Reporters : Après trois mois de mobilisation populaire, quelles sont, à votre avis, les perspectives pour le Hirak ?
Mustapha Bourzama : Le peuple réclame le changement et, il faut savoir que tout changement, pour passer d’un régime à un autre ou à un Etat de droit, n’est pas chose aisée. C’est une transition qui prend du temps, il en est de même de la conscience politique du peuple, qui prend du temps pour gagner en maturité. Car plus la crise dure plus la conscience politique devient plus accrue. Et, heureusement, la crise reste «pacifique» et l’institution militaire fait son possible pour assainir le pays des corrompus. On assiste aujourd’hui à une opération d’assainissement tous azimuts : assainissement du champ politique, du champ économique et aussi administratif, car l’administration est la source de tout le mal.
J’estime que la mobilisation citoyenne ne doit pas s’arrêter et doit se poursuivre jusqu’à ce que le pays élise son Président en toute transparence et démocratie. Comme je l’ai toujours soutenu, la seule voie de sortie de crise sûre reste l’élection présidentielle. Parce qu’il faut savoir qu’une longue transition peut engendrer des dérapages.
Lorsque nous aurons un président de la République et une institution présidentielle, nous pourrons alors ouvrir les chantiers des réformes. Ces réformes seront menées sous la houlette d’un Président qui aura une légitimité, car il faut bien comprendre que le problème qui existe, aujourd’hui, est un problème de légitimité. La plupart des institutions aujourd’hui n’ont pas de légitimité, à part l’institution militaire qui, elle, ne doit pas faire de politique.

Selon vous, le peuple doit poursuivre sa mobilisation jusqu’à avoir un Président. Est-ce à dire que le peuple est le seul garant que ses revendications ne soient pas enterrées ?
C’est exactement cela. Ce sera un Président que le peuple aura choisi et élu sur la base d’une confiance, donc il aura une légitimité populaire qui lui permettra d’ouvrir les chantiers des réformes. Il aura également la charge de satisfaire le reste des revendications du peuple, mais il faudra qu’on le laisse travailler, sans aucune interférence. En parlant de réformes, je tiens à noter que l’institution judiciaire doit être assainie également, car elle est parmi les rares institutions qui peuvent garantir une issue salutaire à la crise.

Vous êtes alors d’accord avec les déclarations de Gaïd Salah, qui insiste sur l’élection présidentielle même s’il ne précise plus la date ?
Evidemment que je suis d’accord avec la Présidentielle. Si Gaïd Salah en parle et ne précise pas la date, je pense qu’il veut dire que cette élection est inévitable.
C’est la seule solution de sortie de crise. Il est vrai que la date du 4 juillet est devenue caduque, mais ce que veut dire Gaïd Salah, certainement, c’est que l’on doit aller vers la solution de l’élection pour ne pas tomber dans le vide constitutionnel avec tout ce que cela peut impliquer comme conséquences sur le pays.
Il parle de l’élection comme seule solution de sortie de crise et il a raison, car il veut certainement éviter au pays d’aller vers une période de transition qui sera longue, comme il veut éviter que soit organisée la Constituante, car cette dernière prendra également beaucoup de temps.
Dans tous les cas, il n’est pas bon pour le pays de rester longtemps sans Président. D’ailleurs, c’est la première fois que Gaïd Salah parle de l’urgence de la mise en place d’une instance indépendante pour organiser et superviser les élections.

Gaïd Salah parle de la nécessité d’encadrer les marches et de faire émerger de vrais représentants pour transmettre les revendications et éviter toute forme d’anarchie et d’infiltration. Qu’en pensez-vous ?
A mon avis, il veut dire que la classe politique ne jouit pas de crédibilité de la part du Hirak – comme nous l’avons vu plusieurs fois lors des marches où même des chefs de parti étaient chassés – et ne peut donc pas représenter le Hirak ou la majorité absolue du Hirak. C’est pour cela qu’il devient impératif pour le mouvement populaire de se trouver des représentants. Dans ce sens, nous avons remarqué qu’il y a des initiatives qui commencent à se cristalliser et c’est une bonne chose. Dans le discours, il est dit que le Hirak doit se doter de représentants et c’est bien qu’il les trouve parmi la jeunesse qui a un certain niveau politique et intellectuel pour l’étape à venir, où ils pourront être des interlocuteurs et, pourquoi pas, faire partie de la commission de contrôle des élections plus tard, car leur présence sera une sorte de garantie. L’objectif étant de rétablir la confiance entre l’institution militaire, le pouvoir en place et le Hirak. Mais je pense que la réponse aux propos de Gaïd Salah sera donnée demain lors des marches de vendredi.