses de tricherie, mais fondamentalement, c’est plutôt la qualité des résultats obtenus par ces établissements (en particulier aux examens nationaux) qui peut assurer sur le long terme la croissance de cette rentabilité.

Si le ministère de l’Education nationale a semblé donner raison aux parents d’élèves au nom du droit à l’éducation et à l’instruction, il n’est pas paru assez ferme sur l’intangibilité sacrée de ce droit. Il y a eu de sa part des réponses techniques alors qu’on s’attendait à une prise de position politique ferme sur le rappel que l’Ecole algérienne est pour tous les Algériens. Etes-vous de cet avis ?
Le rôle du ministère de l’Education nationale est certainement d’œuvrer à offrir à tous les enfants de ce pays la possibilité d’accéder à des établissements scolaires publics dispensant une instruction et une éducation de qualité. La couverture du pays par de tels établissements, une fois réalisée, ne laisserait en quelque sorte pas de place ni de raison d’être à des établissements d’enseignement privé. Dans la phase actuelle, où se maintiennent les conditions d’existence d’un enseignement privé, d’ailleurs très minoritaire par rapport à l’enseignement public (le nombre d’élèves des établissements privés est de l’ordre de 150 000), le travail de la tutelle est de veiller à ce que les prestations éducatives prodiguées dans ces établissements soient d’une qualité au moins égale à celle qu’offre le secteur public, il veille aussi à ce que soient respectées par ces établissements toutes les réglementations officielles régissant les structures éducatives.
Il est certainement aussi du ressort du ministère de veiller à ce que le contrat qui lie les établissements privés aux parents d’élèves soit respecté par les deux parties ; les instances administratives et/ou judiciaires compétentes doivent statuer rapidement sur les litiges concernant la part des redevances correspondant aux mois sans enseignement résultant du confinement, lorsque des solutions à l’amiable ne sont pas trouvées.

Au-delà des avis des uns et des autres, au-delà de la démarche privilégiée par l’Education nationale, ce contentieux entre établissements privés et parents d’élèves a fait croire que l’instruction et l’enseignement sont considérés par certains comme un produit marchand comme les autres : tu payes, tu rentres en classe, tu ne payes pas, tu risques d’être exclu. Inquiétant, non ?
Les établissements scolaires privés ne sont pas des établissements philanthropiques. Le principe qui les régit est bien celui que vous dites, à savoir «tu payes tu rentres en classe, tu ne payes pas, tu risques d’être exclu». La véritable question à se poser est celle de savoir pourquoi un certain nombre de parents préfèrent confier leurs enfants à des institutions privées plutôt qu’à l’école publique. Il y aurait ainsi tout une étude sociologique passionnante à faire, qui serait consacrée à mettre au jour l’ensemble des motivations qui sont à l’origine de cette préférence. Celles-ci vont de la recherche de plus de commodité matérielle dans la scolarisation des enfants (proximité de l’établissement scolaire, restauration, gardiennage etc.), jusqu’à la recherche d’une meilleure prise en charge pédagogique et aussi chez beaucoup de parents, le souci de faire acquérir à leurs enfants une compétence linguistique, en particulier en français, plus large que celle que peut proposer l’école publique. Nombreux sont aussi les parents qui ont recours à l’enseignement privé après que leurs enfants aient subi des échecs dans le secteur public.
Il faut observer que les promesses d’une meilleure prise en charge pédagogique que font miroiter des établissements privés s’avèrent dans beaucoup de cas illusoires, alors que l’attente que l’on pourrait avoir vis-à-vis de ces établissements serait qu’ils mettent en œuvre des innovations pédagogiques convaincantes et qu’ils soient exemplaires à bien des égards. En outre, il ne semble pas que les taux de réussite aux examens nationaux soient supérieurs dans le secteur privé à ceux obtenus dans le secteur public. On peut souhaiter que le secteur public de l’Education progresse de telle façon que son offre satisfasse de mieux en mieux la demande sociale en matière de qualité de la prise en charge pédagogique et en matière de proximité des établissements. Le secteur privé se trouverait ainsi acculé, s’il veut survivre, à proposer des enseignements de haute qualité ou des enseignements spécialisés.

