Qu’est-ce qu’un roman ? C’est raconter une histoire, bien sûr. Mais comment faire ? L’ancienneté du genre a ceci de vertueux qu’elle pousse à son rajeunissement. On fait un récit comme on «construit», dit Mustapha Benfodil à propos de son dernier roman. L’écrivain, selon lui, est une personne qui tresse aussi. Dans sa réclusion créatrice et contre l’écume des jours… Les mots comme barricades.

Reporters : La toile de fond de votre dernier roman est historique et se rapporte aux journées sanglantes d’octobre 1988. Qu’allez-vous chercher dans des événements vieux de trente ans, alors que les sujets de roman ne manquent pas dans notre société aujourd’hui ?
Mustapha Benfodil : En fait, Body Writing n’est pas un roman-témoignage sur Octobre 1988. Il y a certes un chapitre central du roman intitulé «Octobre», et où une partie de ces événements se trouvent consignés dans le journal de Karim Fatimi, mais ce n’est pas le cœur du roman. Il s’agit, pour aller vite, de l’histoire d’une femme, Mounia, dont le mari est mort brutalement dans un accident de voiture un jour d’élection présidentielle, laissant derrière lui une masse «critique» de documents intimes, dont un journal tentaculaire, étalés sur des centaines de carnets, ainsi que plusieurs manuscrits (romans inachevés, contes, poésies, essais…). Mounia est très vite happée par ce corps de papier bavard et envahissant. Elle est dès lors dans l’impossibilité de faire le deuil de son mari parce que le deuil suppose la disparition du corps moyennant un rituel. Paradoxalement, Karim n’a jamais été aussi présent que depuis qu’il est mort, lui, qui était taciturne, taiseux, associal, limite misanthrope. Mounia est littéralement encerclée par les mots de son défunt compagnon, avec tous ces bouts de papier qui l’entourent, des carnets, des post-it, des pense-bêtes, des poèmes placardés çà et là… Au début, elle est en lutte avec sa conscience, prise de scrupules, elle a l’impression de profaner sa «tombe de papiers». Mais elle finit par se prendre au jeu, et plus elle s’autorise à explorer les carnets intimes de son mari, ses «cahiers-charniers» comme elle les appelle, plus elle prend goût à ce rituel morbide ; bientôt, elle est prise dans les rets de cette langue torrentielle, elle essaie d’exister avec ses mots à elle, son récit à elle… Bon, je ne vais pas «spoiler» l’histoire, mais, en gros, c’est ça le pitch. Et Octobre est une strate parmi d’autres, même si, évidemment, elle résonne différemment. Ce chapitre est peut-être plus chargé en raison de ce qu’Octobre 1988 représente dans notre mémoire collective. C’est d’ailleurs l’une des dimensions du roman où l’intime et le collectif se chevauchent, s’imbriquent, et où la grande histoire est racontée par le bas, par le truchement d’un personnage, d’un type pris dans la fabrique de l’Histoire.

Vous dites qu’il y a plein de sujets qui auraient pu m’interpeller, pourquoi Octobre ? Je vous dirais combien de romans, d’œuvres de fiction, combien de films, combien d’œuvres visuelles, plastiques, de créations théâtrales, où Octobre occupe une place centrale ? Faites une recension rapide et vous verrez que c’est insignifiant par rapport à ce que représentent ces événements dans notre imaginaire collectif, à tout le moins pour les gens de ma génération – que certains ont baptisée, à tort ou à raison, «Génération d’Octobre». Il y a quoi ? Il y a Sous les cendres d’Octobre d’Abderrahmane Mahmoudi, Automne… Octobre à Alger, le film de Malik Lakhdhar Hamina, Salim Bachi en parle un peu dans Chiens d’Ulysse. J’ai peut-être omis quelques opus, mais ça reste marginal. Je précise que je parle ici exclusivement des œuvres artistiques.

