« Haifa Street » est le premier long métrage de l’Irakien Mohanad Hayal. Le film a obtenu le prix Saâd Eddine-Wahba du meilleur film arabe dans la section Horizons du cinéma arabe au 41e Festival international du cinéma du Caire, qui s’est déroulé du 20 au 29 novembre 2019. Ali Thamer a décroché pour son rôle dans ce film, celui d’un sniper, le prix de la meilleure interprétation masculine. Le long métrage revient sur la guerre communautaire qui a déchiré le quartier de Haifa Street à Baghdad en 2006. Il se concentre sur un sniper installé sur le toit d’une maison qui tire sur tout ce qui bouge dans la rue. Mohanad Hayal est également journaliste. 

Propos recueillis par : Fayçal Métaoui
 Reporters : « Haifa Street » s’appuie sur des faits réels. Il s’agit des combats communautaires à Bagdad. Comment avez-vous construit votre récit autour de ce moment historique tragique en Irak ?
 Mohanad Hayal : Bagdad a connu des violences communautaires provoquées par des gangs. Ils ont mené des combats féroces qui, malheureusement, ont emporté la vie de gens ordinaires, en 2006, avec la complicité totale des autorités d’occupation américaines. Haifa Street était l’une des plus importantes artères de Bagdad, où habitait la classe moyenne, c’est-à-dire des médecins, des artistes, des ingénieurs, des intellectuels, etc. En 2006, cette rue est devenue un terrain où ont eu lieu les batailles les plus féroces de la guerre civile. Tous les bâtiments ont été occupés par les snipers. Cette rue est située à quelques pas, à cinq minutes en voiture, du centre de commandement militaire américain, devenu la plus grande ambassade américaine au Moyen -Orient. Malgré cela, Haifa Street est tombée aux mains des groupes armés pendant une année et demie. Les Américains n’ont rien fait et assistaient en spectateurs. 

Les Américains étaient-ils complices ?
 En 2006, j’étais présent lors d’une conférence de presse animée par Zalmay Khalilzad, l’ambassadeur américain de l’époque. A une question sur la situation à Haifa Street, il a eu cette étonnante réponse : « c’est un équilibre de terreur » ! A l’époque, les services secrets syriens étaient actifs sur le terrain au point que Nouri Al Maliki (Premier ministre irakien entre 2006 et 2014, actuel vice-président) a porté plainte contre Bashar Al Assad devant les Nations unies, avant de devenir son ami !

 Dans le film « Haifa Street », on pense que Salam (Ali Thamer), le sniper, est le personnage principal. Or, les trois femmes, qui vivent dans la rue, sont les véritables personnages principaux du récit…
 Moi, je viens du Sud de l’Irak, de Nassiriyah, l’ancienne cité sumérienne de Ur. Dans notre région, les femmes ont une très forte personnalité, elles ont presque le dernier mot. Chez moi, ma mère avait le mot qui tranchait, autant pour ma soeur actuellement. Toutes les amies qui m’entourent sont des femmes courageuses. Je suis contre l’image que présente l’Occident sur les femmes de notre région. Certains parmi nous ont cru cette présentation de la femme-victime, pleureuse, qui subit l’arbitraire. Dans le film « Haifa Street », vous voyez le contraire. Souad tente de sauver son copain, Nadia qui affronte le danger, etc. Je voulais que les femmes apparaissent de cette manière fortes dans mon film. Il n’y a ni pleurs ni cris.
 
Dans le film, vous évoquez le drame de la prison d’Abu Ghraib en 2003…
 La prison d’Abu Ghraib et le camp Bucca, qui étaient sous administration américaine, étaient de véritables usines de fabrication de terroristes. De grandes usines. Aboubakr Al Baghdadi (chef de Daesh, tué par les Américains) était sorti du camp Bucca (situé  de près de Oum Qasr, à côté de Bassorah, au sud de l’Irak). Dans le film, Salam porte des cassures internes liées à son passage douloureux à Abou Ghraib. On peut s’attendre à tout de sa part. Sa colère est orientée contre le monde entier après son viol en prison. Il est devenu violent. 

 Les récitations coraniques, comme fond sonore, sont présentes avec insistance dans votre film. Pourquoi ?
 Dans les villes arabes et musulmanes, le Coran est présent quotidiennement. On l’entend dans les rues, les boutiques. C’est du réel. Dans le film, j’ai utilisé les récitations coraniques comme une couverture. A l’intérieur, se déroulent les événements. Souvent la religion sert de couverture à des choses horribles, au vol, au viol, à l’assassinat, au détournement… Je n’aime pas traiter le sujet d’une manière conformiste avec des djihadistes qui parlent l’arabe classique et qui font la prière. Ceci n’est pas vrai. Je suis également journaliste. Je suis en contact direct avec ce genre de personnes. Des personnes qui sont le produit de sociétés qui ont échoué, cassées de l’intérieur, perdues, en quête d’identité. La religion n’est pas une identité. Transformée en identité, elle devient un pistolet. C’est l’idée que j’ai proposé dans le long métrage en recourant aux récitations coraniques.

