Reporters : Un film autobiographique ?
Mounia Meddour : Tout ce que vivent les filles dans la cité universitaire, c’était bien le quotidien d’étudiantes algéroises à la fin des années 1990. Y compris le mien. Avec l’intégrisme montant, l’oppression tout autour. Mais l’attentat dans la cité universitaire est un ressort dramatique de fiction. Comme la passion de Nedjma pour la mode qui prend une dimension symbolique. Ce que les islamistes voulaient, à cette époque-là, c’était cacher le corps des femmes. Pour moi, la mode, qui dévoile et embellit les corps, constitue une résistance aux foulards noirs.
Au cinéma, ce que j’aime en tant que spectatrice c’est m’identifier à des personnages, suivre leur trajectoire, leurs aventures. J’aime voir comment des personnages affrontent des obstacles et des drames pour devenir meilleurs. Le scénario s’est ainsi bâti autour de Nedjma. J’avais envie de raconter l’histoire de cette jeune femme, qui, à travers sa résistance nous embarque dans un grand voyage semé d’embûches nous faisant découvrir plusieurs facettes de la société algérienne, avec sa débrouille, son entraide, l’amitié, l’amour – et aussi les galères. En cela, la cité en est un peu un microcosme.

L’écriture…
J’ai ce sujet en moi depuis longtemps, mais il m’a fallu du temps avant de m’y consacrer entièrement. J’ai eu besoin de recul, peut-être de faire le deuil de cette période. Il fallait aussi que je fasse mes armes : me former à l’écriture scénaristique, à la mise en scène, à la direction de comédiens. Une fois que je me suis lancée, que j’ai choisi de transmettre cette expérience sous une forme fictionnelle, l’écriture a été instinctive et rapide, compulsive comme une dictée. Je voulais être fidèle aux détails, aux souvenirs, à la musique de cette époque. Il y a eu un travail approfondi sur la structure. On s’est posé la question de savoir jusqu’où on pouvait aller dans la violence. On a condensé sur quelques semaines, une évolution qui a duré plusieurs années. Dans le film, il y a une gradation : des affiches à l’extérieur de la cité, puis des affiches à l’intérieur, puis jusque dans le réfectoire. Et ces femmes voilées qui s’introduisent dans la chambre des filles. Ces patrouilles de femmes en hidjab ont existé. Elles venaient régulièrement interrompre les cours.

Nedjma ?
Elle vient d’un milieu populaire. Beaucoup de filles travaillaient dur pour pouvoir vivre en cité universitaire. Pour étudier, bien sûr, mais aussi pour avoir un peu de liberté, s’éloigner du carcan familial, caractérisé par le père ou le frère. C’était un espace de liberté. Nedjma est une jeune femme combative, qui rêve de rester dans son pays. J’étais comme elle : quand on est jeune et qu’on n’a pas conscience des opportunités qu’offre l’étranger, on n’a pas envie de partir. Le départ a été difficile pour moi, il s’est fait du jour au lendemain, c’était un déracinement.
Nedjma n’est pas contre la religion. Elle combat les abus commis en son nom.
Créer des robes est une manière de faire le deuil. Quand on est en deuil, on a besoin d’être dans l’action. Elle ne fait son deuil qu’en revenant sur la tombe de sa sœur. Ses larmes sont alors une façon d’accepter sa disparition, de lâcher prise. Ce n’est qu’à ce moment-là que Nedjma retrouve la paix.

Et les amies de Nedjma
Sa meilleure amie Wassila est plus fleur bleue qu’elle ne l’est. Elle croit en l’amour et sera d’ailleurs prisonnière d’un amour impossible. Kahina rêve de départ au Canada : c’est une période où Roch Voisine était la star des adolescentes ! Toutes les filles rêvaient de départs lointains. Et puis il y a Samira, la plus religieuse de toutes, qui est aussi l’élément déclencheur du défilé : c’est elle qui rappelle à chaque fois à Nedjma qu’il ne faut pas baisser les bras. Et finalement cela devient un acte fédérateur fort, toutes les filles contribuent à ce moment inédit de lâcher-prise. La cité universitaire était pour nous un lieu de liberté, on pouvait étudier mais aussi danser, écouter de la musique. Je n’ai que des souvenirs de joie de cette période. J’avais des œillères, moi aussi !

Le tournage en Algérie…
C’était naturel et primordial pour moi de tourner à Alger, c’est la ville qui m’a vue grandir. On a tourné les scènes de cité universitaire à Tipaza dans un complexe touristique construit par Fernand Pouillon : un lieu peu rénové, donc vide, dont on a pu redécorer le réfectoire et les chambres avec ma talentueuse chef décoratrice Chloé Cambournac.
Tourner en Algérie me permettait aussi d’ajouter une véracité presque documentaire : dans le bus, par exemple, quand j’ai vu arriver le receveur avec sa gestuelle singulière, ses pièces de monnaie qu’il faisait claquer entre ses doigts habiles et ses mains noircies, j’ai imaginé une scène autour de lui. J’aime fusionner la réalité et la fiction. Je voulais aussi le parler algérois qui est tellement vivant, créatif et souvent hilarant.

La mise en scène
J’ai beaucoup travaillé en amont avec mon chef opérateur, Léo Lefèvre. Je voulais à la fois un film poétique et viscéral, immersif et organique. Je savais qu’on aurait un plan de travail très serré, cinq semaines de tournage, six jours sur sept. Il fallait déterminer précisément ce qu’on voulait tourner : un film sur la pulsion de vie à la mise en scène fiévreuse.
Etre du point de vue de Nedjma, découvrir les autres personnages à travers elle, donc avoir cette caméra proche d’elle, qui épouse chacun de ses mouvements, lorsqu’elle coud, lorsqu’elle cherche, lorsqu’elle trouve…
Pour les scènes chorales, on avait un plan au sol avec les déplacements de chacune des filles. Il y a eu aussi un remarquable travail de montage avec Damien Keyeux. Je voulais un montage incisif et nerveux à l’image de la vitalité de notre héroïne Nedjma, qui incarne une jeunesse algérienne aux espoirs sacrifiés mais qui n’a jamais cédé à la peur.

Les comédiennes
Au départ, je tenais absolument à ce que mon héroïne soit Algérienne. Lorsque j’ai rencontré Lyna Khoudri, j’ai toute de suite été happée par sa force et sa fragilité. J’aime cette alchimie. Il y a chez elle cette innocence et cette fougue mais aussi une rigueur formidable et une exigence de vérité.
Avec Lyna on a échangé, préparé et répété, peaufiné les détails et les dialogues même sur le tournage. On a construit et déconstruit les réactions et les émotions de Nedjma en créant des paliers émotionnels qui ont été très utiles puisque nous avions tourné les séquences dans le désordre.
Le rôle le plus difficile à distribuer était celui de Wassila, il fallait quelqu’un d’extraverti, de naturel et qui parle la langue. Je ne trouvais personne. Et puis une directrice de casting algérienne nous a mis en contact avec cette jeune youtubeuse, Shirine Boutella, très intuitive qui a très bien saisi le personnage grâce à son intelligence et à sa soif d’apprendre.
Kahina, Zahra Doumandji, celle qui rêve de partir, est docteure en biologie dans la vraie vie. Sa sensualité joyeuse et innocente symbolise à la perfection les femmes algériennes. Et Samira, Amina Hilda Douaouda, est une comédienne extraordinaire, d’un naturel bluffant : c’est une slammeuse.