L’initiative du trio de « sages », constitué d’Ahmed Taleb El Ibrahimi, Rachid Benyellès et Ali-Yahia Abdenour, d’appeler l’Armée au dialogue avec le mouvement populaire pour le changement, a provoqué au sein de la classe politique algérienne une réaction en chaîne. Vingt-quatre heures après sa publication, la lettre a fait réagir un grand nombre de formations et de personnalités politiques ancrées dans le champ des oppositions et ressortir tantôt des expressions et des messages de soutien à l’appel au dialogue, lancé par les trois responsables pour une sortie de crise hors du cadre de la présidentielle prévue le 4 juillet prochain, tantôt pour rappeler leurs propres lectures de la conjoncture politique actuelle et les moyens de la rendre moins inquiétante qu’elle ne l’est actuellement avant de songer à un processus de stabilisation politique et institutionnelle du pays.

Par Salim Bennour, avec Houria Moula et Hichel Laloui
Ainsi, et en considérant que la situation actuelle est celle d’un « pouvoir réel, assumé entièrement par l’état-major de l’Armée, qui lègue occasionnellement quelques-unes de ses attributions de façade à un fonctionnaire à la tête de l’Etat et à un gouvernement factice et impopulaire», face à un mouvement populaire plus que jamais attaché à sa revendication du changement, le FFS lance un appel pour la tenue «dans des délais raisonnables» d’une «conférence nationale de concertation et de dialogue». Pour le Front des forces socialistes, cette rencontre «servira d’assise et de rampe de lancement à un vrai pacte politique consensuel qui définira par la suite les contours du processus de transition démocratique dans le pays ». En somme, selon cette formation, il s’agit pour toutes les forces d’opposition de s’asseoir autour d’une table dans un accord de bonne entente – un modus vivendi qui les inciterait à mettre leurs divergences en suspens ? – avant de songer plus concrètement aux éléments de la feuille de route à lancer pour sortir le pays de l’impasse actuelle.
Par son projet de « conférence nationale », le parti explique son initiative par son intérêt à « discuter » et à « débattre », dans « un cadre approprié et favorable à l’émergence d’une issue consensuelle et adaptée à la crise multidimensionnelle qui mine l’avenir du pays », les « initiatives politiques de sortie de crise ». Il s’agit, selon la déclaration qu’il a publiée hier, sous la signature de son premier secrétaire Hakim Belahcel, d’apporter sa pierre à l’«édifice de transition démocratique, tout en restant en phase avec les revendications légitimes exprimées par les millions d’Algériennes et d’Algériens ». « L’heure est grave ! Et l’initiative politique est à portée de mains pourvu que les bonnes volontés s’affichent et les organisations politiques, sociales, syndicales et personnalités nationales indépendantes se décident enfin à prendre le train de l’histoire sur le bon quai et dans le bon sens», affirme le FFS.

« Impératif du dialogue» et «transition consensuelle»
Pour sa part, le leader du parti Talaie El Hourriyet, Ali Benflis, a estimé, hier, sans faire une quelconque annonce propre à sa formation, que l’appel des trois « sages »
« s’inscrit pleinement dans la perspective d’un règlement consensuel de la crise ». « Il mérite l’écoute attentive et la réflexion sereine », a-t-il dit, en précisant qu’« il définit le cadre d’un règlement de la crise qui reste à notre portée et qu’« il indique la voie la plus sûre et la moins coûteuse pour parvenir à un règlement rapide et définitif de la crise actuelle ». Selon M. Benflis, « l’impératif du dialogue est au cœur de cet appel. Il est le plus indiqué pour épargner au pays l’entrée dans une spirale sans fin de l’instabilité et de tensions». Le « Forum civil pour le changement », lui, avise qu’il est porteur d’un « Processus de changement, de transition démocratique et de la nouvelle République », un projet qui, disent les associations et les personnalités qui le composent, incite au « dialogue inclusif entre « tous les segments de la société algérienne et de ses institutions ; un dialogue qui n’exclut personne et qui n’est régit que par la capacité de convaincre, les intérêts du pays ainsi que l’avenir de ses enfants».

Pour le « forum », ce dialogue doit se faire « avec l’accompagnement de l’ANP afin de « designer une personne consensuelle ou un Conseil consensuel tripartite qui présidera le pays pendant une période transitoire ne dépassant pas six mois ». « A la fin du mandat du président consensuel, une élection présidentielle sera organisée avec un engagement à prendre des mesures administratives visant à « garantir la transparence et la crédibilité de l’élection présidentielle afin que l’administration n’intervienne pas dans le processus électoral ». «Le président consensuel ainsi que les membres de la commission de gestion et de surveillance des élections s’engagent à ne pas se présenter à l’élection présidentielle », précisent ses membres.

L’accompagnement de l’ANP
Dans le champ syndical, plus d’une vingtaine de corporations de l’Education nationale, de la Fonction publique et d’autres secteurs ont saisi l’opportunité de l’anniversaire de la Journée historique de l’étudiant, le 19 mai, pour mettre en garde contre les risques de la tenue contre la volonté populaire d’une élection présidentielle le 4 juillet prochain. En apportant leur soutien au Hirak et en appelant à la levée de toutes les restrictions aux libertés, ils appellent au dialogue pour une « solution consensuelle ». Parmi les syndicats qui ont signé la déclaration figurent l’Unpef, le Cnapeste, le Snapest, le CELA, le SNTFP, le SNPSP, le Cnes et d’autres encore. Par ailleurs, le collectif de la société civile, qui ambitionne lui aussi d’organiser une «conférence nationale de transition », a dénoncé «la pression mise sur la rue et les interdictions de manifester dans les places publiques ». Ils ont appelé, par ailleurs « à l’élargissement des pourparlers à d’autres animateurs de la société civile pour trouver un consensus autour d’une plateforme de revendications commune ». Ils appellent les économistes et les experts à informer « sur la situation économique et financière du pays afin de mieux protéger, en cette période de transition, contre d’éventuelles tentatives de dilapidation ». Sa rencontre d’avant-hier a servi à fixer la date du 25 mai prochain pour réunir les propositions de sortie de crise émanant de ses animateurs. Ira-t-on vers une démarche unitaire ?
Réunir les propositions de sortie de crise
Le chantier, en tout cas, est immense. « Il s’agit de réinitialiser le logiciel politique national et non de le mettre à jour », a écrit l’ancien leader du RCD Saïd Sadi, dans sa nouvelle contribution au débat sur la sortie de crise. Cela ne passe pas, explique M. Sadi, par une élection présidentielle qui, organisée dans les conditions actuelles, « conduira inévitablement à un détournement, voire un reniement de la Révolution avec les conséquences délétères que peut engendrer un tel dépit dans le pays et sur toute la région nord-africaine ». Mais par des préalables et par une réflexion profonde devant conduire à l’adoption avec le temps nécessaire d’une Constitution qui « garantisse avant toute chose un régime équilibré, adossé aux grands principes démocratiques qui doivent fonder la cité de demain».