 Le cinéma irakien de ces dernières années a timidement évoqué la présence américaine en Irak. Aujourd’hui, seize ans après, est-il possible de critiquer les Américains librement ?
 Cela n’était pas interdit par le passé d’évoquer l’occupation US. Car, après tout, les Etats-Unis sont un pays démocratique où la critique est permise dans les films. Cela dit, il y a une immense propagande disant que les Irakiens étaient favorables au changement imposé par les Américains. Cela finalement ne concernait que les gens simples qui étaient écrasés par la dictature (de Saddam). Une dictature qui n’utilisait que le langage du sang. Les gens étaient terrifiés, donc, ils ont salué les changements. Dans le milieu intellectuel, beaucoup de voix s’étaient élevées pour rejeter l’occupation américaine. Elles avaient raison. L’idiotie américaine nous a amené les ordures qui nous gouvernent actuellement, les gouvernements de l’islam politique, sunnites ou chiites ou autres. Ils ont été ramenés par les Américains et livrés aux Iraniens en toute insolence.
 
L’Irak connaît depuis plusieurs semaines des manifestations populaires de protestation contre la corruption, le chômage et la mauvaise qualité des services publics. Avez-vous espoir que les choses changent en Irak ?
  Le gouvernement de Adel Abdel Mehdi a démissionné (le 30 novembre 2019). Mais, ce n’était pas une revendication des manifestants. Les protestataires ont exigé le départ du système qui a facilité l’arrivée de ces gouvernants. Ils ont exigé la révision de la loi électorale, le changement de l’instance électorale indépendante et l’organisation d’élections anticipées. Le problème n’est pas lié à la Constitution où la liberté d’expression et de manifestation est garantie. Le slogan principal de Thawrat tachrine (la Révolution d’octobre), en cours à Baghdad, est : « Nous voulons une patrie ». L’identité irakienne a été confisquée, piétinée par Saddam avec ses slogans nationalistes, écrasée par les islamistes et par les Américains avec leurs slogans sectaires et confessionnels. L’Irak est un pays multi ethnique, multi confessionnel et multi communautaire. C’est un pays où existe cinq ou six religions qui n’ont aucune existence ailleurs dans le monde. L’Irak a plusieurs identités. Les Arabes et les musulmans y sont majoritaires. Ce n’est pas une raison pour utiliser l’arabité ou l’islam pour réprimer les gens. 
 
Comment expliquez-vous l’utilisation de la violence contre les manifestants en Irak ?
 Il est compliqué d’écarter un roi, assis sur un trône du vol, de sa place. Que va-t-il faire ? Il tue, tout naturellement. Ce qui est arrivé était prévisible. Il s’agit de voleurs. En Irak, nous ne savons pas à quoi ont servi 800 milliards de dollars. Personne ne sait encore où est parti cet argent, comment a-t-il été dépensé ? De la corruption pure ! 90 % étaient des projets fictifs. Cet argent peut servir à reconstruire entièrement un pays. Les gouvernements qui se sont succédé en Itak étaient corrompus. La corruption est plus grave que l’occupation, que Daesh, qu’El Qaida ou que tout autre chose. C’est la corruption qui a mené à la situation actuelle, au système actuel. 

Comment évolue le cinéma irakien actuellement, un cinéma dominé par la noirceur des sujets traités ?
  Avant 2003, le cinéma irakien faisait dans la propagande pour tous les pouvoirs baathistes, militaires ou autres. Après 2003, les films produits étaient des expériences individuelles malgré leur indépendance et leur qualité. Avec tout le respect qu’on doit pour leurs réalisateurs, ces films faisaient également de la propagande mais pour les victimes. Pour moi, faire de la propagande n’est pas le rôle du cinéma. Le cinéma doit plonger dans les petits détails de la société. C’est le cinéma que j’aime. « Haifa Street » est le premier film irakien qui aborde frontalement la violence communautaire. Nous avons besoin aujourd’hui de voix qui parlent et qui débattent tout haut de toutes les questions sans aucune complaisance. Il faut sortir de la mentalité de « We are the best » (nous sommes les meilleurs). L’Irak est un pays littéraire par excellence. Les romans, la poésie et le théâtre ont abordé toutes les questions qui fâchent avec beaucoup de courage. Le moment est venu pour que le cinéma traite de ces sujets en toute neutralité mais avec force. Le cinéma entre dans les maisons des gens sans demander d’autorisation.
 
Et comment s’est fait le passage pour vous du court au long métrage ?
 Avec beaucoup de difficulté. En Irak, soutenir le cinéma est la dernière des préoccupations. Je n’ai eu aucun appui en Irak. Nous avons travaillé avec un petit budget. Il était également compliqué de trouver des techniciens. La plupart des professionnels talentueux ont quitté l’Irak. J’étais obligé de compter sur l’aide de mes amis. Il a fallu travailler durement pendant cinq ans pour réaliser « Haifa Street ».