Reporters : Le Pape vient d’effectuer un voyage important en Irak. On parle d’un déplacement historique. En quoi l’était-il ?
Monseigneur Paul Desfarge : Effectivement, c’est un voyage historique et prophétique. C’est un déplacement que le Pape a porté dans son cœur. Il a eu l’intuition qu’il fallait aller là-bas en dépit des dangers tant au niveau de la sécurité que du contexte sanitaire. Le Pape estime que la situation du peuple irakien en général et de la communauté chrétienne en particulier est suffisamment grave. Elles vivent une situation de blessure et ont besoin de retrouver courage et confiance. Il est allé non seulement conforter ses frères chrétiens, mais sa visite est un message de fraternité pour tous. Parce qu’il croit, et il est allé le dire dans la place des religions pour bâtir la paix et faire la fraternité ensemble.

Le souverain pontife a dit en substance que la disparition des chrétiens du Moyen-Orient serait une perte incalculable. Que voulait-il dire au juste ?
Les chrétiens d’Irak sont chez eux, j’allais dire, depuis le tout début du christianisme. Les premiers chrétiens sont nés en Irak au bord de la Mésopotamie, la plaine de Ninive. Le départ des chrétiens est donc une perte pour l’humanité, parce qu’il y a une culture et une civilisation irakiennes qui remontent à plus de 2000 ans. Et dans lesquelles la foi chrétienne et le christianisme ont une partie importante à jouer, c’est douloureux et impossible de les voir partir. Le Pape est allé en Irak pour inviter justement les chrétiens à rester dans leur pays et ceux qui sont partis à revenir et à nouveau faire confiance. C’est là où réside le défi. Un environnement fraternel est possible avec des frères musulmans sunnites et chiites et d’autres minorités religieuses.

Est-ce qu’il y a l’espoir de voir les chrétiens d’Irak retrouver leur pays ?
C’est ce que je crois, personnellement et c’est ce que le Pape Francisco croit et espère. C’est l’un des objectifs de la visite. Le Pape a rencontré, en marge de sa visite, des leaders religieux de la région. Une rencontre historique avec Ayatoulah Ali Al Sistani, qui a duré 50 minutes. Un rendez-vous fraternel d’un homme à homme. Cette rencontre prône une citoyenneté irakienne. Ce frère chiite a appelé, lui-même, les chrétiens à ne pas quitter leur pays, afin de bâtir un Irak aux Irakiens. Sans faire de divisions ou de tensions entre les différents croyants de l’Irak. Il a lancé un appel très fort à la fraternité entre toutes les religions et les croyants, il dit qu’on ne peut pas lever les yeux vers le ciel, c’est-à-dire vers Dieu, et haïr son frère en même temps. Pour lui, la fraternité commence lorsqu’on ne considère personne comme un ennemi. L’ennemi est la haine qui est dans notre cœur et qu’il faut l’expulser. Il est important d’aller vers tout le monde comme des frères. C’est un défi et un appel prophétique. C’est possible. Lui, il le vit, et qu’ensemble, on peut bâtir la paix.

Que peut faire aujourd’hui l’Eglise en termes de dialogue des religions et des cultures ?
Nous sommes tous invités à faire comme le Pape. C’est-à-dire, aller à la rencontre et vivre au niveau fraternel et puis voir ce que nous pouvons vivre ensemble pour organiser une société citoyenne. Je souligne le mot « citoyenne ». Aujourd’hui, l’Eglise croit beaucoup en la citoyenneté. Elle se méfie ou met en garde contre les identités religieuses qui se replient sur elles-mêmes et se durcissent. Le Pape a crié haut et fort, « ça suffit le terrorisme ». Arrêtez d’instrumentaliser et d’utiliser Dieu à des fins politiques particulières et partisanes. Dieu ne peut pas être le chef du bon clan ni de ma religion. Il est le Dieu de tous et Il est le Créateur de tout le monde. Dieu est Rahman et Rahim, parce qu’Il l’est, Il nous appelle à la fraternité et au pardon. Dieu n’est pas Rahman Rahim pour quelques-uns et puis Il ne le serait pas pour les autres. Ce n’est pas possible, Il ne sera pas Dieu dans ce cas. Le Pape Francisco, parce qu’il habite et croit à ce Dieu amour, est allé dire aux chrétiens irakiens : « vous êtes faibles et fragiles, mais vous avez la force de votre foi, vous portez beaucoup d’amour en vos cœurs, n’ayez pas peur ». Il a commencé sa visite d’ailleurs en demandant pardon. Il a demandé pardon, au nom de tout le monde, pour le mal qui a été fait dans cette région. Les chrétiens sont là pour témoigner d’un Dieu d’amour et de pardon. Et qui peut aider pour faire de l’Irak un pays de citoyens.