“I do not make any diff erence between a Tunisian, an Algerian, a Moroccan ; nor between a Malekite, Hanafi te, Chefi ite, Ibadite, and Hanbalite ; nor between an Arab and Kabyle […] All are my brothers”

(Moufdi Zakaria, speech in Tlemcen in 1931).

«I am neither a Moslem, nor a believer, nor an Arab if I do not sacrifice my being, my property and my blood to free my beloved homeland, North Africa, of the chains of Slavery and to bring it out of the darkness of ignorance and misery towards the light of knowledge, prosperity and a happy life”
(Moufdi Zakaria, op.cit).

Par Arezki Ighemat*
Tout le monde, ou presque, connaît le Moufdi Zakari poète. Mais très peu connaissent Moufdi Zakaria le militant de la cause nationale et de la cause maghrébine. En effet, tout le monde sait que Moufdi Zakara a écrit «Qassaman», le célère poème qui deviendra, à l’Indépendance, l’hymne national qui fait vibrer le cœur des Algériens chaque fois et partout où ils l’entendent. Par contre, peu de gens savent que Moufdi Zakaria n’est pas uniquement un intellectuel, mais qu’il a passé une bonne partie de sa vie à militer dans le cadre de plusieurs mouvements de résistance, non seulement en Algérie, mais aussi au Maghreb, notamment en Tunisie et au Maroc où il a séjourné et/ou étudié. Par ailleurs, beaucoup de gens savent que Moufdi Zakaria est l’auteur de «Qassaman», mais ne savent pas qu’il a écrit de nombreux autres poèmes, pièces de théâtre et textes en prose dont un bon nombre n’a pas encore été publié. Cette année 2020, nous commémorerons le 112e anniversaire de sa naissance et le 43e de sa mort, le 17 août 1977. Avant cela, nous avons tenu, dans le présent article, à rappeler quelques-uns des jalons qui ont marqué sa vie sans prétendre toutefois retracer de façon exhaustive toute l’histoire de sa vie d’écrivain et de militant, une histoire très riche en évènements et écrits.
Dans la première partie de cet article, nous parlerons de Moufdi Zakaria le militant de la cause algérienne et de la cause maghrébine. Dans la seconde partie, nous évoquerons le poète et l’écrivain.

