L’interdiction d’importation de certains produits aura des effets « catastrophiques » sur les accords de l’Algérie avec des ensembles, tels que l’Union européenne (UE), la Zone arabe de libre-échange (Zale) et l’adhésion de l’Algérie à l’Organisation mondiale de commerce (OMC), car elle fait du pays un « partenaire non fiable versatile et instable» et cette interdiction est « inapplicable », estime Mourad Goumiri, professeur en sciences économiques à l’université d’Alger, dans cet entretien accordé à Reporters.

Reporters : Dans une note du 23 janvier courant, la Banque d’Algérie a décidé de suspendre les domiciliations bancaires des importations des agrumes et légumes frais. Quelle serait la portée de cette décision et son impact sur la situation monétaire et financière du pays ?

Mourad Goumiri : Cette mesure est à la fois dérisoire et insignifiante en termes d’impact financier, d’autant qu’elle est inapplicable en substance. En effet, cette interdiction concerne les importations fruits et légumes « en pleine saison nationale ». Quand cette saison débutera-t-elle et s’arrêtera-elle ? Et les produits hors saison (sous serre) et ceux stockés, réfrigérés, congelés… Quid des accords commerciaux et de libre-échange conclus avec les pays et les zones ? Cela démontre la non-gouvernance économique des pouvoirs publics qui prennent des décisions inefficaces et illégales. Ce qui va encore dégrader l’image et le rang de l’Algérie dans le concert des nations en matière de stabilité des lois et règlements.

Les licences d’importations instaurées sur certains produits, afin de protéger la production nationale, ont-elles permis de réduire effectivement la facture d’importation ?
Ces mesures protectionnistes n’ont de sens que dans la mesure où les importations sont compressibles, mais lorsque ce n’est pas le cas, elles sont nulles ! Peut-on ne plus importer de blé, de la poudre de lait, du mazout, de l’essence, de l’huile, du sucre ? Donc, l’effet sur les autres familles de produits importés est dérisoire et donc inconsistant. En outre, il faut avoir une production nationale de qualité et à des prix concurrentiels pour prétendre la protéger.

Est-il normal d’interdire l’importation de produits que nous ne produisons pas en Algérie?
C’est la conclusion à laquelle nous aboutissons lorsque nous analysons les différentes mesures disparates qui sont prises à chaque fois que la rente pétrolière diminue de manière drastique ! C’est aberrant, mais il faut prendre en charge le véritable problème.

Quelles sont les conséquences de ces interdictions d’importation sur les échanges de l’Algérie avec les différents ensembles tels que l’Union européenne, la Zale et l’OMC ?
Elles sont catastrophiques dans la mesure où vous avez négocié des années ces accords et à la première occasion on les remet en question. Cela fait de vous un partenaire non fiable, versatile et instable.

Tous les crédits à l’investissement pour transformer ou monter des produits localement peuvent-ils être rentabilisés?
La rentabilité d’un projet est toujours tributaire de la qualité des études entreprises pour démontrer sa viabilité, ce qui entraîne de sérieux traitements des éléments constitutifs du projet – le marché, la technologie, les matières premières, l’équipe managériale, la concurrence… Autant d’études professionnelles qui rendent éligibles ou pas le projet. Nous sommes loin, aujourd’hui, de tout cela dans nos banques !

Quel est le rôle de la Banque d’Algérie et celui du Conseil de la monnaie et du crédit dans l’octroi de crédits à l’économie ?
Son rôle est fondamental dans la mesure où elle va réguler des conditions d’octroi – les taux débiteurs et autres commissions – des crédits d’exploitation et d’investissement des banques et institutions financières primaires. Les deux crédits combinés étant indispensables pour toute entreprise. Malheureusement, le crédit n’est pas octroyé sur la base de conditions transparentes, mais sur la base de décisions subjectives et des fois relationnelles, voire mafieuses. Ce qui fausse totalement le calcul économique et rend l’intermédiation bancaire nulle dans notre pays.

Au regard du Rapport de la Banque d’Algérie et ces décisions en matière de commerce extérieur, est-ce que l’Algérie a une possibilité de sortir de la crise ?
La stratégie de la Banque d’Algérie ne peut être dissociée du reste des stratégies – fiscale, budgétaire, monétaire financière, commerciale, industrielle, agricole, formation, apprentissage…, faute d’avoir cette grande orchestration et cette vision globale à moyen et long termes, on fait du bricolage, c’est-à-dire des décisions éparses incohérentes et contradictoires à très court terme. C’est ce que l’on appelle la navigation à vue.