Le rapport des huit experts qui ont analysé les échantillons des crânes des sept moines du monastère de Tibhirine a été rendu public avant-hier jeudi par l’AFP, dans des circonstances qu’elle n’explique pas.

Les conclusions de ce document de 185 pages, servant de pièce importante dans une affaire qui n’est pas encore classée, ont été remises aux juges français chargés du dossier le 23 février dernier, indique l’agence de presse. Les auteurs affirment que «les résultats des analyses n’apportent aucun argument nouveau concernant la cause directe de la mort» des religieux et n’émettent aucune certitude sur les circonstances de leur décès «faute d’argument nouveau», ajoute la même source.
Les quelques passages du rapport que les journalistes de l’AFP ont sélectionnés – et qui ont été repris en boucle depuis jeudi dernier par les grands médias en France – privilégient une lecture polémique et une nouvelle fois soupçonneuse de la véritable identité des assassins des moines, dont l’assassinat odieux a été revendiqué par le sinistre GIA. En attendant d’en savoir davantage sur le rapport en question et de se faire sa propre idée sur son contenu, la version qui en a été livrée jusqu’ici s’avère fortement orientée et clairement polémique. Ceci, dans la mesure où les termes utilisés ne sont pas loin de relancer la vieille version, très en vogue dans les médias français depuis les années 1990, hormis quelques notables exceptions, selon laquelle ce sont les «services» algériens qui auraient commis le forfait avant de le masquer.
Cette orientation polémique voire accusatrice est encore davantage manifeste dans les propos tenus par l’avocat des familles des religieux. «Ce rapport n’apporte pas la démonstration d’une vérité absolue, mais il en résulte quand même des pistes concordantes qui mettent en doute la version officielle», a-t-il déclaré. Pour Me Patrick Baudouin, ces pistes «mettent en doute la version officielle simpliste et contribuent à laisser penser à une possible manipulation de la part des services militaires». « Certes, le GIA a pu être impliqué dans l’enlèvement, mais est-ce que ce groupe aurait pu être manipulé?», s’est-il à nouveau interrogé en des termes très sévères et partiaux. Car les autorités algériennes ont donné leur feu vert pour que les crânes des religieux enterrés à Tibhirine soient exhumés et que des prélèvements soient effectués à l’automne 2014. En juin 2016, et après un premier refus algérien motivé sans doute par un souci de souveraineté et par les déclarations controversées, voire hostiles, suscitées en France par cette affaire, la juge française Nathalie Poux, qui dirige l’enquête avec Jean-Marc Herbaut, après le départ du médiatique Marc Trévidic, avait même réussi à ramener à Paris des échantillons et ordonné une expertise.

Une appréciation tronquée et polémique du rapport
Le contenu dévoilé jusqu’ici par l’AFP se résume au fait que les religieux ont été tués longtemps avant la revendication officielle de leur décès. «L’hypothèse de décès survenus entre le 25 et le 27 avril», soit bien avant l’annonce officielle de leur mort, «reste plausible», estiment les experts selon l’agence de presse, au regard de l’état de décomposition des têtes à leur découverte et d’analyses menées sur l’apparition de cocons d’insectes. Ils soulignent, selon la même source, «que des traces d’égorgement n’apparaissent que pour deux des moines et que tous présentent les signes ‘’d’une décapitation post-mortem ‘’, de quoi alimenter les soupçons d’une possible mise en scène». En l’absence de traces de détérioration par des animaux, ils jugent aussi «vraisemblable» l’hypothèse d’une «première inhumation» avant la découverte des têtes, ajoute l’AFP.
L’absence de traces de balles viendrait aussi une nouvelle fois «fragiliser la thèse d’une éventuelle bavure» de l’armée algérienne lors d’une opération menée depuis un hélicoptère, «sans toutefois l’anéantir totalement car nous n’avons pas les corps», réagit pour sa part Me Baudouin qui, s’exprimant à charge sur les ondes de France Info, a déclaré «que la version officielle des autorités algériennes ne tient pas». Il poursuivra que les juges Nathalie Poux et Jean-Marc Herbaut, qui poursuivent leur enquête, ont une tâche délicate, car «ceux qui savent des choses sont encore au pouvoir en Algérie».
De telles déclarations, bien que prévisibles de la part de l’avocat des familles des religieux, restent marquées, comme beaucoup d’autres depuis le début de cette tragédie, du sceau de l’appréciation politique et de versions qui, au stade actuel, n’auront de sens que de chahuter ou pas leur prochaine béatification. Et d’influer peut-être sur la partie qui se joue sur le choix du lieu de la célébration et de la visite du pape François: Oran, lieu où Pierre Claverie, l’évêque dominicain de ce diocèse, a vécu et a été tué, ou une ville d’Europe, puisque des sources médiatiques évoquent Assise en Italie.
Les sept moines de l’ordre cistercien de la stricte observance avaient été enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 dans leur monastère de Notre-Dame de l’Atlas, sur les hauteurs de Médéa, en Algérie. Deux mois plus tard, le 23 mai, un communiqué du Groupe islamique armé (GIA) revendiquait leur assassinat deux jours plus tôt, la gorge tranchée. Seules les têtes avaient été retrouvées sur une route. Ils font partie des dix-neuf religieux tués en Algérie durant les années 1990 et qui vont être béatifiés, selon un décret publié samedi 27 janvier 2018 par le Vatican.