Militant de la cause algérienne et de l’union maghrébine
Commençons par quelques repères de sa vie. De son vrai nom Cheikh Zakaria ben Slimane ben Yahia ben Cheikh Slimane ben Hadj Aïssa, appelé encore Zeikri Cheikh, Moufdi Zakaria est né le 12 juin 1908 à Beni Izgen (Ghardaïa) et mourut le 17 août 1977. Il aurait eu aujourd’hui 112 ans. Il faut rappeler, juste pour l’anecdote, que, selon certaines sources, Moufdi Zakaria est un surnom que lui a donné Slimane Boudjenah, un de ses camarades de classe, lorsqu’ils fréquentaient la Mission mozabite à Tunis. Il faut savoir aussi que Moufdi Zakaria est issu d’une famille Rostomide, une dynastie d’immams de rite ibadite, et a fait ses études d’abord à Beni Izgen, puis à Annaba, à l’école Es Salam puis El Khaldounia de Tunis avant d’entrer à la célèbre université Zeitouna de Tunis. Pendant ses études à l’université Zeitouna, il rencontra plusieurs poètes de renom comme Abul Qassem Echebbi (poète tunisien), Ahmed Shawqi (poète égyptien). Moufdi Zakaria participe, dès son plus jeune âge, à plusieurs mouvements nationalistes algériens, PPA, l’Association des oulémas, MTLD, l’Etoile nord-africaine (ENA) et le FLN. Pendant toutes ces années d’activisme, il a été emprisonné plusieurs fois, notamment à El Harrach, Berrouaghia et dans l’(in)fameuse prison Barberousse (Serkadji aujourd’hui). En Tunisie, il collabore au quotidien algérien El Moudjahid jusqu’à l’Indépendance en 1962. Il a également aidé au lancement des journaux du PPA «Ach Chaab», «Le Parlement Algérien» (dont le premier numéro sort en 1939), «El Watan» et «L’Action Algérienne». Il composa l’hymne de l’Etoile nord-africaine, qui deviendra le chant de ralliement des nationalistes de l’ENA. A sa sortie de la prison Barberousse, où il était emprisonné et torturé, Moufdi Zakaria part en Tunisie où il a été soigné par le Dr. Frantz Fanon, le célèbre psychiatre et militant algérien, des suites des tortures que les services de police coloniaux lui ont fait subir. Cependant, Moufdi Zakaria a non seulement milité pour la cause algérienne, mais il a été l’un des premiers à promouvoir l’idée de l’unité maghrébine. Il écrit une œuvre, «Tahta Dilal Ezzeytouna» (A l’ombre des oliviers) qu’il dédie à la Tunisie où il était étudiant et où il a milité dans les rangs de la Jeunesse destourienne. Il publie aussi une œuvre, «Min Wahly el Atlas» (Sous l’inspiration de l’Atlas) dans laquelle il parle du Maroc et de son séjour dans ce pays. Ces écrits sur les pays voisins maghrébins lui ont valu le titre de «Grand poète du Maghreb». Au sein de la Mission mozabite de Tunis, il participera aux soirées littéraires organisées par l’écrivain tunisien Larbi el Kebbadi et fera connaissance, entre autres, avec les poètes tunisiens Abou el Qassem Chebbi et Ramadhane Hammoud. Un de ses poèmes, «Aux gens du Rif», a été publié dans les journaux tunisiens «Lissane Ech Chaab» (6 mai 1925) et «Essawab» et les journaux égyptiens «El Liwae» et «El Khabar». A la fin de sa vie, il s’établit au Maroc. Il écrit aussi plusieurs chants dédiés à la Tunisie et au Maroc. Parmi les chants dédiés à la Tunisie, on peut citer «Congrès du Destin», «l’Union des Femmes tunisiennes», «la bataille historique de Bizerte». Au Maroc, il dédie les chants suivants célébrant l’évacuation du Maghreb et de l’armée marocaine. Moufdi Zakaria a reçu plusieurs récompenses non seulement en Algérie, mais aussi au Maroc et en Tunisie. Au Maroc, il reçut la «Médaille de la Capacité intellectuelle du Premier degré» que lui a remise le roi du Maroc Mohamed V (21 avril 1961). En Tunisie, il obtient, à titre posthume, la «Médaille du Mérite culturel» qui lui a été remise par le président défunt Habib Bourguiba. En Algérie, il obtient trois médailles, deux remises par le président Chadli Bendjeddid, «Médaille de Résistant» (25 octobre 1984), «Attestation de Reconnaissance de son œuvre et de son milititantisme» (8 juillet 1987), Médaille «Athir» de l’Ordre du Mérite national (Bouteflika, 4 juillet 1999). En 1925, il contribue au lancement de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord et milite au sein du Parti nationaliste tunisien «Destour» et de la Jeunesse destourienne. Un des passages qui soulignent le mieux sa vision de l’union maghrébine est un extrait du discours qu’il a donné au Congrès de l’Association des étudiants nord-africains à Tlemcen en 1931 : «I am neither a Moslem, nor a believer, nor an Arab if I do not sacrifice my being, my property and my blood to free my beloved homeland, North Africa, of the chains of Slavery and to bring it out of the darkness of ignorance and misery towards the light of knowledge, prosperity and a happy life” (Je ne suis ni un musulman ni un croyant ou arabe si je ne fais pas le sacrifice de mon être et de mon sang pour libérer ma patrie chérie, l’Afrique du Nord, des chaînes de l’esclavage et la sortir de l’obscurantisme et de l’ignorance et de la misère pour la conduire vers la lumière de la connaissance, la prospérité et une vie heureuse – notre traduction). Toujours dans ce même discours, et pour mettre en exergue sa croyance en un Maghreb des peuples, il déclare : «Tout musulman d’Afrique du Nord, qui croit en l’unité de celle-ci, et qui croit en Dieu et en son Prophète, est mon frère et partage mon cœur» (notre traduction). Il déclare encore : «I do not make any distinction between a Tunisian, an Algerian and a Moroccan; nor between a Malekite, a Hanefite, a Chafféite, an Ibadite and a Hanbalite; nor between an Arab or a Kabyle, a townsman and a villager, a sedentary and a nomad. All are my brothers” (Je ne fais aucune distinction entre un Tunisien, un Algérien et un Marocain ni entre un Malékite, un Chafféite, un Ibadite et un Hanbalite ; ni entre un Arabe et un Kabyle, un citadin et un villageois, un sédentaire et un nomade. Tous sont mes frères. Discours de Moufdi Zakari au Congrès de l’Association des étudiants nord-africains en 1931, cité par Jardô e Poesia, judoespoesia.blogspo – Septembre 2008, notre traduction). Toujours pour montrer son militantisme en faveur de l’unité maghrébine, il dira : «I Have faith in […] North Africa as my Fatherland, One and Indivisible» (Je crois en l’Afrique du Nord comme ma patrie Une et Indivisible – Discours de Tlemcen, op.cit. ; notre traduction).