A vrai dire, votre choix de redescendre – ce verbe est étrangement et puissamment juste pour ce qui concerne votre texte – dans cette séquence si particulière de l’histoire algérienne contemporaine ne surprend pas. Vous avez écrit là-dessus en tant que journaliste à différentes reprises et occasions. Manifestement, vous en portez aussi les blessures et les rêves assassinés d’une génération… Est-ce bien cela ?
Il est clair qu’incorporer Octobre au cœur du roman est tout sauf anodin. C’est quelque chose qui m’a effectivement marqué dans la mesure où j’en garde un souvenir vif. J’allais sur mes 20 ans quand les émeutes ont éclaté, et en dépit de toutes les thèses qu’on a colportées sur ce moment insurrectionnel, en dépit de tous les dévoiements post-Octobre, cela garde pour moi la saveur d’un moment fondateur. En tout cas, quelles que soient les hypothèses, les lectures, les interprétations, il y a un avant et un après-Octobre. Mais cette pétition de principe n’explique pas la place que ces événements occupent dans la trame narrative de cet opus. Comme le roman est construit à partir de bouts de papiers, dont beaucoup sont puisés dans mes archives et documents personnels, même si, je tiens à le préciser avec force, il y a une grande part d’invention et, comme toujours dans mes romans, une part importante de parodie, c’est en fait cela qui m’a guidé. Par exemple, un jour, j’ai découvert incidemment dans mes papiers personnels un sursis militaire daté du… 5 octobre 1988. De fait, le jour de l’insurrection, j’étais au Bureau de recrutement de Blida, pas loin du siège de la 1re Région militaire commandée à l’époque par Ataïlia, pour renouveler mon sursis. Il se trouve aussi que je tenais à l’époque un journal intime, alors, j’ai décidé de ressortir mes carnets d’Octobre pour composer le journal de Karim Fatimi. Et là, j’ai découvert pas mal de choses sur le déroulement des événements à Boufarik, la ville où j’habitais, et aussi à l’Université de Bab-Ezzouar (l’USTHB) où j’étais étudiant en mathématiques, et qui était l’un des hauts lieux de la mobilisation, notamment pour dénoncer la torture. L’USTHB était aussi un «organe pensant» qui abritait les grands débats structurants de l’époque. Le roman comporte ainsi une strate documentaire qui, même si factuellement, elle reste sujette à caution, toujours est-il qu’elle peut se lire comme un document circonstancié sur le déroulement d’Octobre dans une grande ville de la Mitidja, en l’occurrence Boufarik, et sur l’écho que cela avait sur un étudiant de 20 ans dans un campus de l’importance de l’USTHB, avec une résonance de la mobilisation étudiante engagée à la fois contre la torture et pour une vraie transition démocratique.

Qu’est-ce qui, dans ce moment tragique de notre histoire, vous parle en premier ? Le sang, la merde que ça a donné, les morts, les suppliciés, la rue qui dégueule et qu’on envoie au cimetière ou au catalogue des handicapés ou tout ça en même temps ?
Comme dans toute révolte, il y a bien sûr la violence dans toute son intensité, sa cruauté et ses cohortes de victimes, comme vous le détaillez si bien. Mais, sincèrement, ce n’est pas ce que je garde le plus d’Octobre. La première chose dont je conserve encore une forte impression, c’est le fait d’entendre des manifestants scander au bas de notre immeuble, à Boufarik, «Chadli assassin !». Ça, c’est quelque chose qui résonnera toujours dans mon oreille. Et puis, lorsque j’étais lycéen, j’avais déjà pris part à des manifs à l’automne 1986, à Boufarik. C’était quelque chose de complètement nouveau pour moi, une expérience qui a contribué à ma formation politique. J’étais dans cet emportement exaltant de la jeunesse. Et en octobre 1988, c’est ce vent de folie, ce vent de liberté, qui m’a le plus marqué. C’était inimaginable ! Un véritable orgasme politique ! La ville était à nous. L’espace de quelques jours, c’était la parenthèse enchantée à l’échelle du môme que j’étais, avant que les militaires ne reprennent la main sur le pays, et que les bruits des bottes, les blindés, les arrestations massives, les cris des suppliciés, ne viennent sonner la fin de la récré.

