Si un écrivain écrit, c’est qu’il a lu ceux d’avant. Autrement, ça ne marche pas, se souvient-on à peu près de ce que nous enseignait l’immense Julien Gracq dans «En lisant, en écrivant», un essai du début des années 1980. Mais écrire, ce n’est pas s’amuser et divertir aussi ? Loin dans le temps, à mille lieues de l’imaginaire et des territoires littéraires de l’auteur de «Un balcon en forêt», proche tout de même – et curieusement d’ailleurs de son vieux et toujours actuel pamphlet «La littérature à l’estomac» -, c’est à cette interrogation que nous convie Salah Guemriche à travers son dernier roman «Molière m’a tuer» que les Editions Frantz-Fanon ont eu la bonne idée de publier en Algérie avant une sortie prévue en France en novembre prochain sous un autre label ou en coédition probablement.

Par Nordine Azzouz
L’idée (peut-être risquée mais assumée) de rapprocher le dernier texte de Guemriche – un auteur dont l’œuvre mérite qu’elle soit davantage connue et discutée sous nos cieux en raison de sa belle écriture et la richesse des thèmes qu’elle aborde – de l’essai de Gracq (1949) tient du regard que son narrateur porte sur le monde de l’édition et de la critique dominantes en France. Cette grosse institution qui, pour ainsi dire, tient le marché et l’oriente sur des voies et selon des choix qui ne s’accordent pas toujours avec toutes les plumes – les plus intéressantes parfois – et ne correspondent pas toujours à la conception que tout lecteur et toute lectrice honnêtes se font de ce qu’est le talent littéraire qui n’est pas à confondre avec le talent médiatique si bruyant de nos jours.
Dans «Molière m’a tuer», ce regard sur l’édition et son univers prépondérant en France n’a cependant rien de savant ou de sérieusement théorique, ce qui aurait conduit Salah Guemriche à l’essai, un exercice qu’il maîtrise à merveille pour l’avoir souvent pratiqué dans plusieurs de ses publications. Il est romanesque et instillé dans une histoire qui a tout d’une fiction avant que l’on se rende compte que derrière sa narration et les nombreux personnages qui la peuplent, un en particulier – Larbi fr ou François dz – surgit l’auteur, M. Guemriche lui-même. On bascule alors dans l’autofiction, genre littéraire par excellence, par lequel on comprend que dans un roman, la grande affaire, c’est l’écriture comme un beau jeu créé pour innover, plaire et divertir le lecteur.
Milan Kundera, Adam Thirlwell, Barthes, Raymond Queneau et d’autres grands auteurs – dont la conception moderne du roman est celle d’un art de la langue avant tout – y défilent comme des témoins esthétiques et des points de repère (inter) textuels. Les jeux de mots et les calembours y sont cultivés pour ajouter au travail de l’écriture une autre grande et indiscutable définition, celle du style sans lequel on s’ennuierait au bout de quelques pages et duquel on sait que ce qui est recherché véritablement – de la part de l’auteur-narrateur – c’est le souci de dire le plaisir d’écrire et d’écrire en français spécialement – mais avec la sagacité et la sévérité amusée d’un «étranger», d’un Autre qu’il garde en tant qu’auteur francophone mais pas français, périphérique ou presque, d’un monde de l’édition dominant ; qui a toutefois de moins en moins de jugement de ce qu’est la littérature, encore moins francophone…
C’est l’hommage à Molière et à sa langue qu’il aime et défend à travers son double personnage des assauts des accords déviants que font subir à la pureté de sa grammaire et de sa syntaxe la pratique courante et navrante des fréquents discours littéraires et même politiques. Dans un vaudeville frondeur, jamais vipérin, l’auteur-narrateur raconte ce qu’il est en France : un objet littéraire non identifié ou difficilement adopté mais qui se bat suffisamment bien pour rappeler qu’il ne manque ni de bons mots ni de traits d’esprit. Pour lui, le français n’est plus seulement un «butin de guerre» comme le disait naguère Kateb Yacine, mais une «conquête» d’un «colon sur les terres de Molière». La langue du célèbre dramaturge, «on l’aura compris, c’est un peu son sacerdoce», lit-on à la page 180. Larbi fr ou François dz, ce héros derrière lequel Salah Guemriche se cache à peine, rappelle par ces tribulations ce que dit, en février 2017, dans un entretien Christiane Achour dans le magazine Diactritik à propos des littératures francophones. «La propriété, affirme-t-elle, de tous ceux qui la maîtrisent et qui la font leur pour inscrire leurs inventions littéraires dans l’espace international.»
«Si la langue a été imposée au petit colonisé à son corps défendant, il n’est devenu écrivain, usant de cette langue, qu’à son corps consentant», ajoute-t-elle à propos de l’auteur(e) francophone comme l’est Salah Guemriche et qui dans «Molière m’a tuer» charrie un torrent d’humour ou d’humeur gaie, c’est comme on voudra si on ajoute à ces termes celui de l’intelligence à aborder avec détachement mais lucidement ces questions sérieuses de la création et de l’identité littéraires : qu’est-ce qu’un écrivain ? Qu’est-ce qu’écrire ? Comment écrire ? Pour qui, pourquoi écrit-on ? Dans «Molière m’a tuer», où on lit à la fois du pamphlet, du polar et du picaresque, il y a réponse à cela… On ne vous en dira pas davantage.

• Salah Guemriche, «Molière m’a tuer», l’Homme des Accords déviant, Editions Frantz-Fanon. Prix : 1 000 dinars