Entretien réalisé par INES DALI
Reporters : Les chiffres des contaminations ont connu un certain recul. Peut-on se fier à cette baisse, amorcée il y a quelques jours, et penser que cette tendance baissière va continuer ?
Dr Mohamed Yousfi :
La baisse des contaminations n’est pas aussi importante que les chiffres qui sont donnés quotidiennement. De manière globale, on a toujours dit que les chiffres réels sont plus importants que ce qui est déclaré, pour plusieurs raisons. Les chiffres du bilan quotidien sont donnés de manière globale, mais, en termes d’hospitalisations, et là, c’est une règle générale et pas seulement propre à l’Algérie, il faut savoir qu’il y a toujours un décalage entre les hospitalisations et les cas déclarés, car les malades viennent tardivement à l’hôpital, surtout en cette 3e vague, avec une symptomatologie grave. Ils viennent, donc, avec un décalage par rapport à la contamination. Ce qui fait que lorsqu’on commence à avoir une diminution au niveau global, il faut attendre une semaine à dix jours au niveau des hospitalisations pour sentir cette diminution. Au niveau des hôpitaux, on commence légèrement à sentir cette diminution maintenant.

Le nombre de décès semble rester dans des proportions assez élevées…
Pour ce qui est des décès et des malades en réanimation, là aussi, c’est la même règle générale qui est valable, dans le sens où on ne s’apercevra de la diminution que quelques jours plus tard, soit au moins une semaine après. Parce qu’il faut une semaine à dix jours pour que les malades contaminés arrivent à un état grave, et il faut encore une semaine pour arriver à la réanimation ou au décès. C’est pour cela que je dis qu’on ne peut pas encore dire que nous sommes dans une phase descendante. A partir du début de la diminution, il faut attendre une semaine à dix jours pour conforter cette diminution. Comme les chiffres ont commencé à baisser la semaine dernière, il faudra donc attendre la fin de cette semaine ou le début de la semaine prochaine pour parler de tendance baissière. Cela est valable aussi bien pour les décès que pour les hospitalisations. Cela étant dit et encore une fois, on commence néanmoins à sentir moins de pression au niveau des urgences, comparativement il y a quelques jours.

Vous avez fait face à un problème d’oxygène au niveau de l’EPH de Boufarik comme d’autres hôpitaux du pays. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Le problème d’approvisionnement en oxygène est toujours d’actualité. Soit nous avons une coupure, comme il y a deux jours, où nous n’avions pas du tout d’oxygène, soit on nous ramène une quantité insuffisante qui ne répond pas à la demande. Ce qui fait que la pression qui vient de la citerne ou du réservoir est faible. Ainsi, la pression qui arrive chez le malade est aussi faible. Devant cette situation, on est obligé d’ajouter à ce qu’on appelle l’oxygène mural une bouteille ou un concentrateur d’oxygène, parce que nous ne sommes pas approvisionnés en quantités suffisantes et en temps voulu. Le problème d’approvisionnement en oxygène persiste toujours malheureusement.

Certains de vos confrères ont parlé de l’éventualité d’une 4e vague en Algérie. Si on est devant ce risque, comment pourrait-on y faire face ?
La 4e vague est aux Etats-Unis et en Europe. Chez nous, cela dépend de l’évolution de l’épidémie elle-même et de ses variants, car que ce soit la 3e vague chez nous ou la 4e ailleurs, les deux sont dues aux variants. Il faut comprendre que c’est un cercle vicieux, car l’apparition des variants dépend de la circulation du virus. Je m’explique. Plus la circulation du virus est importante et plus la probabilité qu’il y ait des variants est plus importante. Le virus se multiplie beaucoup et va muter. La limitation de cette circulation est tributaire de la vaccination.