Le poète et l’écrivain
Moufdi Zakaria est aussi un intellectuel, mais pas n’importe lequel. Il est doublé, comme on vient de le voir dans la partie précédente, de militant de la première heure. Il est connu surtout pour avoir écrit, en 1956, le poème qui deviendra l’hymne national algérien : «Qassaman» (le Sermon). Ce que beaucoup de gens ne savent pas, c’est pendant qu’il était à la prison Barberousse (Serkadji aujourd’hui) que Moufdi Zakaria a écrit «Qassaman». Ce qui est encore plus singulier est qu’il l’a écrit avec son propre sang, celui issu des tortures que les soldats et les policiers coloniaux lui font subir. Parce qu’il n’était pas autorisé à utiliser du papier ou autres moyens d’écrire tels que crayon ou stylo ou machine à dactylographier, il écrit le texte de «Qassaman» sur les murs de sa cellule de prison avec son propre sang. C’est ce que confirme la source suivante : «Since he did not have access to paper or writing instruments, while incarcerated in Barberousse prison, Moufdi Zakaria wrote the lyrics with his own blood on the walls of his jail cell” (Voir Kassaman, Anthem of the Glory of Algerian Revolution, Algiers, APS, 5 July 2012).
Cependant, «Qassaman» n’est pas le seul écrit de Moufdi Zakaria. Sa carrière littéraire remonte à avant 1956 et sa production poétique et prosaïque dépasse le seul poème «Qassaman» pour englober de nombreuses autres œuvres. Parmi ses œuvres les plus connues, on peut citer «l’Iliade algérienne», «la Flamme Sacrée», «A l’Ombre des Oliviers», «Sous l’Inspiration de l’Atlas», «Fidai al Djazaïr», «Chanson de l’Union des étudiants algériens», «Chanson du Symbole national», «Chanson de Barberousse», «Chanson de l’Union des travailleurs tunisiens», «Chanson de l’Armée marocaine», «Chanson de l’Evacuation du Maroc», «Chanson de la Bataille historique de Bizerte», «Chanson du Congrès de la Destinée» (Tunisie). Moufdi Zakaria a aussi écrit un grand nombre d’autres œuvres non encore publiées dont «Lumières de la Vallée du M’Zab», «Livre Blanc», «Histoire de la presse arabe en Algérie», «la Grande Révolution» (pièce de théâtre), «la littérature arabe en Algérie à travers l’histoire» (en collaboration avec Hadi Labidi), «Chant de la Marche Sacrée» (en arabe dialectal), «Elan» (portant sur la bataille politique en Algérie de 1935 à 1954, «le Cœur torturé», «Aux gens du Rif», etc.
Parler de tous ces écrits dans un article de journal est juste impossible. Cela étant difficile à réaliser, nous essaierons de montrer la beauté et la signification de cette œuvre immense de Moufdi Zakaria à travers un extrait de son œuvre, «l’Iliade algérienne», intitulé «Epris d’Algérie», que nous proposons ci-après :

Conclusion
Nous avons vu que Moufdi Zakaria, contrairement à l’opinion générale, n’est pas simplement l’auteur de l’hymne national algérien. Il est aussi l’auteur de nombreuses œuvres, certaines publiées, d’autres non publiées, que beaucoup de gens ne connaissent pas. Un grand nombre de ces œuvres racontent des fragments de l’histoire de l’Algérie, notamment de sa Révolution armée. Mais une autre partie a été dédiée aux pays voisins maghrébins, notamment la Tunisie et le Maroc où Moufdi Zakaria a séjourné et/ou étudié. Malheureusement on constate que ces œuvres, en dépit de leur richesse littéraire et historique et de leur beauté, ne font pas partie du curriculum scolaire dans le système éducatif algérien. Par ailleurs, il est regrettable que des recherches ne soient pas entreprises pour retrouver, collecter et publier les œuvres inédites de Moufdi Zakaria. Nous avons vu aussi que Moufdi Zakaria n’est pas seulement un intellectuel, mais qu’il est aussi un militant de la cause algérienne et maghrébine avant même les révolutions de libération nationale de chacun des pays voisins. Dès son plus jeune âge, en effet, Moufdi Zakaria s’est engagé dans la lutte pour la libération de sa première patrie, l’Algérie, et de sa deuxième patrie, l’Afrique du Nord. Et, dans ce dernier contexte, il peut être considéré comme un des précurseurs de l’idée de l’Union maghrébine. Moufdi Zakaria, s’il était encore vivant, aurait été malheureux de voir, que 60 ans environ après l’indépendance des pays maghrébins, cette union est encore loin d’être réalisée en dépit des sacrifices humains consentis par les trois pays et des tentatives politiques avortées passées d’atteindre cet objectif qu’il chérissait de tout son cœur.

*Arezki Ighemat, Ph.D en économie Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)