Dans cet entretien, l’universitaire et expert financier revient sur les récentes déclarations du ministre des Finances, liées au déficit du Trésor, la chute des réserves de change, le gel temporaire du financement non conventionnel… Eclairage.

Reporters : A la fin du premier trimestre 2019, le déficit du Trésor a atteint 1 352,5 mds de DA, lequel devrait se creuser pour atteindre 2 436 mds de DA (11,6% du PIB) à la fin de l’année en cours, a déclaré le ministre des Finances. Comment remédier à cette sempiternelle problématique ?
Mourad Goumiri : Le déficit budgétaire provient, soit d’un manque de ressources (impôts et taxes), soit d’une augmentation des dépenses et, en général, de la combinaison des deux à la fois. Donc, les actions à mener sont de deux ordres, à savoir une diminution des dépenses, soit une augmentation des recettes, soit enfin de la combinaison des deux postes. L’analyse du poste des recettes (hormis la fiscalité pétrolière qui est un facteur exogène sur lequel nous n’avons aucune latitude), les recettes proviennent des impôts directs (IBS) et des impôts indirects (TVA). Dans ces deux compartiments, il me semble difficile d’augmenter les recettes en augmentant les taux (qui sont déjà très élevés si on les compare avec ceux de nos voisins directs). Il reste donc une seule action qui peut être entreprise, c’est l’élargissement de l’assiette (en direction du marché informel) et l’amélioration du rendement (lutte contre la fraude et l’évasion fiscale). Cette politique nécessite une action soutenue des pouvoirs publics (ministère des Finances) de manière à injecter des moyens humains (formations, perfectionnement et recyclage…), matériels (informatisation et logiciels d’interconnexion avec les autres services…) et financiers (infrastructures, salaires et primes, recrutements…) ce dont ne dispose pas actuellement le ministère des Finances. Quant à la fiscalité pétrolière, vous connaissez actuellement ses tendances baissières de par les fondamentaux et la géopolitique !

Les réserves de change de l’Algérie s’évaporent d’année en année. Elles ont encore reculé à 72,6 milliards de dollars (mds usd) à la fin avril 2019, contre 79,88 mds usd à la fin de l’année 2018, soit une baisse de 7,28 mds usd en quatre mois. Mais le ministre estime qu’il existe une «marge de manœuvre importante en matière de redressement de la situation financière», précisant que «l’Algérie n’est pas sous la menace du FMI». Qu’en pensez-vous ?
Tout d’abord, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) ainsi que toutes les institutions financières internationales (Banque européenne, Banque africaine, Banques arabes…) ne sont pas nos ennemis, mais nos partenaires depuis…1963. Quant au marché financier international, ce sont les pouvoirs publics nationaux qui ont décidé de ne pas s’adresser à lui pour des raisons subjectives (au nom d’une indépendance hypothétique) et objectives (des règles de transparences strictes dans les opérations). Il faut donc revoir cette politique de fond en comble et construire avec le marché financier international et les institutions financières multilatérales, régionales et privées des relations de confiance pour qu’elles acceptent de nous accompagner dans le financement des projets de développement rentables. Il faut le faire très vite avant que nous en soyons contraints contrairement à ce qu’affirme le ministre des Finances.

Une autre annonce a été faite. Elle a trait au gel temporaire du financement non conventionnel. Comment évaluez-vous cette politique du gouvernement et quelles sont, selon vous, les priorités actuelles tenant compte du contexte politique difficile ?
Je m’étais déjà prononcé sur cette politique monétaire qui, en aucun cas, ne peut résoudre des problèmes structurels de notre pays, en déclarant qu’« on ne peut soigner un cancer avec une aspirine ». Cette politique, si on en a vraiment besoin, après avoir épuisé toutes les autres – personne n’a pu le démontrer, encore moins la Task Force, installée auprès du Premier ministre A. Sellal en 2014 -, ne pouvait être couronnée de succès que dans la mesure où elle entre dans le cadre d’une politique économique et financière plus globale et qu’elle introduise des réformes structurelles dont notre économie a besoin, à moyen et long termes. Or, les pouvoirs publics du moment ont refusé cette démarche et ont tablé sur des mesurettes en attendant que le marché des hydrocarbures se redresse et leur apporte les liquidités nécessaires à « l’achat de la paix sociale », comme par le passé… C’est ce que l’on appelle la « fuite en avant ». Il n’y a donc aucune échappatoire possible, il importe de revenir aux règles économiques usitées dans tous les pays du monde, à savoir la réalité des prix avec des filets sociaux pour ne pas faire prendre en charge les déficits par les populations les plus vulnérables. Mais cette politique a un inconvénient majeur, elle nécessite un pouvoir politique légitime, élu dans une transparence totale, sinon, c’est peine perdue !

Vous avez récemment déclaré que la PME/PMI est la piste la plus prometteuse. Plus d’explications ?
L’avenir économique et financier de notre pays peut être florissant de par la formidable demande intérieure de biens et services non satisfaite. Dès lors, il faut construire une offre en biens et services avec un rapport qualité-prix acceptable, en face de cette demande (qu’il faudra rendre solvable), par la création de plusieurs millions de PME-PMI. La jeunesse qualifiée devrait être prioritaire de manière à créer une dynamique durable de création d’entreprises et mobiliser des moyens et des mécanismes (humains, financiers, technologiques et entrepreneuriaux) pour permettre l’incubation des ces dernières. La révisions des textes législatifs et réglementaires ainsi que le système bancaire, devra se réaliser rapidement afin de libérer l’acte d’entreprendre et éradiquer toutes les bureaucraties saprophytes de manière à mobiliser toutes les énergies potentielles de notre pays et de la diaspora à l’étranger. Cette politique est possible et réalisable à condition que les règles du jeu soient transparentes et ouvertes à tous sans exception aucune.