On pourrait donc faire barrage à la 4e vague avec la vaccination ?
La vaccination est très importante, car plus on arrive à l’immunité collective, au niveau national ou mondial, plus la circulation du virus va être plus faible, et plus la probabilité qu’il y ait des variants va diminuer. La survenue d’une autre vague est donc tributaire de la vaccination et de l’immunité collective, mais il ne suffit pas de vacciner de façon lente avec un taux faible, il faut une vaccination de masse. Pour l’instant, chez nous, c’est un peu mieux qu’il y a deux mois, mais on est encore loin de l’immunité collective. Pour cela, il suffit de voir ce qui se passe dans d’autres pays, comme les Etats-Unis ou la France qui sont plus avancés dans la vaccination. Ils ont plus de cas confirmés avec des variants, mais les décès sont nettement moindres et cela grâce à la vaccination. En Grande-Bretagne, avec des milliers de cas, ils ont 20 ou 30 décès au maximum, alors que l’année dernière, dans ces pays, il y avait des milliers de cas et des milliers de décès. C’est dire que la vaccination a un rôle très important, c’est la clé du contrôle de la pandémie.
Il ne faut pas, par ailleurs, oublier que les mesures barrières sont aussi importantes et ce n’est pas parce qu’une personne est vaccinée qu’elle va les oublier, car elles permettent de contrôler la circulation du virus. C’est pour cela qu’il faut qu’on accélère la vaccination en attendant l’immunité collective et, entre temps, faire attention à ne pas abandonner les gestes barrières. Vaccination donc et gestes barrières, les deux doivent marcher ensemble pendant que la courbe des contaminations est descendante. Malheureusement, les citoyens ne respectent pas les gestes barrières et les pouvoirs publics ne font pas appliquer la loi pour les faire respecter.

Au début de la semaine, deux résidentes enceintes sont décédées des suites de la Covid. Quelles mesures devraient être prises, à votre avis, pour protéger ce personnel soignant ?
Là se pose d’abord le problème de la vaccination de la femme enceinte. Autant l’année dernière on était réticent au niveau international, car il n’y avait pas assez de recul des laboratoires par rapport à cette question, autant maintenant les vaccins pour la femme enceinte sont validés ailleurs. Chez nous, ce n’est pas encore validé car l’antidote que nous administrons, surtout le Sinopharm, il est précisé d’éviter de l’administrer à la femme enceinte. Maintenant, il s’agit de voir avec le laboratoire fabricant si des études ont été faites depuis pour permettre de l’administrer à la femme enceinte. C’est ce qu’ont fait d’autres laboratoires, ils ont essayé l’anticoronavirus chez la femme enceinte et l’ont validé, et toutes les études qui ont été menées ont montré l’efficacité et l’innocuité du vaccin chez ces femmes.

En attendant d’avoir une réponse du laboratoire fabricant, n’y aurait-il pas une autre solution pour les préserver du risque de contamination ?
Pour le moment, il y a déjà une circulaire qui dit de dispenser automatiquement les femmes enceintes à partir de six mois de grossesse, c’est-à-dire qu’elles ne doivent pas travailler dans les services Covid à partir de cette échéance. Pour les grossesses de moins de six mois, il n’y a pas encore de réglementation, mais des initiatives qui sont prises pour les dispenser des services Covid. Il faut savoir que scientifiquement parlant, les directives que nous avons concernent les grossesses à partir de six mois.

Concernant le personnel soignant qui s’est déplacé pour prêter main forte aux sinistrés de la wilaya de Tizi Ouzou, grièvement touchée par les incendies de forêt, avez-vous des échos sur le déroulement de leurs activités ?
Il y a effectivement beaucoup de volontaires du privé ou des organisations qui se sont déplacés, des volontaires des corps médical et paramédical, des psychologues, etc., qui sont partis spontanément pour venir en aide aux confrères et aux sinistrés. Mais il faut dire qu’une fois le plus dur et l’urgence des premiers jours étant passés, il se trouve, selon les échos que j’ai eus de mes confrères à Tizi Ouzou, qu’on est tombé dans l’inverse, c’est-à-dire que la solidarité apportée était tellement grande qu’il y a finalement eu plus qu’il n’en fallait. Il y a eu une véritable ruée de solidarité. Ce dont ils ont le plus besoin là-bas, c’est une aide pour le personnel en charge de la Covid. Il y avait aussi un besoin de moyens, comme les médicaments, les pommades et autres contre les brûlures. Là aussi, il faut savoir que la demande a été largement satisfaite rapidement, et je peux vous dire qu’il y a des magasins qui ont été vidés à Alger pour envoyer tous les moyens de lutte contre les brûlures dont ils disposent, comme les médicaments et les pansements, à Tizi Ouzou. Ce qu’il faut maintenant, c’est une bonne coordination pour gérer le tout, afin de ne pas se retrouver avec un surplus pour certains produits dans certains endroits et un manque dans d’autres. Il est préférable de coordonner et de se concerter avec les équipes médicales qui sont sur place dans les établissements hospitaliers, ou encore avec les organisations au niveau des villages, car ce sont ceux-là qui vont rapidement énumérer les besoins, les quantifier et, donc, bien orienter les aides. Ce qu’il faut maintenant, c’est une meilleure coordination, car il faut que cette solidarité soit menée dans un cadre organisé.