aPrimé de la mention spéciale du Jury documentaire, lors du dernier Fica, pour « Off Frame, la révolution jusqu’à la victoire», une plongée historique dans la construction identitaire palestinienne moderne à travers des images d’archives et sur la lutte du peuple palestinien pour créer sa propre image et sa propre représentation dans les années 1960 et 1970, le réalisateur Mohaned Yaqubi, également fondateur d’Idioms Films, implanté à Ramallah, aborde dans cet entretien sa réaction face à la décision du président américain et la nécessaire réappropriation des valeurs de l’histoire révolutionnaire palestinienne pour résister face au colonialisme israélien.

Reporters : Quel est votre sentiment après l’annonce du président Trump de déclarer El Qods capitale d’Israël ?
Mohanad Yaqubi : A mon sens, cette annonce est une mascarade, un opéra de mauvais goût. C’est l’un des mécanismes de l’occupant pour faire diversion et distraire l’opinion de la véritable cause palestinienne qui est la paix et la libération des territoires occupés. Dans la réalité du terrain, El Qods est déjà sous occupation israélienne qui la considère comme sa capitale. Pour nous, en tant que Palestiniens, ce n’est pas un fait nouveau. J’habite à 16 km d’El Qods et en tant que Palestinien, je suis interdit d’accès par l’occupant. D’autre part, cette déclaration ne sert qu’à provoquer les jeunes Palestiniens et l’opinion internationale afin de les distraire du véritable combat à mener en les incitant, encore une fois, à réagir en s’insurgeant. Des Palestiniens vont encore verser leur sang.

Justement, il y a déjà des martyrs et des blessés palestiniens suite à cette annonce, est-ce le déclenchement d’une troisième Intifadha ?

La troisième Intifada, ce n’est pas celle-là, car nous nous ne sommes pas encore véritablement pour cela. En Palestine, on est conscients que la troisième Intifadha sera décisive, soit on gagne, soit c’est le sacrifice final de tout un peuple. En tant que Palestiniens, aujourd’hui, c’est là l’occasion de se poser les bonnes questions et revenir à l’histoire. L’étudier et réfléchir pour trouver des solutions puisque ni le sacrifice des vies palestiniennes, ni les tentatives d’accord de paix n’ont pu résoudre la question palestinienne. Il s’agit de revenir à la maîtrise de l’histoire de notre révolution. Revenir à l’histoire pour trouver de nouvelles solutions constructives.

Cette démarche de revenir à l’histoire de la révolution palestinienne est-elle le déclic de votre documentaire « Off Framme, la révolution jusqu’à la victoire ? »
Le déclic a été déclenché lorsque je suis parti étudier le cinéma à Londres, il y a une dizaine d’années. C’est là, où j’ai découvert l’histoire du cinéma palestinien. Sachant que j’ai vécu durant vingt ans en Palestine, je n’avais pas connaissance de ma propre histoire du cinéma. Grâce à ce cours, j’ai beaucoup appris sur la densité du cinéma palestinien ainsi que son importance dans l’histoire du cinéma révolutionnaire et engagé. Mon documentaire est le fruit de sept ans de recherche dans plusieurs villes dans le monde, en Europe et en Amérique latine. Il faut savoir qu’en 1982, quand l’armée israélienne est entrée dans Beyrouth pour déloger l’Organisation de libération de la Palestine, toutes les archives se trouvant au siège de l’OLP, au Liban, ont été dispersées. C’est comme si notre mémoire filmique avait explosé en mille fragments. Mon travail a consisté à récolter les fragments que je pouvais trouver pour reconstruire notre mémoire et la transmettre à la nouvelle génération.

Pourquoi avoir choisi cette démarche de collecte de la mémoire ?

Le colonisateur israélien œuvre à prendre et garder chez lui notre mémoire. C’est comme chez vous, le colonisateur français et la France gardent jusqu’à aujourd’hui, par exemple, le canon de Baba Razoug. C’est à nous de récupérer notre mémoire. Pour moi, ce qui est le plus important dans ce documentaire, c’est le générique. Car nous avons dans le générique, une quarantaine de films avec le nom de réalisateurs et l’année de leur production.
C’est une sorte de catalogue qui peut être une référence pour que les chercheurs de la nouvelle génération puissent faire des recherches afin que l’on puisse se réapproprier sa mémoire. Je considère ce documentaire comme une clef pour assimiler et  absorber notre histoire de la révolution palestinienne. On est une conduite mais également une remise en question et une construction créative pour résister face à l’occupant.

Et quel rôle a la préservation de la mémoire dans la résistance palestinienne ?
Il s’agit avant tout de libérer la mémoire, la préserver mais aussi la travailler de manière active. Il faut aujourd’hui structurer la réflexion créative et la mobiliser autour des fondements de la résistance du peuple palestinien. Nous sommes un peuple qui est toujours sous occupation et il nous faut créer de nouvelles équations culturelles et créatives. Notamment pour mobiliser nos compatriotes et l’opinion internationale pour se recentrer sur le fondement de la cause palestinienne.

Comment alors résister à l’occupant israélien à travers le cinéma et la culture ?
Le cinéma doit être une production culturelle qui amène la réflexion et ouvre de nouveaux horizons. Lors du mouvement révolutionnaire palestinien dans la séquence finale des films produits à cette époque, il y a toujours un plan panoramique avec un regard sur l’avenir. Mais le cinéma palestinien, après les accords d’Oslo, dans la séquence finale se focalise toujours soit sur un mur, soit sur un horizon fermé. Aujourd’hui, il devient plus que nécessaire de rouvrir cet horizon par la culture, l’éducation et l’ouverture vers le monde de la créativité. Cela commence d’abord par une réelle réappropriation de notre histoire. Notre plus grande arme, c’est la construction d’une société instruite et créative. Un individu conscient est un être libre, peu importe où il est. Le plus important et qu’il soit armé de sa culture, de sa mémoire et de ses repères identitaires. C’est cela notre plus grande force et arme pour résister à l’occupant israélien.