Un jour du printemps 2021, Akram Johari a décidé de plier bagages et de partir, direction l’Irak, devenu récemment une nouvelle terre d’opportunités pour des Libanais à la recherche d’une vie meilleure alors que leur pays s’enfonce dans une profonde crise sans précédent.

Par Laure AL KHOURY
La monnaie nationale libanaise a vu sa valeur fondre de près de 90% depuis 2019. Le salaire minimum mensuel, de 675.000 livres libanaises, ne vaut guère plus de 30 dollars au marché noir. Environ 80% de la population vit désormais en dessous du seuil de pauvreté de l’ONU. Akram Johari, 42 ans, tenait un restaurant près de Beyrouth. Il a lui aussi été emporté par la déferlante: au moment de son départ il y a un an, ses revenus ne valaient pas plus qu’une centaine de dollars. «Je n’ai pas eu assez de temps pour chercher du travail dans le Golfe et j’ai dû me décider rapidement. C’est pour ça que je suis venu à Bagdad et que j’ai commencé à chercher du travail par le biais d’Instagram», explique le père de famille. Depuis un mois, Akram est gérant d’un restaurant à Bagdad et son salaire lui permet enfin de soutenir sa famille restée au Liban. L’Irak et le Liban sont proches culturellement et partagent la même langue, malgré des différences dialectales. Mais, surtout, à leur arrivée en Irak, les Libanais obtiennent un visa valable pendant plus d’un mois et aisément renouvelable. – «Le mouvement s’amplifie»
Selon les autorités irakiennes, plus de 20.000 Libanais se sont rendus en Irak entre juin 2021 et février 2022, sans compter les pèlerins qui visitent les villes saintes chiites de Najaf et Kerbala. «Le mouvement s’est récemment amplifié», explique à l’AFP Ali Habhab, ambassadeur du Liban à Bagdad. Le diplomate estime que le secteur de la santé est particulièrement concerné avec «des dizaines de médecins libanais qui travaillent dans des hôpitaux» irakiens. De prime abord, l’Irak apparaît comme une destination baroque pour refaire sa vie. Après la guerre contre l’Iran (1980-1988), l’invasion emmenée par les Américains en 2003, le guerre civile de 2006-2009, puis l’offensive du groupe jihadiste Etat islamique (EI) en 2014 et enfin le vaste mouvement de contestation fin 2019, l’Irak ne véhicule pas l’image d’une terre de promesses. Pourtant, depuis que Bagdad a proclamé sa «victoire» contre l’EI fin 2017, le pays a renoué avec une relative stabilité. Les Libanais «connaissent bien l’environnement irakien», note l’économiste irakien Ali al-Rawi. «Il y a beaucoup d’espace pour les entreprises libanaises car la plupart des sociétés étrangères ont peur d’investir». Mais l’image est trompeuse. Nombre d’Irakiens sont frappés de plein fouet par la crise économique et sociale. Dans un pays dont les revenus proviennent à 90% du pétrole, le taux de chômage des jeunes est de 40% et un tiers des 40 millions d’Irakiens vit dans la pauvreté. Des milliers d’Irakiens cherchent à quitter leur pays, comme l’a encore montré la vague de migration kurde vers l’Europe durant l’automne et l’hiver derniers.
Médecins libanais
Les Libanais qui s’installent en Irak travaillent généralement dans le secteur des services et de la santé. On compte plus de 900 entreprises libanaises en Irak. La plupart sont actives dans les domaines du tourisme, de la restauration ou de la santé. Avant la crise, les Irakiens se rendaient souvent au Liban pour consulter des médecins bien mieux équipés que chez eux. Mais avec la dépression, «beaucoup de médecins ont quitté le Liban», souligne Michael Cherfan, responsable libanais d’un centre ophtalmologique à Beyrouth qui a ouvert une succursale à Bagdad. L’ouverture de l’antenne irakienne l’année dernière a permis aux patients irakiens de s’épargner le voyage à Beyrouth. Mais elle constitue aussi pour les médecins libanais un bon moyen de compenser les pertes financières qu’ils subissent en restant au Liban. «Nos médecins viennent ici (à Bagdad) à tour de rôle. Chaque semaine, un ou deux médecins viennent faire passer des examens et opérer des patients», explique M. Cherfan. L’argent, même s’il permet de le faire vivre lui et sa famille, est loin de suffire à Akram Johari. Il se rend au moins une fois par mois au Liban. Mais «je suis triste de ne pas avoir ma fille de deux mois à mes côtés», soupire-t-il.
(Source AFP)