Commis de l’Etat à la retraite, éclectique dans ses assortiments, généreux dans ses partages, Mouloud Bensaïd est connu comme un violon blanc dans le domaine musical, en général, et le malouf, en particulier.

Mélomane et musicologue à ses moments perdus, Mouloud Bensaïd est finalement tombé dans les filets de la musique, et le malouf a fini par le hanter.
A tel point qu’il est devenu un incontournable pivot de la chose musicale à Constantine. Contributeur efficace sur un journal local, dont il a noirci les colonnes à travers ses pérégrinations dans les ruelles et venelles de la vieille ville, animateur à Radio Constantine, où il n’a pas encore fini de parler de malouf après plus de 250 émissions, Mouloud Bensaïd se livre à Reporters en nous faisant voyager sur les traces de sa marotte, le malouf. Suivons-le, embarquement immédiat !

 

Reporters : On parle de malouf, de son festival, de son regretté chantre Mohamed-Tahar Fergani. Finalement, c’est quoi ce genre musical ?
Mouloud Bensaïd : Le malouf est un ensemble de poèmes écrits exclusivement en arabe littéraire. Aujourd’hui, l’histoire nous a laissé des restes de ce malouf, qu’on appelait en son temps, en andalousie, mouwachah. Avant cela, el qassid, un genre musical faisait rage au Moyen-Orient, le mouwachah est venu le supplanter. Ce dernier s’est révélé dès le début très riche et très profond de par les thèmes qu’il aborde. Alors quand on parle de malouf, c’est vers l’aspect mouwachah qu’on doit fouiner.
Aujourd’hui, il ne reste à Constantine que quatre mouwachahate, comme « ayouha, essaki, ileyka et el mouchtaka ». Originalement, ce n’était pas « essaki » (comprendre celui qui sert du vin : ndlr), mais « essahi » (l’étourdi, le songeur : ndlr). Ces déformations, et elles sont nombreuses, sont le fait de juifs d’Andalousie et, plus tard, de Constantine, qui se sont essayés au mouwachah, plus tard malouf, voulant s’approprier ce genre musical, qui était, rappelons-le, écrit dans un arabe littéraire très châtié.

Est-ce que le malouf est d’origine arabo-andalouse comme on le prétend ?
Les écrivains ou poètes se sont manifestés dès la bataille de Zalaca, en 1086, entre les troupes du général almoravide Youssef Ibn Tachfine et celles du roi de Castille Alphonse VI. Cet épisode de la Reconquista voit la victoire des armées musulmanes (Maures) berbères. Une rue dans la vieille ville de Constantine porte justement le nom de cette bataille, Zellaika : ndlr). El Mouatamed Ibn Abbad, l’émir de Séville, Ichbilya, en ce temps, a eu une idée pour sauver sa province et le sud de l’Andalousie : prendre langue avec le puissant Ibn Tachfine Assanhadji (troisième imam premier sultan de la dynastie almoravide. Né en 1009, il a régné sur l’Empire almoravide allant du Sahara à l’Espagne, de 1061 jusqu’à sa mort, en 1106. (Il est aussi le fondateur de Marrakech vers 1070, qui est alors devenue une capitale : ndlr). Une grande armée fut dépêchée sur place et a vaincu les chrétiens. C’est là qu’Ibn Tachfine, 79 ans à l’époque, s’adressera aux émirs des provinces d’Andalousie pour leur dire qu’ils étaient « indignes » de cette immense Andalousie, et « qu’une remise en cause » de leurs pouvoirs serait possible. Mouatamed Ibn Abbad, justement, sera « invité » à Fez, après avoir perdu son royaume, où il pondra des poèmes qui seront chantés en mouwachah. Echaudés, les émirs se remettront en cause et régneront encore presque quatre autres siècles en Andalousie.
Avec l’arrivée des Maures ou Berbères du Maghreb, le mouwachah ne survivra pas longtemps. L’invasion sera aussi musicale avec l’apparition du zedjal. Les Berbères, qui pratiquaient la langue arabe, ne pouvaient pas, néanmoins, maîtriser les envolées lyriques en arabe des mouwachahate.
Les Berbères envahiront donc l’Andalousie, en sauveurs des Arabes et de l’Islam, mais aussi en musiciens chevronnés avec le zedjal, qui avait une petite consonance populaire, chaâbi, contrairement aux mouwachahate qui étaient réservées à une certaine caste. Des centaines de textes pour le zedjal furent créées et leur permettront de se fondre dans une civilisation hautement scientifique et culturelle. Tout ça pour vous dire qu’au sein de l’Ecole de Constantine, le zedjal a pris la plus grande place, plus que le mouwachah ou un autre genre. Les Maures sont restés encore en Andalousie, après la chute de Grenade en 1492, jusqu’en 1614, qu’ils quitteront quand même pour ne pas subir les persécutions des rois chrétiens d’Ibérie, (les Maures qui sont restés en Andalousie après la chute de Grenade étaient appelés les Morisques : ndlr).
C’est à partir de là que les Maures regagneront sur le Maghreb, de Fès à Meknès, en passant par Tlemcen, Alger, Constantine, sans oublier la Tunisie et la Libye actuelles. Dans leurs bagages, il y avait les « Nossosse », les fameux textes de zedjal écrits avant et pendant leur périple andalou. Parler de malouf, aujourd’hui, c’est parler de cette musique arabo-andalouse, un mélange de mouwachahate, venues de l’Orient, et de zedjal, occidental. Autrefois, les noubas étaient composées de mouwachahate, mais vu que ces dernières ont pratiquement toutes disparues, c’est à partir du zedjal des Maures que la majorité des noubas actuelles ont vu le jour.