Ne faudrait-il pas, à partir de cette affaire, travailler à l’instauration d’un grand débat sur l’enseignement privé en Algérie ? Sur quels points précis doit-il porter ?
Sur la question de l’enseignement privé comme d’ailleurs sur l’ensemble des problématiques éducatives, il est nécessaire que la plus grande lumière soit faite sur toutes les conditions de fonctionnement des établissements de ce secteur. Cela peut se faire à l’occasion de rencontres régionales ou nationales organisées par la tutelle, comme dans le cadre de débats résultant d’initiatives des établissements eux-mêmes, etc. En informant objectivement l’opinion sur les avantages et les inconvénients d’une scolarisation dans des établissements scolaires privés, les médias pourraient également contribuer à inciter les propriétaires et les gestionnaires de ces derniers à toujours améliorer la qualité de leurs prestations et la régularité de leur gestion. L’idée d’un grand débat qui réglerait la question une fois pour toutes, si elle n’est pas à exclure, ne me semble pas toutefois la plus pertinente.

On est frappé depuis quelques années par le nombre important de ministres qui se sont succédé en peu de temps à la tête de l’Education nationale. Pourquoi ce «turn-over» selon vous ? Et quelles en sont les conséquences ?
Il y a eu des périodes pendant lesquelles le ministère de l’Education nationale a été dirigé pendant de nombreuses années par la même personne. Des circonstances exceptionnelles ont fait que depuis le départ de Mme Nouria Benghabrit, qui n’a ainsi pas pu mener à son terme l’œuvre très prometteuse qu’elle avait entreprise, en particulier, dans le domaine de la gouvernance, plusieurs ministres se sont succédé. Il est certain que pour être efficace, l’action d’un ministre doit se déployer sur une période suffisamment longue. Mais il ne faut pas oublier que la qualité de la gestion d’un ministère de l’Education dépend aussi largement du travail de l’ensemble des personnels de la hiérarchie administrative.

Le projet de réforme du secteur est à l’ordre du jour depuis le début de la décennie 2000, mais il semble avoir des difficultés à aboutir puisqu’on en parle encore comme d’une urgence. Pourquoi ?
Il faut être prudent quand on utilise la notion de réforme. Celle-ci renvoie consciemment ou non à une vision utopique du fonctionnement du système éducatif, et sous-entend qu’il existerait un ensemble de mesures simples qui résoudraient les nombreux et complexes problèmes qui se posent dans le champ de l’éducation. Il faudrait plutôt penser en termes d’inventaire précis et bien documenté des facteurs qui font obstacle au progrès qualitatif des prestations éducatives. Ces facteurs sont nombreux. A titre d’exemple, on peut évoquer l’ensemble des conditions matérielles dans lesquelles vivent et travaillent les enseignants, les insuffisances qui, malgré les progrès réalisés ces dernières années, continuent à affecter les réglementations et les conditions de leur application, les importantes améliorations qui doivent être encore introduites dans la conception des programmes et dans les contenus des livres scolaires, etc. Il faut aussi relancer la réflexion sur la culture pédagogique qui inspire l’ensemble des actes pédagogiques. Mais les questions sans doute les plus importantes et aussi les plus difficiles sont celles qui concernent les dispositions culturelles, intellectuelles et pédagogiques des enseignants, c’est-à-dire comme disent les sociologues, leur habitus. La «formation» des enseignants ne peut se réduire à l’inculcation d’un stock de recettes didactiques. Le niveau de leur compétence et de leur efficacité pédagogique dépend dans une large mesure de leur motivation et de leur volonté d’élargir et d’analyser leur expérience. Autrement dit, leur formation doit pouvoir être pour une grande part une auto-formation.