En lisant, on se rend compte du double gâchis d’une génération entière : celui de l’échec à vivre autre chose que la montée de l’islamisme, la «guerre civile» qui a surgi devant elle au moment où elle espérait un véritable printemps démocratique. Celui de faire partie d’un passé qui, pour la génération actuelle des Algériens de 20 ans, n’a presque plus de sens. Un gâchis, en somme. Le ressentez-vous ?
Oui, évidemment, et quel gâchis ! Dans le roman, j’ai essayé d’être au plus près du jeune homme que Karim Fatimi était au moment des faits, pas celui qui a été «intoxiqué» par toutes les déceptions, les désenchantements, les lectures idéologiques, les révélations vraies ou fausses, qui se sont sédimentés dans son esprit par la suite. C’est surtout en cela, dans la reconstitution de la trame factuelle, que mon propre journal m’a été utile. J’ai tenu vraiment à retranscrire les événements à l’état brut, hormis bien sûr le travail d’écriture nécessaire à la composition romanesque. Je voulais restituer les sensations, les événements, à l’état brut. Et comme tu parles de guerre civile, la violence qui a suivi, c’est précisément le sujet de la troisième partie intitulée «Oranges sanguines». Ça relate quelques épisodes de la guerre des années 1990 à Boufarik qui a été fortement marqué par le terrorisme. Il y a eu une période où toutes les nuits c’était les explosions, les attentats, les descentes punitives du GIA avec leur lot d’assassinats, d’enlèvements… Je n’ai pas voulu relater tout ce qu’a enduré Karim Fatimi durant sa jeunesse boufarikoise, je me suis limité à deux événements emblématiques, l’un en 1992, l’autre, en 1995. Et puis il y a cette date qui traverse tout le roman, le 28 novembre 1994. Comme avec Octobre, les événements sont commentés par Mounia. Elle finira elle aussi par mettre des paroles sur ce qu’elle a enduré pendant ces années-là sans en avoir jamais soufflé mot à son mec.
Octobre, que l’histoire officielle semble vouloir enterrer à tout prix en raison de ce que l’on sait – des Algériens qui massacrent des Algériens, vingt ans après l’Indépendance, un projet de démocratisation véritable toujours en suspens – n’a pas été qu’un champ de ruines heureusement. Il est parmi les origines des luttes gagnées aujourd’hui pour les libertés en Algérie. L’esprit qu’il a généré ou qui a été construit autour est toujours là. Il a libéré des énergies d’écriture au moins. La vôtre, bien sûr, mais celle d’autres auteurs comme Chawki Amari ou Kamel Daoud, pour ne citer que ceux-là. Vous sentez-vous comme un écrivain de la génération post-1988 ?
Comme je le disais précédemment, il y a effectivement cette enseigne, «Génération d’Octobre», qui circule. C’est un découpage pratique, c’est sûr. Après, comme pour «Littérature de l’urgence», je ne saurais dire si cela correspond réellement à quelque chose de concret. Quelles seraient les caractéristiques de cette supposée «Génération d’Octobre» ? Cela répond-il à un «corpus» d’œuvres ayant Octobre en partage ? S’agit-il d’écrivains, d’artistes, nourris par l’esprit d’Octobre ? Des gens qui ont activement pris part aux manifs comme en témoigne, par exemple, Ali Dilem à qui j’ai consacré un livre (Dilem président. Biographie d’un émeutier, téléchargeable en ligne gratos)… J’avoue que j’ai moins de certitudes à ce propos… Mais si on doit utiliser la dénomination «Génération d’Octobre», comme on dit «Génération de Novembre» pour parler de ceux qui ont porté le combat indépendantiste, le minimum syndical voudrait que les concernés eux-mêmes le revendiquent. Donc je pense que le minimum est de se réclamer d’Octobre. Il y a un courant de pensée qui considère les événements d’Octobre comme une fumisterie, une grosse arnaque, une manipulation… Moi, j’avoue que j’y ai cru ardemment et l’ai vécu comme une immense espérance. Et la manière dont Octobre est traité dans le roman est justement une façon de dire qu’au-delà des manips, de ce qui se passait dans les officines de la stratosphère politico-sécuritaire, en bas, ça bougeait. Il y avait une exaltation militante mais aussi des questionnements, des interrogations, des appréhensions, des doutes, des zones d’ombre… Et quand on regarde la qualité des débats politico-citoyens qu’on avait à Bab Ezzouar, par exemple, cela démontre qu’il y avait une véritable conscience politique qui était à l’œuvre, il y avait de vraies revendications citoyennes, il y avait une assise citoyenne qui donnait son contenu politique à Octobre, et qui était alimentée en partie par les luttes clandestines des formations politiques de l’époque, le PAGS, le FFS, le MCB… existaient avant Octobre et ont formé des générations de militants. Personne ne peut enlever leur mérite à ces cadres. Cette lame de fond était ainsi nourrie par toutes les luttes des années 1980 : le Printemps berbère, le Mouvement des droits de l’homme, les combats féministes contre le code de la famille de 1984, les ouvriers de Rouiba, les révoltes de 1986 à Constantine et Sétif, l’activisme des lycéens d’El-Harrach et d’ailleurs… Tout cela a constitué le carburant d’Octobre et sa base sociale, politique et revendicationnelle. Octobre n’est pas une fiction fabriquée dans les laboratoires du système. C’est cette croyance, ce récit, cette thèse, qui fondent à mon sens la «Génération d’Octobre». Ce n’est pas une question d’âge ou d’appartenance idéologique ; on pouvait avoir 50 ou 70 ans en octobre 1988 et être de la «Génération d’Octobre», et on peut être jeune et penser dur comme fer que rien n’est possible sans le système et en dehors du système. Ce n’est pas mon point de vue. On a besoin de mythes pour avancer, et Octobre constitue pour moi un de ces mythes fondateurs qui inspirent nos luttes.