 

Le Festival du malouf, qui vient de s’achever, a toujours ramené des sommités dans le domaine musical, mais rarement du malouf. Est-ce normal ?
On ne pouvait pas ramener pour ce festival des sommités mondiales, ou même locales, du malouf, à cause d’un budget revu drastiquement à la baisse. Mais ce qui est aberrant, comme vous l’avez souligné, c’était de ramener des Syriens, des Egyptiens, des Jordaniens ou même des Irakiens dans un festival dédié au malouf. Ces derniers ne se ramènent pas avec du malouf. Ils viennent avec du mouwachah charqui (oriental) qui fonctionne avec el wasla, pas la nouba. Mais s’il faut ramener ces musiciens, il faut qu’il y ait un échange fructueux, une symbiose musicale.
Parce que, entre nous, le malouf dans sa forme actuelle est en train de dépérir, pour ne pas dire mourir. Il nous faut donc revoir le concept du malouf en le mixant ou en lui permettant de se « frotter » à d’autres genres musicaux, plus « vivants », plus internationaux, plus mondiaux. Et si pour cela il faut changer l’appellation du festival, il faut le faire.

Mohamed-Tahar Fergani disait que la relève dans le malouf est inexistante. Qu’en pensez-vous ?
Aujourd’hui, les chanteurs de malouf chantent des textes faussement appris des chouyoukh, qui ont eux-mêmes inexactement appris. Les textes, comme souligné plus haut, étaient de haute teneur en langue arabe, que les chouyoukh maîtrisaient à peine. Il n’y avait que cheikh Abdelkader Toumi qui embrassait à la perfection et les textes et la langue arabe. Mais sa timidité faisait que ce qu’il affirmait était contredit par des apprenants ignares qui finissaient par avoir le dernier mot, et, malheureusement, déformaient aussi ce qui était exact.
Je pense qu’une grande réforme doit être faite à Constantine. Et quand on dit Constantine, c’est aussi Souk-Ahras, Guelma, Mila, Skikda et bien sûr Annaba. En rassemblant tous les connaisseurs de ce grand-Constantine, et à petits pas, nous pourrons faire quelque chose, comme l’ont fait ceux qui nous ont précédé, surtout les Morisques.

Les fameux textes des Morisques sont le support des zedjal. N’y a-t-il pas eu, depuis, d’autres apports dans ce domaine ?
Il y a eu aussi des gens qui avaient beaucoup de temps libre, les « h’chaichiya ». (Les h’chaichiya étaient poètes, musiciens, zedjaline, éleveurs d’oiseaux, artisans, qui passaient le plus clair de leur temps à discuter et à entendre du malouf dans les foundoq de Constantine (sorte de petit hôtel populaire), à grands coups de tasses de café djezoua et de joints de kif : ndlr). Ils se sont accaparé les textes dont nous parlions. Les mélodies ont été créées ici, pas en Andalousie.
Le genre el bouri, par exemple, a été créé par les h’chaichiya, el m’chaghal, par Laliyine (les instrumentistes, orchestre : ndlr). Il faut arrêter de faire de la formation ou la détection de talent par le concept de Master Class. Il faut plutôt aller vers la notion d’ateliers à travers le savoir-faire des associations. Il mérite aussi, et auparavant, passer par l’école, le lycée puis l’université. Si on ne passe pas par ces étapes pédagogiques, toute forme d’entreprise sera vouée à l’échec.
Notre patrimoine artistique est basé sur de la pure poésie. Et à ce propos, si on n’explique pas le sens et la portée de ces textes, lors du passage de témoin, on échouera à la transmission de génération à génération. Les textes sont tout. S’il n’y a pas de texte, il n’y a pas de malouf, de zedjal. On peut chanter du zedjal, par exemple, uniquement avec de la percussion.

A part l’amour et la religion, quels messages le fameux zedjal, si cher au regretté maître de ce genre, Maâmar Benrachi, véhiculait-il ?
Les thèmes du zedjal sont révolutionnaires. Des thèmes innombrables existent. Vous prenez « El ward fi houlla d’kiya » (les roses portent de belles parures : ndlr). Eh bien, c’est une leçon de botanique, de tout ce qui existait dans la flore à l’époque, c’est un monument dans les textes du Zedjal.
Ces textes nous sont parvenus grâce à des talents comme ceux de Si Abdelmoulah, Kacem Esseradj, El Mouatamed Ibn Talal, Ibn Antar, de véritables chantres. Ils ont débarqué d’Andalousie en guenilles, mais avec un patrimoine culturel très riche. Des milliers de textes pour le zedjal existent toujours, qu’on peut utiliser, revisiter, et leur donner une seconde vie.