Votre roman s’intitule Body Writing et on se rend compte à sa lecture attentive qu’il n’est pas fait uniquement d’histoire avec un grand et un petit «h». Qu’il est construit avec l’intention de glisser sous le thème abordé un autre message au lecteur. Lui dire, ou plutôt lui faire lire, comment un auteur, vous, en l’occurrence, construit son texte. L’écriture est-elle une architecture à vos yeux ?
Je laisse le soin au lecteur de se faire sa propre idée quant au choix d’un tel titre. Il faut simplement noter, en guise d’indice, que cela dit en creux un certain rapport à la langue française et un rapport à l’écriture. Je suis tout à fait d’accord sur le mot «architecture» que vous suggérez. D’ailleurs, je dis souvent «je construis» un texte et non pas «j’écris» un bouquin. Il y a quelque chose qui est de l’ordre du tissage aussi. Comme mes autres romans, Body Writing est constitué de plusieurs strates, et chaque niveau de lecture peut fonctionner de façon tout à fait autonome. Chaque interprétation est une continuation du texte. C’est un processus mystérieux et j’aime bien stimuler l’imagination du lecteur dans son exploration de cet objet sémiotique qu’est le roman.

D’ailleurs, vous citez de grands noms de l’architecture moderne, celui d’une «déconstructiviste» comme l’Irako-Britannique Zaha Hadid…
Oui, parfois, je convoque des références qui participent à la structure dramatique du roman comme c’est le cas de Omar Khayyam dans mon roman les Bavardages du seul, ou Cioran dans Archéologie du chaos [amoureux]. D’autres fois, je me contente d’un simple clin d’œil, un hommage discret, comme ici, en évoquant Zaha Hadid, cette immense architecte irakienne qui nous a quittés brutalement le 31 mars 2016.

Comme l’indique son titre en anglais, Body Writing fait, bien sûr, allusion au corps… L’écriture est-elle un corps pour vous ?
Dans sa structure, Body Writing est un roman fragmentaire, un roman à tiroirs même. Le choix du titre renvoie à chacune de ces histoires emboîtées les unes dans les autres. De prime abord, ça fait penser à Body Painting qui est une discipline artistique. C’est aussi quelque chose qui renvoie à un rituel amoureux propre aux deux personnages centraux. Dans la partie intitulée «Oranges sanguines» où Mounia découvre, en lisant le journal de son mari, un certain nombre d’événements traumatiques qui l’ont particulièrement marqué dans les années 1990, là, on est dans une forme de mémoire tatouée, de stigmates qui ont laissé des traces sur les corps et la psyché profonde des protagonistes. Après, il y a effectivement la dimension linguistique. Pourquoi un titre en anglais ? D’ailleurs, cela a même induit des lecteurs en erreur, pensant qu’il s’agissait d’un opus écrit entièrement dans la langue des Beatles. J’avoue que ça m’amuse. J’aime bien ces malentendus fertiles. Eh bien, concernant ce point précis, ça dit surtout une liberté que je revendique par rapport à la langue française qui est ma principale langue de travail. Une manière de m’approprier et de «customiser» le français. De la même façon que j’ai nommé mon premier roman publié Zarta, et non pas «le Déserteur» (Barzakh, 2000), je m’autorise cette coquetterie-là. Dans le roman, il y a aussi un bout de poème en arabe que j’ai écrit en hommage à Mahmoud Darwich ; le doudou de la petite Neïla s’appelle «Awthoul», qui rappelle «Awfull», mot anglais qui signifie «affreux», mais c’est du kabyle. Et, bien sûr, il y a de l’arabe algérien tawaâna, à gogo, tout au long du texte.

Par rapport au thème traumatisant que vous abordez, celui d’un universitaire emporté par la répression durant les journées d’Octobre et dont le seul souvenir qu’il laisse à son épouse qui en parle est un journal personnel, l’allusion au corps rappelle une autre, celle au tatouage. L’écriture est-elle pour vous une encre dans la peau ?
En fait, le personnage de Karim Fatimi trouve la mort le 17 avril 2014. En octobre, il a seulement été témoin de répressions. Il a traversé les années 1990 et subi son lot de violences incarnées par cette date qui revient dans tout le roman : 28 novembre 1994. Je vous l’accorde, il y a effectivement cette image de «mémoire tatouée», imprimée sur la peau du supplicié.

Le héros disparu de Body Writing dit, quelque part dans le roman, que la vraie écriture est «un attentat à la pudeur». C’est très fort comme aveu de création, n’est-ce pas ?
C’est précisément ce que dit d’ailleurs, dans un passage du roman, Mounia qui, dans cette histoire, écrit à même le journal de son mari, s’engageant ainsi dans un étrange travail de deuil. En héritant malgré elle du journal de son époux et de ses manuscrits, elle se retrouve face à ce corps de papier envahissant avec lequel, cependant, elle va apprendre à vivre. Sauf que pour «communiquer» avec ce corps étrange, étranger, elle passe par le «médium» de l’écriture, elle, qui est à la base photographe d’art. Dans ce rituel qui s’installe, elle découvre le mystère de l’écriture et sa force hypnotique qui nous entraîne vers les tréfonds de l’inconscient. A mesure qu’elle se prend au jeu de l’écriture, sa langue se libère, elle est comme désinhibée, s’autorise à écrire des choses qu’elle n’aurait jamais pensé pouvoir coucher noir sur blanc. Dans un passage, elle note : «C’est sidérant comme elle est différente de moi, cette femme qui est en train de t’écrire. Je constate, à mes dépens, que l’écriture est un confesseur dangereux. Un fieffé débaucheur des petites âmes vertueuses. L’écriture, la vraie, est un attentat à la pudeur.» (p. 48).

Sans subversion et sans transgression, l’écriture n’en est pas une, selon vous ?
C’est une autre grammaire du monde. C’est un régime de pensée et d’écriture qui perturbe foncièrement les sens communs, trouble le récit dominant.

Que lisez-vous en ce moment ? Et qu’allez-vous écrire prochainement ?
Je suis en train de lire Algérie, les écrivains dans la décennie noire, de Tristan Leperlier. Un ouvrage passionnant et très instructif. Côté écriture, je travaille sur un texte théâtral. J’ai aussi un recueil de nouvelles que je peaufine avant d’ouvrir le chantier de mon prochain roman.

Mustapha Benfodil n’écrit pas seulement. Il exprime son opinion sur beaucoup de choses et ne craint pas de s’engager : Barakat… Votre récente signature dans la pétition sur le sort de la Cinémathèque algérienne…
Sartre dit : «L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi.» On fait ce qu’on peut pour exprimer notre indignation, notre refus de l’ordre établi… C’est aussi le sens de mon travail de journaliste. Mais j’avoue que j’ai de plus en plus de mal à suivre. Avec les réseaux sociaux, ça va trop vite. Tous les jours, un nouvel agenda, de nouvelles questions sur la table. Ça crée une forme de saturation, avec son pendant fatal : la banalisation de l’infamie. On est tous les jours sommés de prendre position, alors, j’ai décidé de reprendre ma liberté. Il y a un brouhaha hallucinant sur Facebook qui rend nos voix inaudibles. Je revendique donc une part de silence pour mieux faire entendre mon cri. Je viens de faire 50 ans, je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre. On perd tous les jours des copains, des militants valeureux. On doit se rendre à l’évidence qu’on ne peut pas tout faire, être partout, c’est même une forme d’humilité. Alors j’essaie très modestement de faire ce que je sais faire le mieux – sans prétention : écrire, témoigner, transmettre, laisser une trace, documenter les luttes et les rêves, transcrire l’histoire, les histoires, les microrécits, de nos héros anonymes et nos folies ordinaires, ériger en somme des monuments de papiers. C’est peu de choses, mais devant la sidération, c’est tout ce que je peux faire pour rester lucide. Comme dit Karim Fatimi dans le roman : «Ecrire est mon dernier maquis.»
(Entretien paru dans la revue Fassl)